L'Homo-vicièr

                                            L’homo-vicièr.

                                               de

                                        Jean  Simoneau.

                                             Roman

 Avant-propos

                                      Partie 1 : La vie privée de l’homo-vicièr.

        L’Homo-vicièr est un roman humoristique qui demande un minimum de connaissance historique et philosophique pour être drôle.  Ce livre marquait le passage de ma culpabilité à celui de l’amour et de la création. Il a servi contre moi en cour. à Val-d’Or, pour établir en 1996 que je suis pédéraste, même si ce livre a été écrit et publié en 1968. Je m’amusais à écrire pour oublier le déchirement profond que je vivais quotidiennement : car j’avais la chance de vivre toutes les aventures de mes orientations sexuelles, en même temps. J’avais autant de facilité à vivre ma pédérastie que mes amours avec Micheline.  J’étais complètement ravagé par les questions d’ordre moral que me posait ma réalité quotidienne.  J’allais chez les Jésuites et je devais me battre comme un fou pour pouvoir demeurer à l’école.  Mais, je voulais devenir un bon garçon…
      Les psychiatres m’affirmaient que je ne serai jamais aussi dangereux pour les jeunes que la société le sera toujours pour moi, à moins que j’évolue vers l’homosexualité.  J’étais aussi provocateur que j’étais peureux.  Je n’aurais jamais pu vivre sans cette adrénaline.  J’ai commencé à écrire l’Homo-vicièr alors que je ne savais pas encore comment vivre cette différence sans me détester. 
      Chez les Jésuites, on apprenait la logique et de ces leçons, j’avais tiré la présentation de l’Homo-vicièr à partir de ce qu’on appelle un syllogisme.  C’était : les hommes cherchent à retourner à leur enfance, les hommes sont des enfants ; Dieu aime les hommes, donc Dieu aime les enfants ; d’où Dieu est pédéraste. 
      Un plaisir, un jeu de mots, qu’on a vite confondu à un blasphème.  Ce qui ne m’était jamais venu à l’idée.  De plus, dans un autre texte, je parlais des fillettes pour ne pas passer pour un misogyne, ça paraissait mieux.  Le texte allait comme ceci : 
      « Je rêve d’une île.  Il n’y a que des enfants.  Les fillettes y sont belles comme l’or des champs.  Ces fillettes garçons que le vent de l’amour n’a pas encore flétris.  Des corps jeunes qui m’aspergent de leur pureté.  Je rêve à toutes ces jeunes bêtes et je voudrais être le premier à les pâmer de plaisir pour les aimer toujours dans un éternel recommencement.  Maintenant, je sais : Dieu est pédéraste. 
     En fait, la pédérastie est un plaisir divin… quelle affirmation, dans un monde où juste dire le mot sexe pédophile ou  pédéraste fait trembler le ciel et la terre.  Fallait être un peu fou pour prendre un tel risque ; mais je croyais dans ma vocation d’écrivain révolutionnaire. Expliquer la pédérastie, c’est le geste le plus révolutionnaire qu’il soit possible d’imaginer de nos jours.   Les mots avaient le pouvoir de changer la vie.  Mais, le pire, j’avais ajouté une phrase encore plus provocatrice, car elle ne marquait pas seulement mon admiration pour Édith Piaf,  d’où j’avais tiré le rythme, mais le texte devait être signé comme le résumé de la pensée de l’Homo -vicièr, ce qui ne fut pas fait, car au lieu de signer l’Homo-vicièr, on signa l’affirmation de mon nom, ce qui donnait encore plus un visage de provocateur.  On pouvait y lire :  
       « Jamais rien, ni personne, m’empêchera d’aimer les garçons de mon choix, qu’ils aient 10 ou 15 ans, qu’ils soient blonds ou noirs ; que ce soit permis ou non ». 
       De la vraie folie, mais l’erreur était faite. On avait déjà imprimé trop de livres pour tout recommencer.  J’étais trop pauvre pour me le permettre et  Antoine Naaman ne me fournirait certainement pas plus d’argent pour réaliser mon rêve.  Naaman ne voulait pas que ça se sache, car il craignait de ne plus recevoir de subventions si c’était connu; mais il trouvait que j’étais un petit génie extrêmement paresseux.  Il avait accepté de diriger ma correction du livre pour m’apprendre à écrire.  J’y ai travaillé comme un fou, car en plus de multiplier les fautes d’orthographe, j’avais de la difficulté à écrire convenablement.  Tout était parsemé de « que  » et j’utilisais des tournures de phrases anglicisées au possible.  Le livre devait être publié par les Auteurs réunis; mais il s’ajouta un scandale imprévu.  Le séminaire de Sherbrooke avait acheté un très grand nombre de mon livre Réjean pour s’en servir dans les cours de français, question d’aider les auteurs locaux.  La plus grosse vente dans le groupe, même plus que Roch Carrier, pourtant plus célèbre, d’un de nos carnets. 
     On a vite compris le message pédéraste ou homosexuel : comment un père aurait-il pu parler du pénis de son petit  … sans que ce soit un texte homosexuel ?
       À cette époque, on pouvait encore rendre service à la société en prétendant avoir tué un homosexuel … une ouverture d’esprit propre à l’Église catholique… aime ton prochain comme toi-même pour l’amour de Dieu … une des plus grandes faussetés de cette religion, car si les musulmans fanatiques sont violents . ils apprennent qu’il faut haïr les impies.  Ils sont plus violents, mais moins hypocrites…  Il est quasi impossible de retrouver ce livre.   Donc,  je vous l’offre en primeur ou presque.  On en a vendu quelque 900 ou 1,000 copies.  Tous mes livres sont ainsi depuis longtemps quasi introuvables.  Puisque le 25 avril, date de la fête de la libération, a hanté tous mes textes, il est à noter que j’ai commencé à publier ce roman humoristique sur mon carnet dans Radioactif, le 25 avril 2008. 

                                L’Homo-vicièr (préambule)
                                              1968

        Il existe en chacun de nous une triple dualité : le pôle masculin féminin, l’adulte enfant, le corps esprit.  Cette dualité engendre notre misère.
       Être un homme, c’est réaliser l’unité intérieure sans sacrifier aucun élément.  Aussi devons-nous tout démythifier, rendre aux choses leurs justes proportions.
       Notre misère naît de la nécessité de se créer un masque.  Nous n’avons pas la force morale d’accepter notre vérité, de l’assumer devant une société qui n’a pas encore atteint le stade de liberté nécessaire pour accepter l’homme dans ses vertus et ses vices.
       Le premier mal de notre société vient de notre incapacité à différencier égoïsme et amour de soi.  Comment aimer les autres si nous ne nous aimons pas d’abord ?  Comment aimer les autres si nous nous aimons trop ?
       Seule l’Amitié peut sauver le monde, c’est un fait, mais comment la réaliser ?
       Comment devenir adulte en demeurant enfant ?  Comment marier l’Orient à l’Occident ?  Et surtout, puisque l’Amitié est la réponse à nos problèmes, comment s’assurer qu’elle dure ?  Comment pouvoir aimer, si l’Amitié est responsabilité alors que nos frères meurent de faim à côté de nous ?
       C’est notre défi.   Créer une terre où l’amour pourra devenir comme il se doit  une communion intime et permanente avec le moi unifié, le NOUS commun, de la communauté humaine.
      
Auparavant, l’amour servait à garantir la survie démographique des peuples ; maintenant, dans un monde déshumanisé, il joue un nouveau rôle : le moyen par excellence de la communication.
Libération nette.
      Je suis écoeuré ! Baptême ! Écoeuré ! C’est toujours la même chanson dans notre pays.  Il est comme les autres. Il a quatre points cardinaux : la religion, le sexe, l’argent et la politique.  Ces quatre coins façonnent une cage dans laquelle on élève des dindes, qui en plus de jouir, ont le privilège d’être conscientes.
   Constatons vite : notre grosse planète, c’est en somme un bien petit ballon.  Quand nous avons parcouru la cage d’un point à l’autre, nous avons tout vu.  Nous nous ennuyons et nous sommes trop bêtes pour inventer de nouvelles perspectives.
   Nous pensons avoir tout découvert, avoir tout essayé.  Le pire, c’est vrai. Saint-Thomas nous a donné les anges.  Ils se sont écoeurés.  Ils se sont pulvérisés.  Ils sont partis comme des soucoupes volantes, laissant les hommes douter de leur existence même.
   Si tout était à recommencer le monde serait-il créé de la même façon ?  Dieu aussi est écoeuré.  Au lieu de créer le monde avec la conscience, il se servira de l’imagination. Ça l’amusera davantage.
   Comme ce sera merveilleux ! … pouvoir on pourra être fou sur commande.  Rien d’interdit !  Une journée, nous serons des chameaux qui ne boivent que da la bière !  Le lendemain, nous serons dieux afin de ne pas avoir l’air « innocents » dans nos rires.  Quand nous deviendrons malades, nous serons hommes. Et Dieu reviendra. Je n’ai jamais connu un être aussi vicieux que lui : jaloux, barbare, etc. Dans ce monde, il n’y aura plus d’argent.  Nos vices seront la monnaie.  La religion s’intégrera à nos actes.  Plus nous serons vicieux, plus nous serons religieux.  Il nous faudra imaginer de nouveaux vices pour garder dieu parmi nous.
   Les fous d’aujourd’hui seront les génies de demain.
   Nos belles âmes conservatrices périront de faim.  Les homo-vicièrs étudieront leurs ancêtres de 1967 en se récriant : comme ils étaient ignorants !  Comment ont-ils pu souffrir un tabou aussi crétin que le péché ?  Ils ne sauront jamais tout ce qu’ils ont perdu… Les péchés mortels n’existent pas.
   Qu’on aime ça ou pas, une nouvelle époque jaillit de notre dégoût : l’ère de
l’Homo-vicièr.First step
 
Je me suis construit un maudit pays.  On ne devient pas homo-vicièr, un être libre, du jour au lendemain !   Il faut d’abord se précipiter en bas d’un hôtel en flammes de cent vingt-quatre étages afin de ne pas être calciné.
   Nous ne craignons pas l’altitude, mais par malheur nous devons abandonner aux flammes, un petit chien espagnol.  Quant à moi, sacrifier mon chien, la part d’étranger qui est en moi, c’est grossièrement au-dessus de mes forces.
   Il est le seul qui me soit resté fidèle.
   Ce building est la peur héritée de mon enfance.  Un vote de non confiance en moi.  Une insécurité qui me fout la trouille devant l’inconnu. Ce n’est pas ma faute si je suis peureux.  Je suis un arbre qui a poussé sous un tas de roches.
   Je vois les cent vingt-quatre étages.  Les nuages me parodient le vertige.  La mort m’appelle.  Elle me sourit.  La vache, elle se dandine comme une vénus pour mieux m’attirer.  J’ai peur.  C’est tout ce que j’ai su faire dans ma vie : ramper de peur.
   J’aime mieux rôtir dans ma peur.  Les nuages peuvent se permettre, eux, de faire le saut : ils sont volatiles.  Moi, je suis animo – minéral et en sautant je risque de me désagréger comme les cabines spatiales qui ratent le corridor.
  C’est un problème impossible à résoudre : qui est né couillon meurt couillon.  
   Une goutte de vice, un flocon d’orgueil et le corps charmant d’un gamin.  C’est la grande alchimie. La transformation totale issue de l’amour.
   Je suis libre, avec un nouveau problème gros comme une hirondelle : que vais-je faire de cette liberté ?
   Idiot !  J’avais oublié cette vérité : un homme libre, sans imagination, sans vices, s’ennuie à crever.  Il est prisonnier de son passé.  Ce passé où, esclave, il avait un petit bonheur, une bonheurette qui lui dévorait les hanches … Un petit crocodile qui l’empêchait de découvrir l’infini de l’océan.
   Qu’importe, il est préférable d’être prisonnier de sa lâcheté que d’être esclave de sa peur. C’est tout de même un premier pas vers la libération.
   Cette conquête m’avait épuisé.  J’avais drôlement envie de dormir.  Comme ceux de mon espèce, les ratés, j’ai agrippé un nuage et je me suis couché sur son flanc.  Sur mon nuage en forme de galère, aux mâts adolescents, j’ai parcouru pour savoir qui je suis : mon arbre généalogique.  Pour se soigner du passé, il faut apprendre à le connaître. C’est le premier pas vers sa liberté.
 

  L’arbre généalogique

   Je suis né de deux énergies en puissance.  Elles se baladaient dans un espace vide.  — Le vide n’est pas l’absence, mais la puissance non fécondée– Les hommes appellent cela Cosmos.  Son vrai nom : Corridor.
   Les deux puissances, en se caressant le bout du nez, ont créé mon espace et mon temps.  Ma réalité personnelle, mon petit bout d’existence.  Émergé de la totalité, j’ai été enchâssé dans une pierre précieuse.  Les hommes ne la connaissent pas encore. Elle s’appelle le Jacalac.
   Ce Jacalac – selon mon arbre généalogique – s’est mué en ver de terre avec les siècles.  C’est une bête solitaire.  Sous ce maquillage, j’ai connu toutes les philosophies orientales.  Elles me plaisaient beaucoup, mais elles étaient réfractaires à mon estomac.  L’incinération étant de mode, jamais rien à manger.
   Mort de faim, je suis devenu le premier homo – faber.

L’homo-faber.
    Tout, autour de moi, existait avant que je n’arrive.  Tout était autonome.  C’était amusant.  Cela me chatouillait.  Pourtant, j’aurais préféré ma condition de ver de terre.
   Les vers de terre sont unisexués.  Ils font eux-mêmes leur bonheur.  Ver de terre, j’étais toujours heureux.  Je n’avais pas à attendre… j’avais mon clitoris – pénis personnel. Et, je savais m’en servir pour écarter les idées noires.
   Heureusement, pour oublier, j’aimais, j’adorais les animaux ; ils ont les yeux tristes.  Par contre, je souffrais à la seule pensée qu’ils meurent, n’aillent pas au ciel, même si sur terre ils peuvent jouir d’une vie heureuse. Mais une vie qui finit trop vite…
   Eh oui ! Même cette société homo-fabérienne avait besoin de sang pour se désennuyer.  Aujourd’hui, au lieu de tuer les chiens, on tue les hommes.  On soutient que c’est pour le bonheur de ces derniers que l’on attise toutes ces guerres, que l’on fomente toutes ces persécutions et qu’on laisse la moitié du genre humain crever de faim… mais c’est sans doute parce que les hommes, eux, ont un ciel après pour se reprendre …
   Homo- faber, j’avais mal à la tête. Cette maudite boîte.  Les fusibles pètent les uns après les autres.  Pressés, compressés !  Ils cherchent à l’infini un moyen de se libérer.  De moins chauffer.  J’ai une corde entre les oreilles.  Elle m’étreint cette maudite-là.  Elle est tendue comme mes nerfs.
   Exactement ! Je suis fils électriques.  Je brûle sans trop savoir pourquoi.  Mon métier est d’être condensateur.  Je suis fil- névrose dans l’ensemble de la création.. 
   Encore un  peu de temps et je serai vaincu. Je serai esclave et nouille.  C’est ainsi la vie.  Je l’ai consacré en « pissant » sur un fil électrique et en « chiant » sur un barbelé.  J’étais masochiste.  J’ai aimé l’expérience.
   Je voyageais dans la jungle, entouré de mammouths, de dinosaures et d’alligators.  Il fallait me défendre.  Je n’avais plus qu’une arme : mon caca.  Il puait assez pour les éloigner tous.  J’étais primitif.  Je décelais, dans le choc électrique et le sang dans mes selles, un message divin :  » Appareils, stop « .
   J’ai compris la vie.  Se battre à devenir fou pour ne pas être soi-même.  S’engloutir dans la peste humaine, ce fumier tant adoré des vaincus.  Mourir constipé.  C’est la nécessité : devenir nouille ou crever.  C’est écoeurant.  Tout le monde doit mourir.  Personne ne peut choisir sa mort. La vie est frétillement.  La mort est un choc de trop.
   Je faisais mon entrée sur terre et déjà je constatais : le monde vit selon la loi de la jungle.  Ceux qui pensent autrement ne sont que des imbéciles.
   Je naissais et déjà je vivais sous le règne de la psycho strangulation.  C’est un mode de pression assez complexe et préjugé.  Il prend forme dès la naissance.
   Nous naissons sans savoir pourquoi et nous croissons comme un arbre.  Beaucoup de racines.  Nous n’en connaissons pas les composantes et nous ne les connaîtrons peut-être jamais.  Pourtant, ce sont elles qui nous forment.  Elles se nourrissent de tout.  Cette formation s’appelle l’enfance.
   Sans le vouloir, vers la dixième année, nous sommes arbres. Tout chétifs, nous cherchons déjà le soleil et la pluie dans une brousse qui nous étouffe.  Pauvre brousse !  Nous y arrivons de plein nez.  Frais-chié.  Et nous avons la prétention de nous croire indispensable … Petit bâtard !  Arbuste sans cesse constipé et grippé par la rigueur de l’été. Asséché et sans sève.  Brûlé par la psycho strangulation.
   C’est une drôle de bibitte, la psycho strangulation.  C’est un monstre empaillé. 
   Insatisfait, ce monstre, pour survivre, cherche à tout écraser.  Seule l’enfance n’est pas monstrueuse.  Elle est libre.  Le monstre le sait. Il ne l’oublie pas et ce charge de ce beau petit corps.  Il le déforme.  Il le met à sa main.  Il profite de sa fragilité.  Il prend l’avenir pour excuse.
   L’enfance n’est pas encore née que la psycho strangulation travestie en décence répudie son fumier.  Elle balafre sa joie d’être sexuée.  La psycho strangulation, c’est d’abord la pudeur, puis le péché et la loi. La descente aux enfers.
   Que dieu soit loué, homo-faber, je n’avais pas à la combattre de front.  Elle m’est apparue alors que j’étais homo sapiens.  Homo-faber, je n’ai senti que ses premiers mouvements. Quand on est homo-faber, on a la conscience un peu gélatineuse.
    Je continuais à vivre comme par le passé.  Sautant d’un rocher à l’autre, dans des talus escarpés. Parcourant plaines et broussailles.  Léger comme un papillon.  Alerte comme une brise gamine sur un coteau arrosé d’un soleil torride.  Je découvrais la beauté.  Je l’aimais.  Son silence m’enveloppait.  Je buvais dans l’écuelle de la liberté.  Elle était bonne comme un sirop d’érable ou une tire sur la neige.  Elle avait souvent le visage d’une immense forteresse de neige que je gravissais en suçant un glaçon. Parfois même, elle faisait tempête.  Je devais alors tourner le dos.  Le bonheur est un livre : la voie lactée et les étoiles qui s’amusent, elles aussi, à jouer la comédie. 
   Le bonheur ne dure qu’un temps.  Il est arrivé un autre : un vendeur de fards.  Il m’a graissé d’un bout à l’autre; puis il m’a arraché un bout de bras et de patte droite.  Il m’a expliqué longuement ne pas pouvoir se départir d’une chose sans en exiger une de moi.  Il appelait cela de l’amour; moi, du commerce.  J’ai voulu me défendre. Impossible.  Il est reparti. Un bout de bras et de patte droite dans les poches.  L’allure hagarde, le sourire aux lèvres, moi, je suis demeuré planté là, muet.  Étant le premier homme, tous les hommes ont depuis la gauche plus longue que la droite. J’en ai tiré mon parti.  Il était gros, j’étais petit.  J’ai fait mon possible et j’ai bien ri de le voir ainsi pansu.  Il ressemblait au boa qui a mangé un éléphant.
   « C’est curieux !  » me dis-je.  Notre amour est basé sur les mêmes principes que l’économie ? Les individus sont tellement préoccupés par leur survie ou leur évolution sociale que cette obsession se manifeste même dans les éléments les plus intimes de leur vie. 
   Nous assistons en amour, à de véritables luttes économiques qui possèdent elles aussi leur inflation et leur dépression.
   Comme en économie, l’expansion de l’homme est accompagnée par la recherche de l’équilibre.  Si un garçon fréquente une fille milliardaire alors qu’il est cireur de bottes, il se trouve dans un état de dépression : la demande est plus forte que la production.  À l’inverse, si un garçon est docteur en science et que la fille est bonne, nous constatons une inflation : la production étant trop grande pour la demande.
   Dans les deux cas, il est impossible d’avoir des marchés stables, d’où la nécessité d’avoir des modes d’opération économique flexible car de part et d’autre il y a perte et profit.  Le meilleur cède au pire  et le pire en prend au meilleur, d’où un long processus pour obtenir un équilibre raisonnable sans qu’il y ait de part et d’autre de dépression ou d’inflation qui entraîne un « crash » économique. 
      Pour se protéger, il y a deux façons de se situer, l’une mercantiliste, l’autre libre-échangiste ou, en d’autres termes, intravertie ou extravertie.  Chaque mode possède des avantages et des inconvénients sérieux.  Le mercantiliste sera si souvent plongé dans l’anxiété d’améliorer sa personnalité, qu’il ne se rendra jamais au stade de marchandise.  Pour lui, la manie des détails sera sa sublime satisfaction en autant qu’il soit, lui, le détail à étudier.  Hors de lui, rien d’intéressant, point de salut.  Il s’améliore et crève de n’avoir rien produit.  Ce mode d’agir se retrouvent partout, mais surtout chez les critiques littéraires et les professeurs.
   Par ailleurs, le libre-échangiste est de nature expansive.  Il risque tout et toujours.  Il passe sa vie dans le plus grand nombre de marchés possibles.  Cette vie peut assez facilement lui apporter quelques complications, soit quand il a trop vanté sa marchandise et se voit démasqué ou encore quand il est face à un vendeur ou un acheteur plus expérimenté.  Il s’agit là d’un système complexe qui nous déroute vite  si nous poussons notre étude plus à fond, jusqu’aux mécanismes des valeurs ajoutées et des systèmes bancaires.  Quoiqu’il en soit, toute notre vie occidentale se déroule sous ces rapports, au point où je me demande s’il ne serait pas préférable d’enseigner l’économie au lieu de la culture physique et la religion.  Pour économiser le temps perdu à découvrir la valeur marchandise de l’homme qui nous intéresse, nous pourrions – comme sur le papier monnaie- lui écrire dans le front.  » Il marche « . « Sensuel  »  » Agace-pissette « , etc. …
   Poussons. Poussons. Chacun a un potentiel initial qui, au lieu d’être appelé valeur étalon-or, s’appelle conscient intellectuel ou libidinal. Cette énergie vitale fondamentale permet de classifier les gens dans toute leur vérité, sans possibilité de tricher, comme dans les systèmes bancaires.  Ces capacités sont symboliques.  Elles représentent les possibilités de l’individu.  Tout homme, en plus de la valeur globale qui lui serait inscrite au front, aurait aussi différentes valeurs secondaires.  Il en aurait autant qu’il y a des catégories segmentaires (honnêteté, intelligence, volonté). Il serait bon que nous nous servions de l’information fessiale pour savoir à quoi s’en tenir.  Ainsi en apercevant un beau garçon  avec la marque de 100 francs inscrite dans le front, il n’y aurait plus qu’à le déculotter pour connaître la répartition de ses valeurs à travers sa personnalité.  Pour le calcul, tous les vices seraient inscrits dans les revenus – fesse gauche – et toutes les vertus dans les dépenses inutiles sur la fesse droite.  Par ailleurs, de l’autre côté, à même les instruments naturels qu’il possède, il serait possible de pointer à quel endroit exact il se situe sur la courbe statistique de l’humanité.  Et ainsi, au lieu de déshabiller tout le monde de désir (ce qui est impoli), il nous serait dorénavant possible de demander poliment à quiconque nous plairait de vérifier sur place son tableau de bord. 
   Évidemment, les possibilités ne répondent pas toujours exactement à ce qu’il serait possible d’en espérer.  Il nous faudrait considérer les moyens strictement nécessaires pour exploiter ces possibilités et les mettre en valeur, ainsi les investissements étrangers prendraient une importance capitale.  Même si cette étude démontre déjà toute la complexité des rapports humains dans ce système, il faut l’approfondir un peu plus, car il se pourrait bien qu’un ou deux économistes lisent mon livre et soient offusqués du fait que je ne parle pas un peu des valeurs ajoutées.   
   L’individu peut être également envisagé comme une marchandise-marché.  C’est notre conception sociale actuelle.  Il importe, pour être une marchandise valable, d’avoir un prix élevé : c’est chez les hommes, la personnalité.  Tout homme en naissant, n’est ni bon, ni mauvais, ni pur, impur, ni chaste, ni pervers.  Avec le temps et surtout avec l’aide du milieu, il ajoute à son apparence première ce qui lui reste de son éducation: sa sensibilité, sa force, sa beauté, son travail, ses relations, ses statuts sociaux.  Chacune de ses valeurs s’ajoute à la première, selon un paquet de facteurs qui donnent à l’économie  une possibilité réservée jusqu’alors à la religion et à la science : le langage.  Avec des mots spéciaux on peut décrire, sans que personne n’y comprenne rien, des maux les plus simples aux maux les plus compliqués.  L’inusité des mots, la complexité, la valeur phonétique déterminent le prix à payer pour les entendre.  Ce commerce de snobisme est appelé culture et spécialisation.  Personne ne comprend.  Chacun a son jargon et personne ne parle la langue humaine: celle de la chair.  Aussi, faudrait-il tenir compte de ces valeurs puisque la force, la beauté, l’intelligence, le travail, la pensée religieuse et même le langage  ne sont plus alors au service de l’homme : ils servent à des groupes privilégiés pour exploiter les moins doués.  Aussi étonnant que cela apparaisse, personne ne se révolte contre cette situation même si l’expérience est un cercle vicieux. 
     Marx et ses successeurs ont toujours raté leurs réformes parce qu’ils ne cherchaient qu’à corriger l’économie.  Le véritable problème est beaucoup plus profond : l’Homme est exploité non seulement dans son travail et sa pensée, mais aussi et surtout, ce qui est plus grave, dans son Amour.
     Aujourd’hui, dans certains pays, où l’on a voulu soigner un mal par un autre, il ne faut plus libérer l’état; mais il faut apprendre à l’individu à se libérer de l’état.
     La révolte est certes le sentiment le plus répandu sur terre. Il serait bon que les réformateurs prennent conscience des la profondeur des problèmes. Le capitalisme et le communisme sont issus d’un même système et la solution aux problèmes actuels n’est pas la lutte des classes, mais l’abolition du système actuel (capitalisme et communisme) dans sa forme statique.  Il faut inventer un nouveau mode dans lequel il ne sera plus question de survie, mais de vie. 
     
J’ai vite oublié mon infirmité de mains et de pattes droites. Je me suis promené entre Mars et Vénus sur l’anneau de Saturne, habillé en bouvier.  Soudain, je me suis arrêté devant une rivière.  Elle était calme et limpide.  Un miroir.
    J’ai vu un autre homo-faber.  Il était un peu différent de moi.  Il avait, sur son corps, une cage ronde avec deux lanternes ou deux antennes, ainsi qu’une pompe et un trou.  J’ai tout de suite été séduit.  Nous avons formé la paire et créer le premier couple.  Je l’ai aimé comme un fou.  Je l’ai adoré comme un dieu.
     Je venais chaque jour lui crier mon amour.  Il ne me répondait jamais.  Comme dans tous les ménages, c’était un monologue.  Je lui ai pardonné.  Je l’ai cru muet.  Cela n’avait pas d’importance.  Nous nous aimions.  Quand on s’aime, il faut se parler le moins possible.  Parler, c’est embrouiller ; jouir, c’est unir.
     Cependant, je ne pouvais l’embrasser. Il s’évadait.  Il tourbillonnait.  C’était un mystère.  Pourquoi me fuyait-il ?  J’ai commencé à l’invoquer, créant ainsi la prière.  Pas de réponse. J’espérais sans espérer.  J’ai appelé cela de la foi, cet acte bizarre basé sur l’intuition.  Ce geste par lequel vous faites confiance en quelque chose dont vous ignorez tout.
      Plus je lui faisais confiance, plus j’étais fort.  Je cessais par ce mécanisme de douter de moi.  Je surpassais mes forces pour conquérir mon ami.  Je voulais le rendre heureux.
     Un jour, j’ai apporté une pierre polie, plate et luisante, je voulais l’offrir comme épinglette à la rivière. C’eût été une belle épinglette.  Elle aurait pu se l’accrocher dans la chevelure.  Je la voyais déjà briller au soleil.  Cette pierre joua un rôle auquel je ne m’attendais pas. Dans ce miroir, je me suis aperçu que cet étranger et moi ne faisions qu’un. L’étranger, c’était moi maquillé. Tel que j’apparais. Et moi, c’était tel que je me percevais. C’était moi au naturel.  Je ne comprenais pas pourquoi l’étranger me méprisait et je me méprisais de ne pas être cet étranger. Je souffrais de ce dilemme. J’en ai oublié les bêtes, toutes sortes de bêtes que nous appelons aujourd’hui, la Société.  J’ai pu comprendre ainsi ce mécanisme par lequel nos yeux se regardent pour éviter que les autres ne les crèvent.  Au cours de cette contemplation, un vilain dinosaure, une règle sociale imprévue, m’a écrasé par distraction. 
     Je me sentais épais comme une feuille de papier.  J’ai décidé de quitter le pays en y laissant ma peau : il était trop barbare.
    Je suis reparti.  Soulagé de ma carapace.  Je me suis promené dans les grands espaces sidéraux jusqu’à ce qu’une deuxième fois je fusse happé par le Corridor.
    Je serais bien né une livre de beurre, mais j’avais le potentiel d’un homo sapiens et un milieu pour le devenir.  Je me suis retrouvé homo sapiens.  Comme accident il est impossible de demander pire. Plus je nais et renais, moins je suis compris.
Plat-on 

       J’ai eu une drôle de naissance.  Mon père, en m’apercevant, s’est écrié :        » Comme il est plat !  »   Ma mère horrifiée a lâché, en perdant la vie — thrombose directe– un « on » comme le monde n’en produira plus jamais.  Pour sa part mon oncle, qui est un grand philosophe (il sait prendre la vie en riant) s’est écrié, éclairé de sa découverte :  » Je viens de lui trouver un nom: Plat-on. Il le portera en mémoire de sa pauvre mère « .
     Maman, n’étant qu’à mi-chemin entre la vie et la mort, trouva la farce si drôle qu’elle ne put se rendre au bout de son chemin.  Elle ressuscita dans un rire si rauque que mon oncle crut soudain à la résurrection des morts.  Aussi, pour  s’assurer qu’il se trompait, il se perça le coeur d’une dague laissée là pour me couper le cordon  » nombrilical ».  Sa théorie s’est avérée véridique : le lendemain, il puait comme un nègre. 
    Avec ma taille fine, je ne faisais pas le poids pour être un baobab.  J’ai pu comprendre ainsi un événement important et très étrange : les hommes ont la tête dans les nuages.  Elle flotte et tire tellement vers le ciel que les hommes ont les racines endommagées.  Grâce à cette observation, j’ai été le premier à connaître la raison profonde de la station verticale de l’homme.
   J’ai nourri ma vie de cette constatation.  J’ai décidé ensuite de ne plus m’occuper des hommes. À quoi sert de s’arrêter à une fleur qui n’a même pas la décence d’être bien plantée en terre ou de voler comme une chauve-souris ?
   Je leur ai laissé un avertissement : il est impossible pour neuf vaches de faire la dolce vitae dans un champs de trois pieds.
   Il y a du plaisir à faire des petits.  Mes contemporains le savaient… à ce rythme la terre ne serait pas assez grande dans mille ans pour les contenir tous.  Je leur ai dit, par esprit de responsabilité, de s’amuser les hommes avec les hommes et les femmes avec les femmes.  Ils n’ont pas voulu m’écouter au nom de faux principes.
    Aussi, la terre s’est peuplée d’homo sapiens et dépourvue d’oxygène. À ce rythme, dans mille ans tous les hommes seront sédentaires, chacun devra se relier à une pompe directement plantée dans l’Atlantique pour y puiser un peu d’oxygène.  Puis, les hommes s’installeront dans le corps une usine d’épuration qu’ils adapteront au système respiratoire qui leur permettra de s’adapter au monde végétal.  Dans les circonstances ils n’auront pas tort puisqu’ils devront un jour sauter du monde végétarien au monde minéralisé. 
    J’avais beau comprendre la station verticale et le problème de la surproduction qui devait par la suite dégénérer en inflation humaine, ma mère ne le prenait pas sur ce ton : j’étais grec et tous les grecs sont guerriers.  Autant je voulais demeurer ver de terre, autant,  ces homo sapiens se voulaient des homo-faber.  Comme il n’y avait plus de dinosaures, il a bien fallu les remplacer par les Barbares ou les Tartares.
   Déjà comme je l’avais prévu, les continents étaient surchargés, et, par la guerre, on les libérait d’un fardeau trop pesant d’homo-sapiens-faber en encourageant chez eux les mécanismes faber qui sont, comme on le sait, plutôt violents.  Il eût tellement été facile de remplacer la guerre et la pilule – que personne ne voulait prendre – par de bons cours d’homosexualité.  N’importe, qu’ils crèvent ! Puisqu’ils préfèrent la guerre à l’amour.
   Face à mon incurable fragilité, ma mère avait décidé de m’habiller d’une robe de façon à ce que ni elle, ni moi, ne souffrions trop de ma légèreté.  J’étais sa fille, elle, mon amante.  C’est toujours comme ça dans toutes les familles qui se respectent : la mère est l’amante de tous ses enfants. Preuve : qui n’a pas rêvé d’épouser sa mère un jour ?  Et pis encore, qui y est parvenu ?
   Ma mère que j’adorais- autant que je pouvais m’adorer - m’est apparue un jour sous l’angle de mère poule, image que je détestais, mais à laquelle il m’était impossible d’échapper.  Pour elle, cette façon de me couver était sa seule raison de vivre, son seul mode d’aimer.  Ce moyen quoique sincère et valable à ses yeux, dans ses dix-huit heures de travail consacrées à mon bien-être, m’apparaissait néfaste.  Un don aussi entier exige en retour une reconnaissance obligatoire : il est une offense à la gratuité.  J’ai rejeté ce mode d’aimer. Je ne le réaliserai pas.  Je le respectais chez ma mère et chez certaines personnes pour qui c’était la plus haute forme d’amour.  Moi, il ne me convenait pas.
   J’étais étonné de pouvoir, enfin, regarder ma mère, d’y déceler des défauts que je me serais violemment défendu d’admettre quelques années auparavant, et de continuer de l’aimer.  Elle ne représentait plus la divinité féminine.  Elle était ma mère; je l’aimais.  Je trouvais beau de la voir travailler, même si elle était esclave de son amour.
   Est-il dénaturé de refuser de se plier à toutes les volontés de sa mère ? Un homme n’a pas le droit d’aliéner, de sacrifier sa liberté ou sa responsabilité. L’homme n’a qu’une responsabilité : sauver sa peau. Si le monde comprenait qu’un individu n’a de devoir qu’envers lui-même, il s’efforcerait de vivre d’une manière plus vraie, plus morale, c’est-à-dire toujours conforme à l’amitié vraie.  Il n’y aurait pas toute cette misère sur terre. Un homme n’a pas le droit de se perdre pour répondre à un amour qui tue la liberté de l’un ou de l’autre. Contrairement à ce que l’on nous a enseigné, le sacrifice hors des cadres de la liberté est une lâcheté envers soi-même.
   Si dans la nature, mettre au monde et s’éloigner de sa progéniture est une loi universelle, pourquoi n’en serait-il pas ainsi chez les hommes ?  N’est-il pas aussi un animal qui a appris à s’objectiver ?
   Mais je n’en parlais pas.  Je continuais, par le mensonge, à demeurer pour ma mère le bon petit garçon qui, courageusement, poursuit ses études pour améliorer son sort.  En réalité, à l’école, je m’évaporais dans un monde en fuite.  J’avais peur de la réalité sans espace et sans temps.
   Je me connaissais mal.  Je me croyais un salaud, un raté. Fruit de mon éducation : je me sentais toujours obligé de payer.
   J’étais différent des autres; je voulais m’aimer et demeurer dans ma peau de ver de terre. Ma mère le voyait bien, mais elle ne comprenait pas. Comme les autres, elle me prenait pour un homo-sapiens-faber. Elle ne parvenait pas à s’expliquer pourquoi j’aimais toujours être nu, ce qui lui compliquait la vie : elle était obligée de voir Hector faire ses belles, elle qui avait toujours voulu une fille et non un homo-sapiens-faber avec un Hector (à ne pas confondre avec Hectare).
   L’image de ma mère, de mon père, de la nature se désagrégeait devant moi.
   Durant mon adolescence, mon père m’apparaissait un bourreau.  Je l’aimais faussement pour ne pas être targué de fils dénaturé.
   Je ne le connaissais pas.  Quand je l’ai connu, je l’ai admiré.  Mon père m’a fait comprendre ce que tout père devrait faire comprendre à ses fils — si la mère doit démontrer à l’enfant la beauté de la vie et à l’aimer, le père, lui, doit enseigner à l’enfant la triste vérité de la réalité. Il doit lui apprendre, en devenant son héros, à surmonter cette déception.  Il doit nous faire prendre conscience de notre impuissance à sauver les autres et nous montrer comme il est lâche d’attendre toujours notre salut de l’extérieur au lieu de le trouver en nous-mêmes. Le maximum de nos possibilités est de parfois participer. —  » Même si je vous racontais tous mes problèmes, qu’est-ce que cela changerait ?  Vous n’y pouvez rien. », disait-il.
   Il avait raison.
   Mon père est devenu pour moi plus important que St-Exupéry : il est un homme et je peux l’imiter.
  Mais, je m’adorais et dans ma vingtième année, j’ai déclaré aux autres qu’il fallait toujours essayer de se rappeler et répéter le bonheur du temps où nous étions ver de terre. Ils m’ont tous écouté, mais personne ne m’a cru.  Ils ont continué à me fréquenter  comme une femme  » bonne à marier son soldat  « . Et, ma mère, continua à me considérer comme un mâle qui, par sa fragilité, devait être protégé comme une femelle. 
   Ce qui devait arriver arriva : je me suis marié.  Heureusement, mon soldat était compréhensif et par son habilité, je suis parvenu à oublier mon portrait et à me voir par son corps.  Je le suivais partout ; il ne me touchait pas, respectant mes goûts de ver de terre, et moi, je le « mangeais » comme la nourriture qui m’eût sauvé la vie quand j’ai passé mes dix ans en Orient ou dans le désert avec Moïse.  Je lui parlais souvent de mon paradis perdu, il m’écoutait, mais il n’arrivait pas à voir à travers les autres homo-sapiens-faber le ver de terre qu’ils sont en  » multiplicatats. »  

 Socrate

 Socrate était un homme intelligent, un mari parfait. Par exemple, avant Socrate, tout le monde pensait à dieu; certains l’imaginaient d’un rayonnement particulier, un cercle, dont il était évidemment la superficie et le centre ; d’autres, plus embêtés par la présence de dieu que par son absence, projetaient dans leurs interprétations leur propre désir : ils voyaient dieu en mille miettes ou en courant d’air; mais mon beau Socrate, lui, était plus original : il n’en pensait rien et me laissait cette tâche.  Il s’est aperçu, disait-il, que l’existence ou la non -existence de dieu n’a aucune importance.
   Alors, Socrate s’est occupé de sa peau et comme il avait une peau humaine, il s’est occupé de la peau de l’humanité.
   À la fois réaliste et idéaliste, il a vite compris la nécessité de se définir, pour pouvoir inventer le jeu des charades. Il écrivit   » Le lachès » ou plutôt je l’ai écrit pour lui, essayant de définir un rôle, un but , une raison de vivre pour sa peau sclérosée, mais tout comme ma République personne ne l’a compris et encore moins écouté.  Et mon Socrate décida alors d’écrire un troisième livre ; Éthique à Nicomaque.  Il en fut renversé par son contenu :  » L’homme doit vivre pour être heureux et pour y arriver, il doit faire de la politique « .  Socrate s’aimait déjà d’avoir écrit une chose aussi intelligente, mais en regardant vivre les sophistes, il comprit et jeta son livre qui fut découvert par un certain Aristote, professeur de l’Académie des Bons Vivants — c’est moins funèbre et moins poison que nos écoles d’aujourd’hui –qui republia le livre sous son nom.  Comme Socrate était un homme libre, il a aussitôt compris que dans le monde l’habit fait le moine et ne fut point jaloux du succès de son éthique.
   Cependant, il m’a laissé ce mot qui prouve bien qu’il n’a jamais été complètement satisfait de son succès :  » Il faut être authentique et c’est difficile, je t’assure, d’être révolté.  Les gens s’imaginent que les écrivains sont comme les financiers : derrière un bureau; c’est faux !  Un véritable écrivain est d’abord celui qui vit.  Mais, pauvre de moi, je me prends à mon propre jeu : je me révolte et je nourris mes écrits de cette révolte.  C’est pourquoi personne ne comprend rien à ce que j’écris; on s’imagine que ce sont des mots en l’air et pourtant, s’ils savaient !  Sur mon papier, c’est mon cadavre que j’expose et quand ils crachent sur mon cadavre, je me révolte à nouveau parce que c’est encore moi qui suis rejeté.  Je suis rejeté sur toute la ligne, même par ton ascétisme.  Je suis tellement rejeté que cette malédiction fait partie intégrante de ma personnalité.  Et, je me révolte. Pour être révolté il faut profondément haïr son monde ou l’aimer à se rompre les os ; ça veut dire la même chose. Ce monde me hait parce qu’il se sent gêné quand je suis là ; il ne peut plus demeurer totalement indifférent.  C’est un monde où les gens disent qu’ils aiment la difficulté ; mais en réalité, ils s’évanouissent devant ce qu’une carpe pourrait comprendre.  Oui ! J’ai appris à aimer l’art et mépriser les artistes, en les voyant tels qu’ils sont : des caricatures de ceux qu’ils admirent souvent par snobisme. »  
   Quand Socrate m’a montré ce billet, je lui ai souri et lui ai expliqué longuement que l’homme naît seul, vit seul et meurt seul ; que dans une foule, on est encore plus seul que dans la solitude d’une forêt et qu’ainsi être égoïste n’est pas un défaut, mais le seul parti intelligent à tirer de la vie.  Il faut chercher à être heureux et automatiquement, ceux qui nous entourent le sont aussi.  Je lui ai prouvé qu’il est impossible de rendre le monde heureux, car il s’agrippe à sa misère.
  Cette réflexion l’a secoué, il s’est ensuite penché exclusivement sur le sort de l’homme. C’est gentil non ? Et oui !  Lorsque les autres cherchaient à savoir pourquoi la terre est plate, Socrate, cherchait en m’examinant, moi, Plat-on, à savoir pourquoi il est aussi plat de vivre sur terre. 
   Socrate a malgré tout réussi à faire évoluer mes idées.  Aussi , par mes théories , j’ai pu faire savoir aux autres qu’avec leur massue , ils vivaient encore à l’époque des cavernes dans un temps de caravanes , ce qui n’est pas tellement digne pour des homo sapiens.  J’ai même réussi, grâce à Socrate, à comprendre qu’un ver de terre se nourrit pour se reproduire et pour s’assurer de demeurer, quoiqu’il arrive et malgré les transmutations de sa chair, un ver de terre comme devant.  Fixé à ma mère, j’ai été incapable de comprendre comment dans notre évolution se fait le passage de ver de terre à homo-faber, mais j’ai compris bien d’autres choses.  
   Je suis toujours demeuré fragile comme un radis que le moindre vent crève.  Et, sur cette vexation, je suis mort pour la première fois d’une façon extraordinaire par rapport aux deux premières : couché dans mon lit avec un cancer de la rate, ver- de- terre-homo-faber-sapiens comme devant.  Ne sommes-nous pas formés par le passé ?
 Descartes.
J’espérais bien naître la prochaine fois dans un système où l’on n’a pas besoin de porter une robe pour éviter d’être soldat, c’est tellement vexant de ne pas être comme les autres.  Malheureusement, deux imbéciles tiraient au sort  leurs ébats amoureux, comme si l’amour était un jeu de cartes.  Et, dans leur exécution, ils m’ont happé dans le Corridor habituel juste au moment où j’essayais d’oublier ma vie de ver de terre.  Ils ont trouvé cela tellement drôle, comme si c’était une farce, qu’ils décidèrent de ne jamais oublier ma provenance et m’appelèrent, parce qu’ils n’avaient pas de mémoire : Des- Cartes.
   Je vous assure, j’en fus de nouveau si vexé que je me suis recroquevillé sur moi-même; et pour me venger je ne leur ai débité que des sottises susceptibles de les induire en erreur. J’ai cherché longtemps pour leur laisser un cadeau haineux et grossier qui soit à leur taille, ce fut la raison comme de raison.  Je les haïssais au possible en croyant les aimer.  Ainsi partagé, je n’arrivais plus à savoir si j’étais le barbare ou l’amant et projetant cette plaie d’insécurité sur tout le monde, j’ai inventé le doute universel.  Mais, il y a des bêtises que nous ne faisons qu’une fois dans nos vies et ce fut, pour moi, d’inventer la dualité du corps et de l’esprit.  Laisser une telle impression, ce n’est pas tellement intelligent et je fus le premier à payer pour mon erreur en me réveillant encore une fois chez les homo sapiens, en 1967. 
   Ces pauvres imbéciles n’avaient presque pas évolué.  Il faut ajouter que je les avais placés dans un fameux cul-de-sac et maintenant j’y étais prisonnier comme eux. 
   En 1967, le monde avait une seule chose nouvelle : la rapace qui m’avait volé une partie de mon bras et de ma patte droite s’était multipliée plus que n’importe quelle autre saleté sur terre. Elle avait perquisitionné tout l’oxygène du monde végétal et elle obligeait mes pauvres homo-faber sapiens à donner une partie de leur estomac, de leur vessie, etc., en échange d’un peu d’oxygène.  Et ainsi, il n’y avait plus de véritable homo-faber-sapiens.  Alors Des Cartes que j’étais avant , j’avais tout mélangé le paquet avec ma raison et le commerçant avait presque tout ramassé, profitant des pauvres homo sapiens qui, par leur aspect faber, continuaient de croire qu’en s’entre-mangeant, ils servaient la juste cause.  Ce phénomène cruel s’était cristallisé davantage quand un groupe de commerçants avaient décidé d’exploiter à fond la raison, en appelant cela de la religion.  C’est pour dire que tout ce qui est charogne se ressemble.
   J’étais là comme un imbécile, Gros-Jean comme devant, impuissant, parce que ver-de-terre-homo-sapiens -faber, ma mère avait fait de moi un soldat, un vrai soldat.  Mon inconscient était cloué dans mon enfance prisonnière dans un gratte-ciel de souvenirs de cent vingt-quatre étages en flammes, angoissé par ce mal de mes frères que je voulais absolument aider.  Et, ainsi je suis mort à ma vie de jacalac-ver-de-terre-homo-faber-sapiens pour devenir un véritable homo cosmos.

 Homo Cosmos

 Devenir Homo Cosmos fut tâche facile.  Je n’étais aimé de personne sur terre ;  alors j’ai essayé d’aimer ceux qui vivaient dans les galaxies. J’ai trouvé une galaxie où il n’y avait que des garçons dont l’extase la plus recherchée était d’être digne d’une première pipe.  Ainsi, d’un soir à l’autre, j’ai appris à devenir partie intégrante de la lune et des étoiles, un passage obligé, et, le jour, à m’apitoyer sur le sort des poissons, des animaux et même des plantes.  Je n’étais plus une fleur parasite, une invention comme les autres, mais un homo cosmos.  J’étais l’arbre silencieux sous la hache, le poisson qui respirait des nuages, le papillon qui se baignait dans le pollen des fleurs. Une vie kaléidoscopique. Je n’étais plus un homme, j’étais vent, soleil et pluie, un verseau, plus fragile qu’un érablion et plus fort qu’une tempête.  Laid comme un chou-fleur, j’avais quand même le don d’être plus aimable qu’un passereau.  Et, de cette façon, je m’intégrais à la vie… j’étais plus heureux que le bonheur.  Dans mon corps d’adulte  vivait une âme d’enfant qui ne voit que le « beau  » et se révolte devant chaque injustice. 
   J’étais aussi un fervent disciple de l’amour.  J’en avais découvert le territoire. Je ne voyais plus qu’à travers les yeux de  cet amour, je ne vivais plus que par l’amour.  Il suffit d’aimer les autres au point de donner sa vie pour eux pour trouver le bonheur et c’était mon mode quotidien de vivre. Tous mes gestes n’avaient qu’un sens : me réaliser davantage pour mieux servir ceux par et pour qui je vivais. C’est ce que j’essayais du plus fort de mon petit coeur. J’aimais.  J’adorais, j’idolâtrais tout.  Je voulais tout sauver,  je voulais que tout soit à mon image.  Une cellule de dieu.  Mais, un jour, cet amour pour les jeunes de la galaxie fit de ma vie privé, une vie de nuit. Tous mes proches le condamnèrent.  À leurs yeux, mon amour était mauvais, il avait une faille, disaient-ils.   Et l’on ne voyait que cette faille : ils ne connaissaient pas la voie pour se rendre à ce paradis d’amour.  Ils étaient jaloux.  Les hommes ne comprenaient pas qu’intégré, un être est au-delà du bien et du mal.  Ils ne pouvaient pas comprendre, ils ne sont qu’adaptés, collés, mis à côté de la vie.  Des produits de consommation comme les autres.  Des comprimés supplémentaires à l’économie.  De la cocaïne de production.
L’homo  révoltus
Les homo sapiens devinrent des éléphants. Ils me marchaient sur le corps, ils étaient les barreaux d’une prison dans laquelle j’étouffais, un étau que je sentais sans cesse se serrer sur moi et j’avais beau hurler,  l’étau se resserrait toujours plus.  Les hommes n’acceptent pas ceux qui sont plus vivants qu’eux.  J’ai compris : l’autorité est une pilule légèrement sucrée, mais affreusement poison.
   Les hommes ne comprirent rien au petit homo cosmos que j’étais.  J’avais de l’amour à revendre, des idées les unes plus drôles que les autres.  Je voulais tout saisir, mais dans leur monde, il fallait toujours faire semblant, je refusais.  Ils me mirent en cage comme un oiseau; mais quand on met un oiseau en cage, au moins on lui donne habituellement la chance d’avoir un autre oiseau à aimer.  Moi, j’étais seul.  Ma vie, c’était aimer. J’étais devenu le roi des ascètes , on m’y contraignait , on était à la fois trop hypocrite et trop aveugle pour comprendre une bonne fois pour toutes que pour se réaliser  l’amour a besoin du corps, comme il a besoin de l’esprit. Que l’amour sans corps ou l’amour sans esprit, ce n’est ce n’est pas de l’amour.  Mais les hommes ont le don de condamner ou le corps ou l’esprit parce qu’ils sont trop lâches pour s’accepter comme tel : un corps et une âme qui soit une seule et même chose.
   Alors, dans cette cage, tout a tourné dans ma tête, ils m’ont appris que j’étais un salaud, ils m’ont montré que je ne valais même pas la peine qu’on me parle comme à un homme. Et je souffrais.  Je rirais, tant je souffrais.  Et  je m’instruisais, j’apprenais comment devenir un tombeau, une féminoune, parce qu’aujourd’hui  ce ne sont plus des hommes qui vivent et veulent vivre, mais des cercueils qui attendent de pourrir.  Et j’espérais, j’espérais que celui que j’enseignais se montre, que celui que je jugeais le modèle de l’amour fasse un signe, un seul signe , et ceux qui m’entouraient m’admiraient parce qu’alors, selon eux , je devenais raisonnable  : je voulais me suicider. Je voulais me suicider parce que je n’étais plus heureux.  Je voulais me suicider  mais non comme le font les autres qui se suicident à petit feu en faisant semblant de boire du vin  Je voulais ma dose d’absinthe ou de ciguë, non ! Je voulais me suicider d’un coup. 
   Je voulais boire de l’a- se- pic parce que l’a-se-pic, ça chatouille en tuant et je voulais mourir comme j’avais vécu : en me tordant de rire. 
   Je voulais me suicider d’un coup, comme on m’avait appris d’un coup à ne plus croire en rien.
   Charogne de charogne !  Christ de pays !  Je te hais !  Je te hais !  Maudit milieu hypocrite !  Dire que j’ai été assez fou pour croire en tes sottises, dire que j’ai été assez fou pour croire qu’il est possible de vivre sans vices, dire que j’ai été assez fou pour croire que le vice n’est pas une partie intégrante et nécessaire à la vie de tout homme.  Le vice a sa vraie dimension dans la passion.
   Je t’ai pris au sérieux  parce que j’étais trop lâche pour me révolter et comme toi, j’ai commencé de faire semblant d’aimer.  Comme toi, j’ai oublié que j’avais un corps et que ce corps, je me dois de l’aimer au même titre que l’esprit.
   Je crevais dans la maudite atmosphère de mon pays natal, car je n’avais plus de chambre à gaz pour atteindre le néant et me permettre d’être, comme toi, un tombeau ambulant.  Et, brisé, brisé encore,  je suis venu à ressembler à un abattis.  J’essayais de t’aimer quand même, hypocrite société.  Baptême de vie !  Mais je n’y parvenais pas ; je me sentais de plus en plus abattis, abattis qui attendait qu’on mette le feu dedans pour sauter en l’air comme un feu d’artifice. Je bouillais à prendre feu, j’ai sauté de partout, les plombs ont fondu.  J’ai été presque complètement libéré.  J’ai appris à haïr et aujourd’hui, je vous méprise tous, infâmes institutions, mouvements et lois. 
   Je ne voulais pas être un maudit, vous m’y avez contraint.  Et bien, m’en voilà un.  Et pourtant, et pourtant, chienne d’affaire, je voudrais, aimer comme avant, aimer n’importe quoi, n’importe comment, n’importe qui.  Je voudrais imaginer tous les vices, toutes les vertus pour me sentir aimer une fois, être une fois aimé et aimant, mais je ne peux plus rien espérer.  Je suis devenu un torchon juste bon à essuyer les planchers.  Je suis sorti d’une cage pour m’en construire une autre, pire que la première, une cage d’amour qui, à première vue, se confond avec la haine et le dégoût de tout.
   Tout est si sale. Charogne de charogne.  Pourtant, j’étais né pour le beau et l’heureux.  Maudit pays, tu m’as possédé avec tes grands airs prostitués ; je t’ai adoré et tu m’as tourné la tête.  Je suis devenu comme toi un beau fumier.  En me punissant, tu m’as fait aimer ce que je n’avais jamais aimé en soi ; ce qui était pour moi sans importance. Tu m’as fait avaler mon propre suicide.  Et, il faudrait que je te dise merci ?
   Eh bien non ! Je te dis, t’es un sale pays avec tes maudits bancs de neige. T’es comme un bonhomme de neige, t’as une sale gueule qui n’est même pas à toi parce qu’on a dû te la prêter. Pays putain.  Pour mieux t’admirer, tu parles d’amour en te masturbant au nez des Américains.  Je parle d’amour en nous caressant, moi et mon petit.  C’est différent.  Ah pis!  Va au diable !  J’ai d’autres problèmes, je suis homo-vicièr, tout au contraire de ce que j’étais avant parce que je ne veux plus m’en sortir.  Et, au contraire de toi, je m’aime comme je suis.  Voilà !  Je suis enfermé dans ma liberté parce qu’elle est comme tout le reste ce qu’il y a de plus relatif et je m’ennuie avec mon chien, avec mon corps, parce que je ne sais plus que faire de lui. Nous sommes tous les deux prisonniers de notre liberté.
   J’ai vaincu un gratte-ciel en flamme — la peur de mon enfance — j’ai sauté dessus, je l’ai écrasée comme elle m’avait écrasé.  J’ai vaincu le temps parce que j’ai appris toute mon histoire par coeur et je peux la réciter à qui veut bien l’entendre, si bien que cette histoire, cette sale histoire prend toute la place dans mon petit cerveau qui bout comme une soupe aux pois.  J’en ai déjà trop de la vie, si elle est réalité !  Je veux vivre dans le seul but d’aimer.
   Il faut être conscient.  D’accord !  Mais où mène la conscience si ce n’est en enfer.  Comme la raison, ça vous charrie dans tout ce qui pue, tout ce qui me répugne. Eh bien, pour m’en évader, je me damnerai et y attirerai le plus de monde possible avec moi.  Au moins, en enfer, je serai moins seul que sur terre et ça vaudra certes mieux qu’au ciel où cohabiteront les rapaces de la pleutrerie.  Je me débarrasserai de mon masque de vertu et d’idéal et je serai putain.
   Je le méprise ce masque que l’on me force à porter et qui m’écrase, il n’est pas mon visage, mais le visage que la société me façonne, une image tout comme elle : laide, toute plissée de la peur de vivre.  Je le hais ce masque, je l’aperçois accroché à toutes les figures que je contemple. Parfois, il a la décence d’être fardé d’originalité et de liberté, mais ce maquillage est un autre masque superposé  au premier.  Il trompe les myopes, mais il ne peut pas me tromper : je regarde avec mon corps.  L’homme peut se cacher derrière mille couleurs, mes yeux tomberont dans le piège, mais vite je sentirai son odeur mortuaire.  Il peut se couvrir ; mes doigts comme le vent le déshabilleront et me montreront le squelette adorable et hideux qui l’habite.
   Ma vue est trop dense pour accepter que l’homme vive avec un masque, fût-il celui de la vertu ou de la charité. L’homme est fondamentalement égoïste et pervers et tous les efforts pour changer ne sont que mensonge et crainte de se reconnaître. Pour justifier son masochisme, il crée le bien et le mal.  Il se pense un homme, un homme bien, en se fourvoyant, mais oublie qu’un homme bien, c’est celui qui s’est parfaitement réalisé.
   L’homme habite dans une caverne qu’il s’est construite avec sa peur et tente, derrière cet opercule, de dissimuler son vrai visage.
   Le salut est dans la haine, car derrière la haine se trouve cette faculté si peu connue et méprisée : le véritable désir de devenir un homme vrai.  Le salut est toujours au-delà des barrières.  Pour se haïr, il faut se voir tel quel, sans faux-fuyant.
    Haïssons-nous !  Mais gare, il ne faut pas se mépriser; le mépris, c’est le rejet de ce que l’on est, l’indifférence ou la fuite de la Vérité.
   Je me rappelle, à six ans, j’adorais tout. Je m’attachais à ce que j’aimais.  J’exigeais une réponse. Il en était de même avec dieu.  J’avais une chienne que j’adorais.  Elle s’appelait Princesse. Par accident ou par méchanceté, un soir, le curé du village l’a écrasée avec son auto, ayant fait, disait-on, un détour exprès.  Je revis encore tout la scène où Roland, mon frère aîné, descendait, la chienne dans les bras, la tête ballotante dans le vide, et nous tous, mes frères, mes soeurs et moi qui l’escortions de nos peurs et de nos cris.  Une de mes soeurs en était presque hystérique.  Mes parents ont essayé du mieux qu’ils ont pu de nous calmer, et finalement placèrent la chienne sur une boîte dans la remise, avant de la porter, le lendemain, au dépotoir.
   Le soir, dans la remise, après avoir flatté Princesse, j’ai commencé avec ferveur à prier pour que dieu la ressuscite.  Rien ne se passait.  Pourtant, je croyais de tout mon être ce que l’on m’avait enseigné : tout ce que vous demandez avec foi, vous l’obtenez. Et je priais, je pleurais. Toujours rien.  Alors je me suis fâché contre dieu, je lui ai crié tout ce que j’avais sur le coeur:
   —  » Tu n’aies qu’un lâche : un infâme cruel ! Un salaud ! Tout ce que t’aimes c’est de nous faire souffrir.   »
   Alors j’ajoutai à mes protestations tout ce qui me semblait odieux –parce qu’injuste et cruel– dans la bible.
   Durant plus d’une semaine, je l’ai boudé.
   Auparavant, je m’amusais à courir dans les champs, devant un ruisseau ou un bosquet, je lui cédais le pas pour le laisser passer le premier : maintenant, je faisais le contraire, je passais le premier en lui disant :
   — Si tu peux être cruel avec nous, nous aussi on a le droit d’être cruels avec toi.  »
   Je ne communiais plus, je ne faisais plus de sacrifice pour sauver le monde; je me disais : s’il m’a menti une fois, il peut bien recommencer.
   Cela n’a pas duré ; j’ai fini par lui pardonner et par revenir son ami.
   Même si cela est enfantin, c’est la seule image que j’ai de dieu : le seul dieu que j’accepte comme vrai : un ami qui m’accompagne partout, que je n’ai pas à juger, dont je ne connais ni le nom, ni le visage et qu’il me sera toujours impossible de connaître (et cela n’a pas d’importance) Peut-être dieu n’est-il à la fin qu’une communion avec la Vie ?  L’Absolu qui est de nous et en nous ?  Participer à dieu, ne serait-ce pas à la fin être fidèle à soi-même ?  À son moi idéal ?
   Il n’y a pas de péché dans l’amour de la chair; autrement tout le monde serait damné. Il n’y a qu’un mal : vivre seulement pour la chair, en cherchant que sa propre jouissance, et non aimer la chair comme moyen d’aimer la Vie.  Être heureux de vivre est la seule vraie prière.
   Il faut rejeter l’Église ; elle nous oblige à mentir.  Je suis fou de dieu, mais avec cette histoire de péché… Je sais une chose : je ne veux pas me sauver par le mensonge.  Je serai tout à dieu ou je ne lui serai rien du tout.  Le bonheur vrai est de vivre dans la vérité.
   Le monde est malheureux, ou du moins, il ne peut être heureux : les gens ne vivent que de faux-fuyants. Quand je me déroge de la vérité, pour obéir à la société, je détruis moi-même mon bonheur et ma vie.
   Le vice est laid pour les aveugles, mais notre culture n’aurait jamais germé si le vice n’avait pas existé.  Le vice peut servir au salut et permettre d’aimer la vie sans s’y attacher. Le vice permet de découvrir la vertu.
   La vertu sur laquelle je crache n’est pas la vertu en soi, mais un effort forcé pour s’assujettir à une vertu artificielle.  Nous sommes à dix ans ce que nous serons durant toute notre vie.  Toujours essayer de s’ajouter ou de se retrancher quelque chose, c’est se fourvoyer, se fuir.  C’est s’aimer dans cette lâcheté.  Nous n’avons pas à répondre de nos efforts, mais de ce que nous accomplissons pour les autres.  Je ne méprise pas la vertu, je la respecte. 
   Une vie vraie, c’est être entier.  Je n’ai pas l’intention de vivre faux.  Sur ces prémisses, je construirai ma vie.
   Oui !  Je la construirai ma vie comme je l’entends, je l’inventerai tous les jours, le matin au petit déjeuner.  Voilà ce qu’il faut : inventer ma vie.  Refuser que l’on me vole un bonheur complet, refuser d’avoir un petit crocodile dans les poches alors que je pourrais avoir tout un Mississipi.
   J’en ai assez d’avoir un masque !  J’en ai assez d’être un numéro.  18-25-64, avez-vous bien retenu ceci… ou cela ?  Avez-vous appris ce détail : 18-25-64 ?  Il faut des détails pour être un homme ; mais il n’y a plus d’hommes, il n’y a que des casse-tête.  Je refuse d’être un casse-tête parmi d’autres casse-tête, je veux être « moi », Jacalac-ver-de-terre -homo-faber-sapiens-cosmos-vicièr.  Rien de plus et rien de moins.  Je n’ai pas envi à jouer à être « moi », je veux être «moi», complètement et non en partie.  Je n’ai pas envie de faire semblant d’être Jacalac-ver-de-terre-homo-faber -sapiens-cosmos-vicièr,  je veux l’être jusqu’au bout des ongles.  Je ne veux pas faire semblant d’adorer les femmes quand je préfère les garçons.  Je n’ai pas envie de faire semblant d’aimer les autres quand je les déteste.  Je n’ai pas envie de faire semblant d’être équilibré, quand je ne veux pas l’être.
   Ainsi,  de par ma volonté, je briserai ma liberté, je la détruirai parce qu’elle est fausse, cette liberté.  Elle est fausse parce qu’elle n’est pas absolue.  Ma liberté est comme un homme qui, sans liberté, sans conscience, sans volonté, sans imagination, n’est plus un homme.  La liberté est sans frontière, elle s’arrête à celle des autres pour créer la haie de notre civilisation.
   Beaucoup sont écoeurés des hypothèses ; pourtant nous ne vivons que d’hypothèses.
   Le principe de la liberté me fait drôlement rire : il nous est impossible de savoir pourquoi nous posons tel ou tel geste.  Est peut-être salaud celui qui refuse d’être aussi libre que le voudrait Sartre, mais est lâche celui qui refuse d’admettre son aveuglement dans sa pseudo liberté : elle n’est réelle et existante que dans peut-être un millionième de un pour cent de nos actions.  Suis-je encore trop généreux ?
   Si Sartre était cinq ans sans le sou, il constaterait que la liberté
n’est pas volonté, mais un idéal– le moins viable.  C’est l’idéal que je respecte le plus chez l’homme, mais celui pour lequel je veux le moins me leurrer.
   Le un millionième du un pour cent nous oblige moralement à nous révolter si nous sommes opprimés.  La plus grande violence n’est pas celle du fusil — elle est dépassée, n’ayant jamais abouti à de bons résultats –mais l’inertie, le refus de toute action, voilà le geste le plus révolutionnaire.
   De feu la philosophie, la liberté est le concept qui m’a le plus emballé et m’a le plus déçu.  Et maintenant, j’ai une toute autre conception : la liberté n’est pas de choisir, mais au contraire, de ne rien choisir, boire à tout sans s’attacher à rien, ne rien désirer et savoir tirer le maximum de ce que le présent nous offre.
   Le meilleur moyen pour être libre, c’est d’aller danser.  C’est pourquoi j’y suis allé : pour oublier et trouver un moyen d’être au-delà de mes dernières frontières. Pour vaincre la peur et la révolte. Ces extases me conduisirent au plus profond de mon inconscient historico collectif. 
Le rire et la danse.
   Grâce à la danse, j’ai ainsi appris que j’ai déjà été un ami personnel de dieu avant qu’il ne change de nom pour jouer au caméléon. Ce fut une histoire d’amour très tumultueuse qui a précédé la venue dans ce monde. Voilà ! Je vous raconte pour le plaisir de revivre ma préexistence. Un amour fou avec un dieu.
    C’est clair de lune ! Je suis maudit et ça fait mal d’être damné.  Mais qu’importe ! C’est alors, en allant danser que j’ai rencontré Yahvé, je l’ai aimé. Lui, il ne m’a pas regardé. Je me suis dit : Tu verras, Yahvé, je ne me laisserai pas faire comme cela.  Il ne sera pas dit que tu m’as rôti comme une dinde sans que je rouspète au moins jusqu’à en crever.
   Yahvé, tu danses comme un ivrogne.  Satan de Satan.  Tu danses toujours avec les autres et tu me laisses planter là comme une toupie. Serait-ce que je suis trop laid pour toi ?  Bon dieu de bon dieu.  Regarde-les comme il faut, ils ressemblent à des crapauds constipés.  Pourtant , juste pour toi , j’ai inventé dix-huit mille danses, cent trente-quatre nouveaux pas de ballet, du chat croisé , au chat écarté et au chat mort ; mais monsieur Yahvé ça ne l’intéresse pas , il va danser avec les autres au fur et à mesure que je leur enseigne.  Ils savent la danse du sexe, la danse du ventre, la danse du pied, mais je suis le seul à danser la danse de l’extase.  Attends !  Tu verras, mon petit Yahvé, tu ne perds rien pour attendre : dans cette danse je te ferai tellement tourner, tu ne pourras plus marcher sans béquille, t’aimeras tellement ma danse que tu arrêteras de manger pour continuer.  Alors, tu crèveras de faim et je me suiciderai sur toi.  Tu seras rouge comme la drapeau canadien, et ainsi, que tu le veuilles ou non, tu seras à moi, à moi tout seul, sans que j’aie à te partager avec personne. Je te connais, tu sais, je sais que tu raffoles de la danse, le gogo en particulier.  C’est la révolte, dis-tu, et pour toi, il n’y a que les gens qui se révoltent qui sont intelligents. Tu penses !  Si j’ai oublié l’affaire de Saint-Pierre, tu te rappelles hein ?  Sur le lac, t’avais commencé à danser le titatita avec lui, vous chantiez, vous buviez à chaque déhanchement , et Saint-Pierre, qui n’était pas habitué à toutes ces folies parce que c’était un homme, a voulu se reposer, et toi, pour te venger, tu l’as laissé « caler ».  Le pauvre avait attrapé un rhume de cerveau si puissant  que toutes les foules repéraient la présence de ton fils (qu’il suivait partout comme un petit chien) à des milles à la ronde, juste à l’entendre éternuer.
   Oui Yahvé, je t’aurai, tu verras.  Pour te mériter je t’ai assez couru, rapace,  que j’ai même un jour fait publier les bans.  Je l’avais dit à tout le monde:  » Moi et Yahvé, ça colle. On se marie, c’est décidé.  » Je t’ai juré fidélité à la face de tous ceux qui voulaient bien l’entendre.  Et chacun, étonné, disait : Ça y est, Yahvé s’est branché, ça fera curieux de ne plus toujours le voir au bal du dimanche. Ça prenait un indépendant comme lui pour se faire ainsi attraper. Voyons, c’est connu, la fidélité c’est pour les non civilisés. «   Je me souviens.  J’ai assez envoyé de faire-part pour notre mariage que j’ai failli tourner en plume d’autruche.  
   Yahvé, t’es le seul qui ne soit pas venu à la noce.  Je suis demeuré tellement ahuri que j’ai dû donner un striptease pour amuser les invités.  Satan était là, la vache, qui me regardait comme une pomme.  Il avait les yeux comme des dents et si ce n’avait été de la distance, il m’aurait croqué d’un coup. 
   Au début de la fête, il avait le visage si triste qu’il en faisait pitié.  Il avait emmené deux de ses amants pour lui transpercer le coeur avec une pelote d’épingles aux voeux solonnels de mon mariage, en signe de protestation au nom de son amour pour moi.  Brillant par ton absence, tu lui as redonné la chance de me courir après comme un lapin.  Mais, il faudrait bien que tu te réveilles car il court comme une gazelle et moi comme une tortue.  Je suis obligé de passer mon temps à trouver de nouveaux trucs pour lui échapper et je suis si énervé qu’à toutes les fois je rate mon coup. Je ne compte plus les viols et il recommence tout le temps parce qu’il sait que je veux te rester fidèle.  Si tu veux que je t’appartienne avec un peu de ma floraison, t’as besoin de faire vite car je suis rendu au point qu’il ne me reste plus qu’une ou deux pétales.  C’est ça l’amour : toujours espérer et toujours mourir sur sa faim.  Mais qu’importe, je le sais ton secret : le rire et la danse sont le propre des dieux. 
   Je le sais. Ça te surprend, hein ?  Je sais que tu fais la guerre pour danser sur les morts, mais tu ne m’auras pas mort, je suis trop vivant pour ça, t’auras pas ma peau, je l’aurai toute dansée, elle t’arrivera grande comme un trente sous parce que je l’aurai toute suée. 
   Et le rire, tu viendras me dire que ça te laisse complètement indifférent.  T’aimes tellement t’amuser que pour faire l’amour, tu t’achetais du sel en liquide que tu versais sur les pieds de tes concubines et les faisais lécher par une chèvre pendant que tu faisais ton travail de créateur : pour avoir des dieux joyeux, disais-tu.  Je ne sais pas si c’est la bonne méthode, mais il faut dire que tu as réussi une fois: Jésus en dansant, au lieu de pleurer, riait aux larmes de voir devant lui, tout d’un coup, Balthazar en tutu.  Pour mousser la farce, Jésus s’est levé.  Il a marché vers les rois mages et leur a crié étouffé dans ses rires :  » Regardez !  Je bats quatre as, je suis nu comme une carpe. et j’en ai déjà une maudite belle !  » Et depuis les hommes friands de sacré considèrent le nu comme réservé aux dieux et meurent d’échauffaison.  Je me rappelle que Melchior en fut si estomaqué qu’il a légué des crampes d’estomac à tous ses descendants.  Quant à Gaspard, il a trouvé cela tellement gentil qu’il a ordonné à tous ses zoulous d’imiter Jésus et ils sont depuis les seuls hommes heureux sur cette terre.  Si je m’en rappelle !
   Jésus aimait tellement le jeu, comme tous les dieux d’ailleurs, qu’il a décidé, pour t’impressionner, d’être crucifié; et toi, pour t’amuser davantage, tu l’as laissé crever.  C’était salaud, il faut l’admettre, le laisser si jeune se faire prendre au jeu.  C’est pourtant vrai qu’il n’aurait pas dû oublier les conventions : pour être dieu, il ne faut jamais se prendre au sérieux.  Qu’importe !  C’est pour te prouver que ma mémoire ne fait pas encore défaut.  Tu ne l’aurais jamais cru, avoue-le.  Admets que ça t’en bouche un coin.  N’oublie pas que je fus votre historien, à toi et à Satan.  C’est vrai, je dois te le rappeler.  Vous, les dieux vous avez la sagesse de ne pas vous servir de la mémoire, le grenier des remords et des peurs, dites-vous.  Il faut avouer que vous avez en partie raison, car la mémoire doit servir seulement à nous rappeler nos vieilles passions et nos désirs inassouvis, c’est très important pour ne pas s’ennuyer.  Et si.  Rien ne nous donne le goût de vivre comme le sourire, les cheveux blonds d’un titi de quatorze ans avec juste un petit bibi pour se vêtir et un petit pipi pour vous faire rêver durant des mois.  C’est d’ailleurs ainsi que tu m’as connu, non pas ainsi vêtu, j’ai le malheur d’être un sauvage, mais à l’occasion du premier bal des temps oubliés chez Satan où le danseur invité était un titi qui aurait été pas mal tourné, s’il n’y avait pas eu à ce moment-là, une famine à Paris.  Pauvre Satan !  Il ne sait jamais choisir son temps.  Il est comme les industriels, il veut tout avoir sans jamais rien payer, ou encore comme la politique canadienne, au moins toujours un siècle en retard et, tout comme elle, tout colle au fond, quoiqu’il faille admettre que cela permet d’avoir des patinoires à peu de frais.  Ce qui prouve que dans tout il y a des inconvénients et des avantages : si le gouvernement canadien n’avait pas été au pouvoir, il nous serait impossible de donner un exemple local de ce qu’est un gouvernement pourri.
L’historien.
Ce fut une grande fête quand même.  Le prince Machi-à-Vel était là qui fumait le cigare, ça boucanait comme une ville en ruine. C’était disait-on le prince de toutes les guerres ; Satan l’avait invité pour installer au ciel ce jeu fort intéressant et amusant (selon lui seulement) dans lequel vous courez par les champs avec deux trous dans l’abdomen. C’est du propre.  St- Michel a tout de suite mordu au jeu, c’est un grand orgueilleux ; il se prend pour le roi de l’Atlantique, dans lequel il a établi d’ailleurs son premier avant-poste.  Lucifer a pris l’autre camp et la fusillade a commencé.  C’était à celui qui inventerait l’engin qui ferait le plus de bruit pour faire mourir le plus de soldats cardiaques.
   Je demeurais devant le jeu, indifférent, je ne le trouvais pas tellement original : un orchestre symphonique jouant du gogo aurait été préférable.  Je m’ennuyais comme un damné quand Yahvé est arrivé.
   Il est venu. Il m’a reniflé comme un caniche et s’est égosillé comme un rat, moi, qui ai une peur affreuse de ces petits monstres.  Toutes les guerres ont été arrêtées pour qu’on assiste au grand spectacle : les dents me claquaient comme des castagnettes et les os comme une batterie.  C’était nouveau, tout un orchestre dans un même instrument.  Yahvé applaudit.  Mais, les foires durent peu de temps quand Machi-à-Vel est dans le coin,  avec lui c’est toujours comme Jean Chrétien, une question de pouvoir.   Tout le monde s’est mis à me mordre, je m’en tordais de douleur.  Dieu trouva la farce si sublime qu’il décida que dorénavant les accouchements seraient douloureux : pour s’assurer d’être toujours le premier et le roi des sadiques.
   Quand le dieu Yahvé aperçut le prince Machi-à-Vel, il me laissa tomber et lui tira les moustaches à lui en faire frémir le gosier.  Voyant qu’il avait vite le gosier sec, dieu le chassa du paradis avec tous ceux qui l’avaient singé, criant à ceux qui voulaient l’entendre :  » un dieu boit sans s’arrêter parce qu’un dieu qui n’est pas saoul, c’est un dieu qui s’endort et qui endort les autres.  »  Je vous assure, la place n’a jamais été aussi vide.  Tous les habitants du paradis tombaient d’un coup sur la terre et créaient, en se réincarnant, les homo-faber.  Le prince, pour ne pas être reconnu, s’est caché et il est réapparu, il y a peu de temps, avec un nouveau nom : Mao tsé toung   Wow Wow… le frère jumeau du dalaï lama. 
   Yahvé, m’apercevant seul dans mon coin, pour me tenir occupé, décida d’un coup de faire de moi par vocation l’historien de la guerre alors que lui, par gourmandise, s’occuperait de me manger le pénis… Il faut avouer qu’il mangeait bien, surtout quand il enlevait ses dentiers.  Cette technique rendit Satan jaloux car il préférait jouer de la queue.
   Je me suis mis aussitôt au travail, tout en jouissant des plaisirs de la chair, pour noter à nouveau cette affaire suave d’une foire qui n’a pas plu à dieu parce qu’elle manquait d’originalité, mais qui me lança dans les bras de Mercure. Lui, c’était un petit rapide … !
   Je me souviens, j’étais alors le plus beau des oiseaux humains ; j’avais des ailes grande comme celles de Saint-Michel, un visage beau comme un enfant Jésus, un duvet de poulet nouveau-né et une façon très particulière de m’exprimer à l’orgasme, ce qui plaisait tout particulièrement à Yahvé et rendait Satan encore plus jaloux. Alors pour se venger, il me posa un masque.  Je devins si laid que ma mère, pur archange, en creva de peur et que mon père s’enfuit.  Il avait oublié qu’orphelin, j’avais ainsi tout ce qu’il fallait pour mieux effectuer mon travail d’historien des deux camps. C’est aussi pourquoi les deux généraux préfèrent depuis les terriens aux martiens… la chair est meilleure et la goutte de sperme est plus substan- cielle.
   Pour compléter mon allure d’historien et ainsi s’assurer que Yaveh me repousse, Satan, le vilain, me coupa un bout de zizi.  Je suis devenu le premier juif.  Depuis, la circoncision est passée à la mode dans les moeurs de mon peuple qu’imitèrent les musulmans.  C’est peut-être pour cela que le peuple juif, tout comme moi, est cocu.  Dieu l’a abandonné, après lui avoir promis mers et mondes, avant de faire du peuple allemand son peuple favori.  Son histoire est identique à la mienne.  Il a été profondément vexé, quand, pour la première fois, il vint pour faire l’amour avec un pouce de verge en moins (ne pas confondre avec en main).  Physiquement opprimé, le peuple juif s’est cru coupable de tous les crimes et n’a jamais eu la bonne idée de s’apercevoir que la circoncision était opérée par les adultes au dépens du nouveau-né. »  T’es ridicule, t’en as moins que moi. «  devint un adage historique.   Au contraire, dieu pour se sauver, au lieu de briser tous les bistouris du pays,  tenta de devenir intellectuel, mais personne n’écouta ses prophètes, ratant ainsi le salut par l’esprit. 
    Comme le peuple hébreu, j’ai eu aussi cet espoir, mais quand j’ai commencé à aimer mon métier d’historien, je me suis rendu compte que j’idolâtrais l’amour.  Puisque sur les champs de bataille, il n’y avait pas de femmes et que je ne pouvais pas abandonner mon métier, ni cesser de faire l’amour ; aussi, puisqu’en dehors de mon métier les femmes me rejetaient, en ne me voyant pas autrement qu’à mon poste d’eunuque historien, j’ai décidé que dorénavant je ferais l’amour avec tous les petits soldats.  Ce n’était pas fameux,  au début, mais ça valait mieux que rien. Je pris de l’expérience et les jeunes de la passion pour le nirvana.  Et ainsi, je suis devenu le premier apôtre d’André Gide. 
      Le monde me rejeta parce qu’il ne pouvait pas en faire autant. Avec leurs calculatrices, ils pensaient qu’il fallait multiplier les naissances.  Ce fut la deuxième raison qui amena la surpopulation sur terre. Les maudites calculatrices multiplièrent les effets du capitalisme…Éjaculer devint synonyme de pollution…Gêné, Yahvé décréta que dorénavant le point G devait attendre la nuit … et depuis ce temps, plusieurs humains recherchent les pollutions nocturnes…

 

L’Apostolat.
    J’étais sûr de mon évangile comme Lazare, guéri de paralysie, était sûr de venir droit des enfers.  Comme lui, j’abandonné mon repos et j’ai décidé de donner une grande conférence de presse, portant sur les corbeaux et les hyènes de notre monde :
    » Vous qui me voyez devant vous, aimez-moi, demain je n’y serai plus.  Et après demain, j’y serai encore moins.  Ma vie est ma chair, m’écriais-je, mon paradis de l’absinthe ou du L.S.D. ; mangez ma chair et je verserai mon esprit dans vos veines. C’en est un de monstre.  Recevez l’eau ; comme le fleuve reçoit ses affluents.  Ma pensée vous déformera le visage et fera de vous un vampire, si vous en buvez un bock.
Fellini assistait à cette conférence et décida de suite à devenir un génie du cinéma. 
      Oubliez la femme en moi qui se vend pour mieux vous posséder.  Attention à son coeur, elle vous vide avec grâce de tous vos vices et vous laisse mourir plus sec qu’un puits dans un désert.  Ne croyez  pas ses yeux, ils semblent innocents et sont des brasiers.  Fuyez la femme, c’est un aigle.  Fuyez-la, si vous aimez la liberté. L’amour est dieu dans les bras d’un garçon. La vie ruisselle sous sa peau, sur ses lèvres danse la jeunesse et la vraie religion est d’y boire sans cesse. «  
   Au lieu de défendre la pédérastie et de nous empêcher d’avouer sans rougir notre amour à un jeune garçon, on devrait éduquer les jeunes et les laisser libres de décider eux-mêmes de leurs actes, sans danger de prison ou d’être méprisés des autres. Il y aurait ainsi beaucoup moins de crimes sexuels. Le OUI universel serait un grand gala.
   Il faut assurer une bonne éducation sexuelle dès l’enfance et laisser évoluer la sexualité librement.  L’homosexualité et la pédérastie sont des situations normales.  La pédérastie est un moyen utilisé pour réaliser le mariage de la chair et de l’esprit, du moi et du cosmos.  C’est un mode de communication et d’identification.  Un moyen pour s’objectiver.  Le pédéraste n’a que le garçon pour l’attirer suffisamment et créer une telle union transcendantale.
   Seule la névrose qui les accompagne, à cause de la situation sociale dans laquelle on place  » ces hommes » est une maladie.  La névrose et la paranoïa qui en découlent ne peuvent être guéries que si elles sont comprises par rapport à cet écrasement social.   Cet amour ne peut pas durer dans notre société, même si la pédérastie est la plus haute forme d’amour.  Les hétéros mouraient de jalousie. L’homme essaie de se compléter par la femme en s’affiliant ; le pédéraste essaie de se compléter par l’intégration intérieure d’une deuxième personne.  L’amour de la femme et l’amour pédéraste n’ont rien de distinct : les deux cherchent à réaliser l’unité intérieure d’un être par un objet extérieur.  Seul le mode d’opération est différent. 
        C’est comme les échanges dans l’univers atomiqueLa pédérastie est un amour comme les autres, aussi naturel et aussi sain.  Auparavant, l’amour servait à assurer la survie de la race;  aujourd’hui, c’est un moyen de communication, suppléant à la déshumanisation de la société technique.
     Par notre fausse pudeur, nous voguons entre deux mondes : ceux qui vivent seulement de la chair — ils essaient d’assouvir leurs tendances et ne trouvent jamais la reconnaissance recherchée, la sublimation étant absente — et ceux qui ne cherchent que la pureté.   Ils s’écoeurent du monde puisqu’il n’est que sensualité.  Ils luttent jusqu’à être happés par ce monde.
   L’homme a besoin de se mentir sur sa propre valeur, sur ce qu’il est véritablement parce qu’il est trop lâche pour s’accepter sans faux-fuyant.  Encore aujourd’hui, les hommes sont assez hypocrites pour croire qu’un homme vrai est un ange.  Personne ne veut admettre que l’homme ange est un homme aussi faux, aussi dévié que l’homme déchet.  Personne ne veut admettre que l’homme vrai est celui qui a établi en lui l’unité de la bête et de l’ange, n’étant ni l’un ni l’autre à l’état pur mais au-dessus des deux, étant un peu l’un et l’autre. Ainsi, notre société est fausse dans ses rapports et finit par creuser de plus en plus le fossé de l’incommunicabilité : nous avons honte d’être bête ou méprisons l’ange.
   Les garçons veulent coucher avec toutes les filles et se marier avec une vierge.  Tous méprisent l’alcoolique, mais aiment la boisson.  La littérature et la science amènent l’être à choisir un vocabulaire sélectionné où un cul est un anus, un arrière-train parce que notre hypocrisie se manifeste même dans notre langage.  Nous oublions que le vulgaire manque d’esthétique, mais correspond à ce que nous désirons et vivons le plus à la cachette. Le vulgaire est plus vrai que les mots d’une piastre et demie.
   Si nous ne pouvons pas vivre purs, ce n’est pas seulement la faute de la publicité sensuelle, mais parce que nous nous mentons toujours à nous-mêmes et dans nos rapports les uns avec les autres. 
   Ce qui tue notre monde, ce ne sont pas ses besoins, ses inventions, c’est son manque de franchise, d’authenticité, de pureté que l’on confond avec la chasteté.  La pureté n’est pas dans les actes et ne s’attache pas seulement à la sexualité, mais à tous les rapports les uns avec les autres.  La pureté, c’est la franchise, l’honnêteté, la loyauté et la recherche de la vérité, du réel dans nos rapports avec nous-mêmes et avec les autres. La pureté tient de l’intention, de l’égalité, de la sincérité. 
  Je suis à la fois la bête et l’ange.  Je préfère les garçons aux filles et je ne veux rien changer.
   Je refuse d’être un bonbon enveloppé que l’on vend au marché selon la beauté de l’emballage.  Je veux être libre de faire mon choix et n’être contraint en aucun point de vue. 
   Tout mensonge est folie.  Il faut sentir à l’extrême limite.  Autant nous nous construisons, autant nous le sommes par le milieu.
   Je commençais à en avoir assez des chefs religieux qui comptaient les moutons et remplissaient les urnes du sang des innocents qui allaient mourir dans leurs guerres saintes.  Je les aimais, moi, ces petits soldats, avant que l’Autorité les sacrifie à leur enrichissement.  Je me sentais comme un gallon de gazoline prêt à prendre feu.  Et, la langue me chauffait de plus en plus quand j’assistais impuissant aux sacrifices, que dis-je, aux crimes de Yahvé.  Lui, son plaisir était de voir grandir son pouvoir.  Pour moi, un seul pouvoir qui comptait vraiment : bander bien dur.  »
 Esther.
   J’étais pédéraste !  Je suis pédéraste ! Je serai pédéraste!
   Fier de mes convictions, je les vivais comme un pacha quand, un jour, Esther, reine, guerrière, prit mon coeur entre ses doigts sanglants et l’offrit en holocauste à la Vie.  J’ai crié. J’ai rué. J’ai craché. Rien à faire. Mon coeur est devenu blanc comme un drap de pension, et ainsi, j’ai continué parce que j’étais apôtres des amitiés particulières à courir les deux bergeries à la fois.  Pour Esther, j’étais un nouveau trophée à remporter pour prouver que les femmes sont irrésistibles.
   Esther, sans le savoir, creusait un trou de plus en plus profond entre moi et ceux que j’aimais.  J’avais beau crier, me vendre à tous les gamins, gémir sur mon sort, monter dans les poteaux servant de charpente à la tour Eiffel, rien n’allait plus.  J’étais pris entre deux mondes; mais quand on est coriace, on ne se laisse pas avaler du premier coup.
   Je suis descendu aux enfers chercher d’autres théories.  Je me refusais à Esther, je voulais m’approprier le droit de cocufier Yahvé puisqu’il s’arrogeait le même privilège à mon égard.  Esther, dans ses révoltes, me démontrait noir sur blanc qu’il existait une seule solution à mon problème : me venger, tout détruire et lui appartenir en exclusivité. Elle souffrait d’une maladie commune à toutes les femmes : le complexe d’infériorité supérieur.  J’ai pris des cours chez cent quatre-vingt-quatre professeurs pour apprendre à me venger, à couper avec un passé qui me tenait à la gorge, à aimer dans la haine et la vengeance.
   Pour parfaire mon éducation, Esther organisa une grande foire de baisers avec pour mission spéciale  » top secret  » : attiser la jalousie de Yahvé.
  La foire eut lieu. Esther réussit si bien que Yahvé fichait toutes les chaises par la fenêtre avant les premiers rayons de la nouvelle lune.  Indifférent  à sa colère, je le déroutai complètement.  Il est sorti en se tordant sur le plancher et en me faisant des grimaces.  Il me criait :  » tu me le paieras  » et, moi, je répondais : « Liberté (je me déshabillais et je faisais l’amour avec Esther). Ses yeux bouillaient de colère. Fraternité, je l’invitais à venir à son tour, sachant qu’il ne peut pas sentir une femme.  Yahvé est un moyen macho ou un macho pitchou.  Égalité, j’écrivais sur tous les murs : « comme moi, Yahvé est cocu». La vengeance est dans le pouvoir de la crier.
   Le lendemain, la caravane céleste avait planté sa tente et Yahvé pleurnichait à ma porte  pour que je lui enseigne la danse de l’extase.  Je lui ai répondu : « Va-t-en !  Tout est fini entre nous.  J’ai fait la dinde toute ma vie pour que tu me rendes un peu mon amour, mais maintenant, il est trop tard ;  j’ai construit une tour dans laquelle je vivrai seul avec Esther.  Elle a abandonné son armée et moi, mon emploi d’historien, qui ne sert à rien finalement parce que personne ne veut me lire.  Maintenant, nous nous damnerons ensemble.  Avant, tu ne t’occupais pas de moi, tu me possédais et t’étais certain de ne jamais me perdre.  Mais, pour déjouer les juifs, tu as inventé Esther, et Esther, pour se venger de ta création intéressée, s’est sauvée de son peuple et m’a conquis avec ses cheveux courts et son pantalon éléphant.   Oui je l’ai prise pour un garçon. Il faisait noir. J’étais bien saoul.  J’ai pris son clitoris pour un pénis.  Petit, mais super efficace !  Maintenant, elle m’a appris qu’elle te vaut bien.  Nous nous damnerons ensemble pour ne pas te retrouver sur notre chemin. »
   Oui !  Je veux me damner, me damner complètement, d’un coup.
Tout est fini, la tour est construite et nous vivons dedans, Esther et moi, en dehors de tout, en dehors de la vie et de la mort.  Pour me damner, j’ai pris le noeud formé par le contour du coeur d’un valentin et je l’ai enrôlé à mon cou.  La rédemption c’est l’enfer du suicide ; plus vous mourez, plus vous construisez votre tour d’ivoire dans le diamant de la vengeance.  Une tour d’ivoire dans laquelle vous plongez en plein néant.
   C’est un monde à trois îlots : l’oubli, le rejet global et le plus grand des mépris : l’indifférence.  Pour monter cette tour aux trois îlots, il faut emprunter une à une les marches de la folie, du rire, du vide, de la danse, des arts et du blasphème.  Ce monde est celui des grands extrêmes, l’équilibre étant le sceau des imbéciles et des lâches ; les extrêmes, les moyens par excellence pour se réaliser.  Pour être maître de la tour, il faut être pervers, masochiste, sadique.  Il ne faut penser qu’à soi, oublier qu’à côté de nous meurt un enfant.  Il faut tout oublier, même que l’Amitié est la recherche de sa Beauté, de son Image dans le miroir de l’Autre.  Il faut être capitaliste.
   Enfin, j’étais dans ma tour et Yahvé enragé écorchait le soupirail pour essayer de me rattraper.  Au début, j’étais indifférent à ses larmes ; mais l’unité des sentiments ne dure pas longtemps, j’ai  vite été partagé – comme tous ceux qui font du dédoublement — entre le feu du désir atroce de retrouver Yaveh et celui de partager la vie avec Esther.  J’ai finalement trouver la solution : l’amour libre.  Je pouvais ainsi continuer de vivre avec Esther et de rencontrer Yahvé car, qu’on le veuille ou non, il y a des hommes qui n’ont qu’un souci : se sauver coûte que coûte et n’avoir en réalité que Yahvé dans la tête.  Et ainsi, devait se rétablir, à mon avis, mon amour de la terre et celui du ciel. 
   J’ai donc fait parvenir un billet à Yahvé sur lequel était écrit : « Je t’aime, Yahvé, je t’aime.  Dans tes bras, je pleurerais comme un marmot et reniflerais comme l’aquilon.  O Yahvé, je suis bête, je t’aime comme un fou.  Plus je te trompe, Yahvé, plus je t’aime.  Tu ne m’en veux pas, dis ?  Tu ne m’en veux pas ? «   Et Yahvé de répondre :  » Sèche tes larmes, je ne sais pas nager et j’ai les poumons faibles, au vent, j’attrape le rhume de cerveau.  »
   Chacun dans notre coin, nous pleurions d’ennui l’un pour l’autre.  C’est que Yahvé savait qu’ainsi je recommencerais un jour ma course au salut.  Il me connait, la vache.  Il sait que je suis l’un de ceux qui doivent détruire leur salut pour se sauver, le détruire jour par jour, vice par vice, parce que je suis l’un de ceux qui ne se contente pas de vivre de leurs vices et qui doivent aller au-delà pour être avalés par le sommeil hypnotique de l’amour.  Je suis l’un de ceux qui n’ont de préoccupation que d’aimer bien.  En somme, Yahvé me laissait tomber sans me garantir de salut, ce qui était loin d’être bon pour mes reins. Je recommencerais à boire.
   Ainsi, je me désagrège ! Je me décompose ! Je suis coupable; tout le monde me crie ma culpabilité, excepté moi.  Je suis un salaud. Un menteur. Un menteur.  Un menteur. Je suis venu au monde en voulant faire une farce à mes parents et mes parents l’ont pris au sérieux et m’ont traité comme une farce : un eunuque avec une figure de champignon jaune comme un japonais.  Avec le temps, j’ai noirci comme une truite en gardant des taches de rousseur sur les mamelons.  J’ai tellement noirci que l’institutrice me lavait avec une brosse à plancher et me collait en punition pour ne pas avoir blanchi.  Je m’en veux d’être né noir et jaune avec des taches de rousseur sur les mamelons dans un pays capitaliste.  Je suis malgré moi un nègre blanc d’Amérique.  
   J’avais si peur du monde et j’avais si peu déjà, à ma naissance, le don de prendre des décisions, que le médecin a dû me tirer comme un âne qui refuse d’avancer.  Le docteur, vert de colère, n’ayant jamais eu autant de résistance , m’a infligé aussitôt une telle correction  qu’à la lecture de l’Évangile, je me sentais dans la peau du Christ à sa flagellation, mais là encore ,je me mentais ; le Christ était mille fois plus vicieux que moi, et lui , au moins , mourait pour ses opinions; moi, je mourais à petit feu des blessures infligées par les pois mis dans mes souliers pour sauver le monde de ces barbares que sont tous les pauvres païens religieux. 
   Horrifié, avalé, perverti, écrasé, j’ai franchi le cap de mes premiers six ans sans pouvoir porter plus de haine dans mon petit coeur qu’il ne pouvait porter d’amour, la foi ayant tout consumé.  J’ai donc regardé mon institutrice qui me faisait cocu avec le premier venu, dans mon premier mariage, et lui ai lancé tout ce que je pouvais de mépris.  Elle m’aimait, je l’aimais, nous nous aimions. Et encore une fois, je me mentais, je lui mentais et c’était à sens unique.  Je lui criais ma jalousie frustrée; et pourtant en la boudant, je l’idolâtrais en jouant aux fesses avec la petite Andrée et les mille et un docteurs de mes évasions érotiques.  Fidélité inconsciente de l’animal savant à qui l’on montre un jeu et qui le répète pour avoir du sucre;  quand on conquiert pas le monde avec ses muscles, on le prend d’assaut avec ce que l’on peut.  Et alors on se ment encore plus parce que l’on s’identifie à un livre de beurre que l’on vend au marché.  On voit bleu, on voit rose et toujours on rit jaune parce que l’on nous vole le ciel avec le péché et c’est la grande course au salut.  On se ment à pleine gueule, on se prend pour un saint et on se crosse en disant son chapelet ; mais ça n’a pas d’importance, un salut ça ne se gagne pas, ça se vole. La De la crème naît le fromage.
   Finalement, on aime à se détruire, à se déchirer la soutane sur le dos, à faire crier à sa mère ses derniers cris en prenant le premier train pour fuir et oublier dans le fond d’une bouteille.  Mais, là encore, on se ment.  On aime qu’une chose : le vice en soi.  Comme les vers à soie, on se « recroqueville » dans une combinaison d’enfant  mal tourné et on fait chavirer le pays d’un coup ;  dans le pays, il y a deux délinquants : moi et celui qui me suit ou plutôt que je suis.  C’et le seul à me rester fidèle, à preuve que dans le vice on a moins la chance d’être reconnu une fois et non comme dans la vertu : toujours être ridiculisé quand on veut la pratiquer.
   Et youppie ! C’est la danse. Un habit neuf et tout ira bien, mais malheureusement, il ne se vend pas de visage neuf et vous restez sur le carreau avec un mal de chien qui vous broie les entrailles parce que vous n’avez pas une seule femme, une seule représentante de cette race de putains qui veuille vous aimer ou du moins vous faire danser, mais ça ne fait rien, vous vous mentez vous vous gavez de votre projection ;  vous vous embrasseriez d’être aussi saint et de souffrir tout la passion pour la sainte vache humanité.  Tout le monde crie, tout le monde vous frappe parce que vous avez mal agi, et vous, vous êtes seul à ne pas comprendre pourquoi c’est mal d’être comme on vous a montré d’être.  Pourquoi c’est mauvais d’être heureux ?  Et ça continue, c’est la foire, les vices entrent en profusion et dans cette effusion, vous ne jouez qu’un jeu : l’éponge.  Qu’importe si vous mentez sur terre, tout le monde hait la vie, sauf les imbéciles … parce que c’est une vie à moitié.
    Et vous continuez, vous vous prenez pour l’étoile polaire et puis pour Rimbaud.  Vous interrogez les chiens pour savoir qui ils étaient avant d’être chiens, mais vous vous mentez encore, vous n’avez pas le droit de croire ceux qui vous mentent, vous n’êtes alors plus un seul, pris dans un paquet, plus un « je », mais plusieurs « je », un schizophrène, un multiplicatat.  Mais à quoi cela servirait-il de s’arrêter, le Christ était bien le roi des chamans. Ils se promenaient à dix places à la fois, et pourquoi pas, moi ?  Un jour ministre, le lendemain chimpanzé, c’est de la même famille, tous les deux dont des grimaces pour avoir des « peanuts », mais rien à faire, vous restez toujours un , toujours le même qui ne sait pas encore s’il est né, un beau salaud à la fin. Un homme sain ! 
   Esther et Yahvé se mirent ensemble pour me faire sentir coupable.  Et, ils ont réussi.

Coupable.

   Eh oui ! je suis coupable, coupable d’être né, coupable d’avoir connu le monde avec les yeux d’un condamné à mort avant même de vivre, coupable d’avoir été surprotégé par ma mère et avoir cru être haï par mon père, coupable de l’avoir prise au sérieux quand elle me disait que j’étais plus jaune qu’un chinois, coupable d’avoir suivi à cinq ans des cours de sexologie en pratique s’il vous plaît, coupable d’avoir aimé cela et d’avoir compris que par ce système je parvenais à être aimé de quelqu’un , coupable d’avoir été rejeté par mon milieu parce que j’étais laid et faible, coupable d’avoir essayé de me réchapper en faisant d’un sauvage, un intellectuel qui n’est pas plus cérébral qu’un serpent, coupable d’avoir cru dans tout ce que l’on me disait, coupable d’avoir été dédaigné des femmes jusqu’à vouloir me suicider, coupable d’être pédéraste pour trouver dans la vie un peu de bonheur pour la supporter, coupable d’avoir cru mon confesseur qui me condamnait à la prison et à l’enfer, coupable d’avoir eu si peur que j’adorais seule mon image de damné , coupable d’avoir prié et vendu mon âme au diable pour avoir un petit gars à masturber parce que j’avais soif d’aimer et être aimé;  je suis coupable pour tous et chacun d’être incapable d’aimer un autre homme que moi-même ou mon image à travers les autres parce que j’ai trop peur d’être encore rejeté. Je suis coupable de n’adorer que des idées et des beaux petits corps parce qu’ainsi je suis assuré d’obtenir une réponse et de ne pas me faire mentir.  Je suis coupable de tout et de rien et encore plus je me croyais responsable de tous les péchés du monde, mais je sais bien que je ne le suis pas et ne peux rien pour ce monde parce qu’il n’attend rien de moi, qui ne m’a rien demandé et que même s’il m’avait demandé quelque chose je lui serais complètement inutile. 
   Je suis coupable d’être devenu peureux comme un lièvre et de fuir ceux qui m’aiment parce que j’ai peur que ce ne soit que de la pitié ou encore un autre moyen de me mentir. J’ai perdu tout le sens du mot amour et c’est le seul mot qui constituait toute ma vie.  Je suis coupable d’aimer sans en être digne.  Je suis coupable de me révolter parce que je ne veux pas que l’on assassine cet amour.
   Eh oui ! De mes yeux de coupable, je ne perçois du monde que les prisons parce que dans chaque cellule de mon corps s’est installé le schème des barreaux avec lesquels on m’a sauvé, en m’enlevant le peu de sens d’orientation que j’avais.  Je ne sais plus ce qui est vrai, qui dit vrai ou faux, si je suis coupable ou innocent, si je me mens ou ne me mens pas.  Il y a des prisons, des pièges partout et même camouflés, je sais les reconnaître.  Et ainsi, à mes côtés,  tous les hommes me maudissent parce que je vois qu’avec leur système, ils construisent leur prison de misère et de demi bonheur.  Qu’ils sont de plus en plus prisonniers de leurs masques, de leurs préjugés, de leurs idéologies, de leurs vertus et de leurs vices.  Je le vois parce que j’ai payé pour le voir.
   Mais j’en ai assez d’être ainsi, de ne plus pouvoir rien aimer sans avoir peur d’être encore blessé.  Je veux être libre, libre pour vivre au-delà des religions, des passions, de l’argent, du pays, libre pour vivre au-delà de tout parce qu’alors seulement je me sens vivre.  Mais, même au-delà de ces frontières, je suis encore prisonnier, prisonnier  cette fois de mon désir d’aimer quelqu’un d’autre que moi.  Ce désir pourtant humain n’est qu’un rêve parce que ma véritable prison c’est d’avoir été condamné une fois et de ne pas l’avoir oublié.  Oui ! Je crois.  Ma libération serait de reconnaître une responsabilité qui ne m’appartient pas ou de m’élever au-dessus de cette condamnation, mais je suis aussi prisonnier de ma lâcheté.  Pour réussir cette libération, je devrais m’élever au-dessus des hommes et je n’en ai plus le courage.  Il me semble futile d’être libre si je ne peux plus aimer ni excuser la faiblesse humaine, elle qui m’a construit et m’a condamné d’être selon la nature, un être un peu trop sensible .  Je suis de plus en plus lâche parce que je suis fatigué de lutter.
   Je suis avalé, dévoré par mon propre désir d’être avalé par ce monde pour cesser un instant d’être un coupable.  Pour cesser un instant d’être un fou.
    Je suis,  englobant toutes les autres prisons, prisonnier de ma peur parce que l’on m’a appris que cesser d’avoir peur, c’est d’être damné et qu’être sauvé c’est être rabougri, prisonnier des en deçà .  Et quand je redis ce qu’ils m’apprennent, ils me disent que je n’ai rien compris, alors encore une fois, c’est moi le coupable de comprendre tout de travers.
   Il faudrait une fois pour toute, condamné ma société hors nature qui rejette cet élément constitutif de l’homme : le vice, puisqu’il faut l’appeler par son nom.  Il faut qu’une fois pour toutes, j’accepte d’être sauvé par mon Être suprême, fût-il dieu ou Satan et damné par les dieux humains. Mon dieu, c’est l’Amour.  Un compagnon ou une compagne ni supérieur, ni inférieur, mais mon égal. Un autre être humain.
   Les frontières dans lesquelles on m’a emprisonné m’empêchent de respirer.  Je me dois de me sauver d’abord avant d’essayer de sauver les autres.  Pourtant ces frontières peuvent être le départ d’un moyen nouveau de concevoir le monde.  Une conception qui ne se suffit plus des en deçà et des au-delà humains.  La société sera sauvée si l’on réussit à sauver l’individu alors que la société actuelle l’écrase Qui se nourrit de l’au-delà de l’homme maudit, de l’homme racheté par sa condamnation même ?  Sans cette ascension, le monde et l’amour ne sont plus des moyens de salut mais des moyens de perditionL’homme est sur terre pour être heureux.  À cette fin, il doit se réaliser pleinement.  Le salut, c’est l’égoïsme vécu au maximum et mis au service des autres pour se réaliser davantage.  L’altruisme n’est qu’un égoïsme inconscient et menteur poussé jusqu’à autrui. 
   L’homme est un lâche qui n’a pas le courage de se révolter pour sauver sa peau, d’être ce qu’il veut être.  Par exemple, aurais-je l’audace toute ma vie  de crier à qui veut l’entendre : » j’aime les petits garçons blonds et noirs quand ils sont beaux «  ?  Et si je tombe en amour avec une femme, aurais-je le cran d’avouer que je viens juste de franchir une autre étape dans mon exploration de la vie ?  Mon cri fut si puissant qu’il emporta l’homo-révoltus Je voulais aimer assez pour redevenir homo-comos-vicièr qu’inconsciemment je suis passé au stade suivant, celui vers lequel l’homme s’achemine : l’homo-contemplore. 
 Authenticité.
Être homo-contemplore, c’est aimer au point de surpasser le vice et ne plus faire qu’un avec la vie !  À l’ébauche de ce rêve, Esther me traita de salaud.  Pour bien m’en convaincre, elle me fit suivre 48 cours.  Je devais apprendre à devenir le patron des grands statuts, mais elle avait oublié un fait important : je suis du point de vue social : un salaud authentique.
   Oui, Je suis un salaud !  Un salaud… parce que je veux être un salaud.  Je suis menteur parce que j’ai décidé d’être menteur.  Je me mentirai et leur mentirai tous en leur faisant croire que je suis plus salaud et plus lâche, qu’en réalité.  Et tout le monde applaudira : aujourd’hui nous avons besoin de salauds et de menteurs authentiques.  C’est si vrai que ce sont eux qui mènent le monde et dirigent les crises du pétrole. 
   Je serai aussi un gars coupable.  Je veux être officiellement déclaré coupable d’être né dans le péché ; car,  en naissant j’ai chatouillé le clitoris de ma mère en passant.  Et je veux être coupable, un coupable authentique et sans regret, pour attirer l’attention.  Les gens d’aujourd’hui aiment les victimes. Pour payer ma culpabilité, je me promènerai dans les rues avec une poche de cendre pour me nourrir et deux petits nègres pour me battre.  Et, à la fin de la journée, j’irai me faire couronner dans une taverne par les tapettes et les buveurs « invertébrés ». Je serai le roi parce que j’ai décidé d’être leur roi alors qu’eux n’ont jamais décidé quoique ce soit. 
   Je m’accuserai, comme les politiciens, devant les femmes d’être fifi, devant les hommes d’être sexo-girl.  À tous les jours, je boirai mes péchés, je me laverai l’intérieur avec de l’eau bénite, donnant ainsi aux autres le sens de l’humiliation et, du crépuscule au matin, j’avalerai ma pilule d’autorité pour crever de son poison.  Je mentirai parce qu’il faut mentir pour survivre, parce qu’il faut être double : celui que l’on est et celui que l’on doit être pour faire plaisir aux autres.
   Tout est en mouvement perpétuel.  Je vois en moi un étranger qui dans le fond est un bon gars et je dois le détruire pour rester fidèle à mon image.  Je serai ainsi aussi  le roi des lâches comme je serai le roi des eunuques parce qu’il est plus difficile d’être le roi des eunuques que d’être la reine d’Angleterre.  C’est vrai ! Je l’avoue, les deux sont esclaves, mais pas de la même façon ; l’un est prisonnier de sa personnalité, une cage intérieure qu’il s’est construit ; l’autre est esclave de son empire.  Remarque que c’est plus payant… Mais ça ne change rien.  Tous les deux sont seuls, chacun avec leur royauté et leur argent : la reine avec la livre sterling et le viciéra  comme argent de change pour les révoltés. 
   Mais je serai différent des autres.  Tout le monde a honte d’être soi-même; et moi, au contraire, j’en serai fier.  Je me ferai peur : la folie fait toujours peur.  Nous avons beau savoir que pour être heureux, il faut être fou, ça nous fait toujours trembler de s’apercevoir qu’on l’est.  La folie est une profession, un état, qui est sous-estimée.  En vérité, nous sommes trop lâches pour l’assumer jusqu’au bout et pour prendre la vie comme elle est : une horrible farce dont vous êtes la partie comique quand vous décidez de jouer avec les autres la comédie si bien connue du Tartuffe.  
   Je sens qu’une fois encore je serai trop lâche pour mener à bien ma révolte.  Je vais me dégonfler : personne ne veut comprendre le sérieux de vouloir absolument être fou en signe de protestation contre des systèmes qui tuent l’homme en nous ; contre le fait que l’on nous identifie à des éponges que l’on gonfle avec des règles de fer et dont on vérifie la densité par des examens.  Je condamne la valeur des détails qui nous font paraître plus savants et nous font gagner plus d’argent.  Nous devrions étudier pour nous réaliser et ensuite donner gratuitement tout ce que nous avons dans le ventre … pour rien, comme ça  parce que cela nous fait plaisir, parce qu’avant on a tout reçu gratuitement.
   Oui ! j’ai certainement fait une erreur d’avoir pris au sérieux cette révolte qui m’a monté à la tête sans que je puisse dire mot, cette révolte que les psychiatres, en se prenant pour mesure étalon, appellent névrose et que moi j’appelle crise d’authenticité. 
      
Je refuse totalement de prendre la vie pour un cirque.  Je ne veux pas être un monstre constitué de détails et de savoirs, je veux être un homme ; connaître pour connaître (c’est tellement plus important que de savoir pour oublier), aimer pour aimer, vivre pour vivre ; mais ça ne donne rien, tout le monde est dans le système et nous sommes trop lâches, tous autant que nous sommes, pour nous délivrer de ce système, pour le transcender.  Nous le laissons nous emprisonner, nous avaler, nous écraser sans mot dire ou maudire.  Le système n’est plus à notre service pour nous réaliser, nous sommes devenus les esclaves du système.
   Nous voulons prendre notre rôle au sérieux dans cette maudite comédie où le riche bouffe le pauvre alors que nous savons très bien que ce n’est pas la richesse qui importe; mais vivre et aimer vivre. La vie est une expérience du plaisir.
  J’ai ai assez de faire semblant d’aimer, de faire semblant de vivre; je veux être tel que je suis : un salaud, un authentique salaud qui rejette la société parce qu’elle l’a toujours rejeté et aujourd’hui qu’il lui rend son change ; mais pour y arriver je devrai d’abord accepter volontairement de rater ma vie, comme j’ai raté les examens qu’Esther m’imposaient à subir.  J’ai coulé, mais ce n’est pas parce que je ne le savais pas ;  mais parce que la révolte était plus forte que la raison, que l’intégration était plus forte que la juxtaposition, parce que nous n’arrêtons pas de manger en plein repas pour dégueuler.  Je suis de ceux qui ne sont pas assez riches pour avoir des excès de bile, au contraire, on nous fait crever de faim pour augmenter les profits… quand il y a moins de bouches à nourrir il y a moins de dépenses, donc, de meilleurs profits…  
Révolte.
Je suis écoeuré !  Écoeuré de toujours me révolter sans que l’on prenne cette révolte au sérieux.  Si je suis fou, que l’on m’enferme, mais si je suis, comme un certain médecin me l’a dit, trop intelligent pour être adapté, qu’au moins on fasse semblant de m’écouter ; ça me suffira jusqu’à ce que je m’aperçoive que l’on fait semblant.   Ainsi, je me serai révolté une fois pour toutes et ce sera fini, oublié après.  Il n’y a rien de plus choquant que de se révolter pour rien,  dans le vent.
   Cette conception modifia mon point de vue quant à l’autorité.  Il n’y a pas de père béni, de grand roi, de maître incontestable.  De quel droit des hommes peuvent-ils asservir d’autres hommes ?  Pourquoi un tel a-t-il un droit que je n’ai pas ?  Qu’a le premier ministre de plus ou de mieux que moi pour avoir le droit de me gouverner ?   N’est-il pas lui aussi un homme ?  D’où tient-il son pouvoir ?  De la volonté du peuple ou plutôt de sa majorité ? Cette majorité a-t-elle le droit de choisir pour moi  et de m’imposer ses vues quand on sait qu’un groupe est toujours moins intelligent  qu’un individu du même niveau d’âge ?  Non, car il ne me respecterait pas.   
   Le respect n’est pas dans les mots, mais dans le comportement envers quelqu’un, dans le refus de brimer la liberté d’un autre.  Si j’obéis, j’accepte la volonté  majoritaire — la loi du plus fort — et si je n’obéis pas, je la refuse et le pacte est rompu.  Ai-je le droit de respecter un pacte, si je ne suis pas directement consulté ?  Non !  J’étais et  je suis anarchiste.  Je le serai tant que je n’obtiendrai pas les mêmes droits qu’un millionnaire : je prêcherai l’anarchie.
   Je nous voyais déjà chacun dans notre cage montrer au professeur  que nous avions bien appris  comme lui, avec lui, les mêmes plis, les mêmes grimaces.  Je savais que si nous ne les exécutions pas comme lui, si nous ne pensions pas comme lui, nous ne serions pas éligibles aux peanuts.  Il nous faudrait recommencer ces mêmes grimaces souvent idiotes.  Pis, nous ne pouvions même pas grimacer d’un coup.  Vive le format détaché !  Belle saloperie !  Et on appelle ça un  système d’éducation puisqu’on a pas le courage d’appeler cela  » Classification  » comme la classification des oeufs, du plus frais au plus pourri.  
   Inconsciemment, je me suis révolté parce que je ne veux pas être catalogué (c’est à l’encontre de toute dignité humaine).  J’en ai marre d’être jugé, je refuse d’être une chose, je suis un être humain.  Je veux  » la paix » et me réaliser comme je l’entends.
   Oui ! Je me révolte parce que j’ai encore l’esprit d’un enfant.  Et un enfant, c’est faible, ça rêve de justice. C’est impuissant devant le mal de toute une civilisation.
   Qu’importe !  Je suis un enfant et un enfant ne peut se permettre de compromis avec l’hypocrisie, avec une vie à -demi.  Un enfant veut dire intrinsèquement  et non faire semblant, un enfant n’a pas de frontière.  Dans mon pays, personne ne veut d’adulte -enfant.
    Dans mon enfance, je jouais au cowboy et dans chaque personnage, ce n’était pas moi qui vivait, mais le Cassidy, le Superman. J’étais conscient de ne pas être Cassidy, mais cela n’avait pas d’importance, le jeu en valait la peine en autant que chacun l’exécutait avec sérieux, au-dessus des détails, en les acceptant sans en être prisonnier toutefois. C’est ainsi, à mon avis, que nous devrions vivre notre vie : être intégralement notre personnage, tout en ne le prenant jamais totalement au sérieux.  Nous devrions vivre notre vie comme un jeu.  Que vaut un paradis, s’il n’est plus qu’un désert. ?  Que vaut une vie si elle n’est plus un jeu ?  Que vaut un jeu s’il est figé, écrasé par les règles ? Un jeu n’existe pas pour s’affirmer, mais pour s’amuser et s’unir.  La vie serait un jeu si nous en étions séparés de façon à ce qu’elle ne nous fasse pas souffrir.
   J’ai peur et je refuse d’être moi-même– être moi-même ne me mérite que des punitions, des moqueries — et ainsi, je suis prisonnier de mon enfance comme les adultes sont prisonniers de leurs compromis.  Et je refuse de devenir adulte, je refuse d’accepter de me diminuer pour devenir, moi aussi, comme eux, un tombeau.  Je deviendrai adulte en autant que j’aurai sauvé l’essentiel de mon enfance ; mon idolâtrie pour la vie et l’unification de mon corps et de mon esprit dans le personnage que j’aurai décidé de jouer sur la scène de la vie.
   Mais y a-t-il sincèrement une solution pour tout sauver, sans être obligé de prendre le grand le grand moyen : la destruction totale ?    Est-il plus important d’être normal que d’être un enfant heureux ? La folie serait-elle la solution ? Vouloir conserver l’essentiel de son enfance contre toute réalité, n’est-ce pas plus important que de vivre et de n’être qu’une partie de soi-même, une partie sans souffle, sans attache avec le cosmos ?
   Je suis conscient de ne pas me suffire à moi-même et au monde d’aujourd’hui, de devoir malgré moi et pour survivre, devenir adulte , c’est-à-dire abandonner le jeu pour assumer le problème qui menace et tue déjà notre civilisation: l’inégalité. Je veux envisager ce problème avec mon enfance et  l’adulte qui naît tranquillement en moi, cet adulte à qui je refuse la naissance aux dépends de la jeunesse.  Je veux unir les deux, l’adulte et l’enfant.  La société actuelle a besoin des deux : la franchise, l’engagement total de l’enfant ainsi que le sérieux, le savoir et la responsabilité de l’adulte.  En réalité, vers 10 ans, un enfant est adulte.  Il n’a qu’une différence avec ses aînés : il se cherche, il se forme, il se nomme. 
   J’ai peur que la révolution s’éteigne dans la révolte : il n’y a plus moyen d’endurer une société qui ne réponde plus (parce qu’elle ne le peut plus) aux besoins, et trop peu de gens sont conscients du problème : l’homme ne vit pas dans la fuite, mais dans l’amour.  Je suis effrayé : une telle situation ne trouvera pas d’issue en dehors de la violence, une violence qui ne conduira nulle part, si ce n’est dans une autre prison où il sera plus difficile de vivre ( la révolte pour la révolte) .  Le monde n’a pas besoin de révolte, mais de révolution consciente, pacifique, constructive et unificatrice.  Il a besoin de tendresse. 
   Esther ne voyait pas le problème du même point de vue.  Pour elle, j’étais un lâche et pour résoudre le problème du monde, selon sa grande pensée, il fallait conquérir le monde, le tenir à genoux…
    Je lui ai longuement expliqué qu’il n’est pas si facile de conquérir le monde ; elle ne voulait rien entendre.  « Tu penses trop, disait-elle.  Tu veux être un enfant, le roi des eunuques, eh bien, soit !  Dorénavant, tu resteras à la maison et tu t’occuperas des petits.  Moi, j’irai à la conquête du monde. » Comme j’aime les petits, je me fichais pas mal d’être prince de Galles ou maîtresse de maison, j’ai aussitôt accepté la proposition et, sans cérémonie, j’ai abdiqué à la puissance phallique.

    » D’abord, lui dis-je, il y a sur terre deux sortes d’individus : les volcans et les geysers.  Les volcans sont ceux qui accumulent tout ce qui leur tombe sous la dent.  Ils s’occupent seulement des constituants, des choses  qu’ils utilisent pour créer leur lave personnelle.  Ils accumulent tout durant des années et d’un coup éclatent en détonations terribles écrasant tout sur leur passage.  Par contre, les geysers, eux, crachent au fur et à mesure tout ce qu’ils ingurgitent; ils décrochent une attention immédiate et soutenue de tous;  ils composent de belles cartes postales, se distinguant ainsi des volcans qui ne sont intéressants qu’à leur éruption.
   Esther était déjà fière de son savoir, mais je me suis permis quand même de l’introduire au problème de l’inégalité ou, plus précisément, aux concepts modernes des statuts sociaux.
    » Tous les hommes sont égaux.  Le fait d’être un volcan ou geyser semble causer un problème, mais pour que les deux crachent en l’air, ils doivent posséder à la base des mécanismes de crachage identiques.  Ce n’est pas de cracher faiblement ou fortement qui importe, mais de cracher tous les deux ;  ce n’est pas de digérer un mammouth ou un lézard qui est essentiel, mais que les deux soient digérés.  L’important ce n’est pas ce qui nous différencie, mais ce qui nous unit : car il est impossible de haïr qui que ce soit ou quiconque quand nous connaissons bien cette chose ou cette personne.
   Puisque tout n’est que mécanisme, les hommes sont fondamentalement égaux : il est impossible de dire si un geyser vaut mieux qu’un volcan, puisqu’on ne peut pas les mesurer avec une mesure étalon analogue.  Ils ne servent pas au même emploi, il serait ainsi ridicule d’essayer de les comparer. Tous les volcans et tous les geysers jouent un rôle qui leur est propre et ne peuvent être évalués que par rapport à leur réalisation personnelle.   

 Dominer.
  » Puisque tu veux dominer le monde, dis-je à Esther, je vais t’enseigner comment acquérir un statut social.  Les hommes sont trop couillons pour constater que l’inégalité est la source de tous les problèmes sociaux.  Trop faibles pour refuser le régime, ils l’entretiennent.  Aussi, pour dominer le monde, sois plus lâche que lui.
   Par exemple, tu dois trouver une chambre habitée par des souris – les souris sont comme les hommes — qui risquent d’être envahie par des cafards.  Tu étudies toute la situation et tu écris six gros bouquins, en trois séries,  sur le danger — pour les souris — d’être avalées par les cafards.  Personne ne te croira, aucun individu ne croit au danger tant qu’il n’est pas atteint dans sa personne  surtout si le prophète n’a pas encore de statut social : dans la société, la vérité est proportionnelle aux diplômes, dans la réalité elle est la projection de l’amour.  Tu attends ainsi que les cafards aient envahi la chambre et du haut de ton lit, un sac de chips à la main, tu leur cries : « Souris !  Je vous ai comprises.  Prenez du D.D.T. et battez-vous jusqu’à la fin; moi, soyez sans crainte, je suis dans mon lit avec l’allié — le chacal — et j’étudie la façon de vous vendre, sans en avoir l’air.  Soyez sans crainte, je prie pour vous et avec un peu de chance vous serez libérées des cafards pour être croquées par un chacal  »  Et, quand les souris, aidées du chacal, auront triomphé des cafards, elle ne t’oublieront jamais, du moins celles qui n’auront pas été avalées par le chacal.
   Si jamais elles se le permettaient, tu recommences le coup, tu étends même tes exploits jusqu’à te rendre chez les prisonniers leur crier  » Vive la prison libre !  »
   Puisque tout incarcéré a soif de liberté sans connaître son visage, puisque tous les prisonniers ignorent les chaînes qui les retiennent, ils te croiront un héros.  Mais toi, saches-le bien, ce n’est pas la prison qui assujettit les hommes, mais tout ce qui les attache à cette prison.
   Si tu hais les hommes, libère-les de leur cellule et enferme-les dans une prison plus vaste. Tu les posséderas tous.  Au lieu de te haïr comme ils devraient, ils te seront reconnaissants. La reconnaissance et la pitié rendent aveugles.   Ils ne savent pas que la prison n’est pas un lieu physique, mais un état d’esprit. Un regard.  Très peu d’hommes aspirent à la liberté.  Ils préfèrent l’asservissement, leur petite paix  plutôt que d’assumer seuls la responsabilité de cette liberté.  Ils choisissent d’aimer peu plutôt que d’assumer seuls la responsabilité de cette liberté.   Ils choisissent d’aimer peu plutôt que de porter le poids de l’amour ; survivre plutôt que vivre.  Je ne blâme pas les hommes, ils sont incapables d’aimer puisqu’ils ne peuvent pas être gratuits.  Ils naissent dans une société qui rejette la gratuité et l’étouffe au dépends de la productivité.  Il leur est impossible d’aimer parce que partout on étouffe le droit d’être vicieux comme si l’homme ne l’était pas de par nature, comme si on ne pouvait pas envisager de rendre le vice serviable à l’humanité.  Non !  On préfère une société sans vice, en apparence, mais sans coeur, en réalité, à une société vicieuse, bouillante d’amour et de passion, comme si la chasteté était plus importante que la Vie et l’amour. »
  Esther, à nouveau, me ramena sur terre en me criant à la tête :
     —   » Fiche-moi la paix avec ta civilisation ; pour l’instant, ce n’est pas elle que je veux connaître, mais l’homme.  Je veux trouver d’urgence le moyen d’implanter ma dictature féministe. Je meurs d’impatience de dominer le monde, d’être la nouvelle papesse de toutes les religions.  La Jeanne  des temps modernes.  »
   J’étais vexé d’être si mal accueilli dans mon premier effort d’explication scientifique du monde et pour me venger d’Esther, du haut de mes ergots, j’ai tout caricaturé :
     « L’homme est une suite de mécanismes, de règles de la nature.  Il y a les mécanismes, les schèmes d’hérédité, l’a priori, né des lois de l’évolution.  Il y a aussi les mécanismes d’introjection, de refoulement, d’acquiescement et de réaction –  éducation, conscience — sans oublier les mécanisme de défense.  Vois-tu, Ester, l’homme ressemble au feu.  Comme le feu, il possède tout en lui pour consumer ce qui l’entoure : la vie et l’amour. Il s’agrandit, mange, procrée et meurt.  Au cours de ce travail, il se réalise à l’instar du feu, des belles flammes, des flammes qui constituent à la fois son sens et son but.  Si le feu existe pour brûler, l’homme existe pour créer, pour aimer et être heureux.  Le milieu où il brûle et les choses qu’il brûle n’ont d’importance qu’en ce qu’ils influencent le rendement, la couleur et l’ampleur des flammes. Les hommes contemporains ont peur de trop luire parce que les autres ont toujours été jaloux de ceux qui réussissent.
   C’est normal d’être un peu refoulé dans notre monde d’aujourd’hui, il faut être des demi hommes, pour être un homme entier, il ne faut pas éviter la passion, mais la contrôler.  Et aujourd’hui, on contrôle si bien qu’on est sans mouvement, complètement dégonflé… Et, ce monde est heureux de se proclamer adulte.  La situation actuelle étouffe tous les mouvements qui d’ordinaire créent l’amélioration de la race, tout en lui permettant de se stabiliser dans un nouveau mode d’être, dans une forme quelconque d’évolution.  Au contraire, l’homme plante vers sa déchéance à une vitesse encore inégalée…  »
   La leçon terminée, Esther était prête à faire son apparition sur le marché public, puisqu’elle était devenue plus indispensable que le pétrole.
Esther.
   Pour fêter l’entrée officielle d’Esther dans le monde, nous avons décidé de donner un grand bal.  Dès sept heures, Yahvé, Lucifer, Marie, Jésus-Christ et Gabriel étaient à la maison.  Comme il fallait s’y attendre, il se forma aussitôt deux groupes bien distincts : les vicieux et les vertueux.
   Je me sentais avec eux un grand bonhomme.  Étant au-dessus de ces disputes, grâce à mon titre d’hôte, je me permettais de faire à tour de rôle une tournée dans chaque groupe et ainsi profiter des avantages de chacun.
   Comme à l’occasion de toutes les grandes festivités, il est de rigueur de servir une boisson nouvelle, j’ai servi à mes invités deux cent coupes de DDLV (drogue de la vérité) et les résultats n’ont pas été sans me surprendre.
   Yahvé s’approcha de Satan et l’embrassa si bien qu’il ne nous était plus possible de différencier du nouveau personnage lequel était Satan, lequel était Yahvé.  Ébloui par cette révélation, j’ai sauté dans la place et j’ai demandé aux Beatles qui faisaient les frais de la musique, de nous interpréter leur composition favorite :  » All you need is love. »  Et, j’ai chanté sans m’arrêter :
      » J’étais fou de Yahvé, je l’ai poursuivi sans relâche, mais jamais il ne baissa les yeux sur moi.  All you need is love.
       Satan plus vicieux me courait comme un lapin, sautait par-dessus les montagnes et tombait à la mer.  All you need is love.
        Malheureux, comme Sodome, heureux comme Gomorrhe, je vivais du désir de l’avoir dans mes bras, et, toujours malgré moi, je succombais à Satan par la force et la peur.  All you need is love.
       Mais aujourd’hui, le soleil renaît, la vie chante partout, Satan est Yaveh, Yaveh est Satan.  Love. Love. Love.
        Je l’ai aimé et il m’a aimé, mais plus hypocritement que moi.  Il prenait les deux formes du vice et de la vertu.  Love. Love.Love.
         Mais le vice et la vertu ne font plus qu’un seul, tous les deux garantissent mon salut; la vertu me donnant soif et le vice m’offrant à boire. Love. Love. Love.
          Yavhé-Satan, je t’aime, tu es mon unité, mon salut et par-dessus mes épaules se sauvent, en pleurs inutiles, toutes les culpabilités.  L’amour est maître, l’amour est dieu.  »
     Mais, Jésus-Christ, qui ne l’entendait pas ainsi, me flanqua une paire de gifles et s’approcha de Yahvé – Satan.  Il hurlait comme un loup :
     « Je veux être décrucifié ! Je veux être décrucifié !  Je suis mort pour rien.  J’ai été induit en erreur.  Je croyais l’homme coupable et il ne l’est pas.  Il est responsable, c’est différent.  Je veux retourner sur terre et retrouver Marie- Madeleine ou Saint-Jean.  Les deux font bien l’amour !
    Il tonitruait, se tordait sur le plancher et vociférait à qui mieux mieux les insultes du mauvais larron. Marie s’approcha lentement, enleva sa première robe et laissa descendre ses cheveux sur ses épaules.  Bonté divine ! C’était Marie-Madeleine, travestie en vertu.  
   Jésus, muet comme une carpe, la regardait, la dévisageait, mais demeurait cloué au plancher.  Ses yeux criaient, nous le comprenions tous en somme :
     » Je suis vraiment sauveur, je leur appris à aimer au-delà du vice et de la vertu.  »
  Marie, dans un rire diabolique, lui criait :
    » Hé bien, idiot !  Bouge un peu, reprenons le temps perdu.  Qu’attend-tu ?  »
     Devant la tournure des événements, comme Esther et moi, Lucifer et Gabriel s’entrelacèrent en larmes.  La main dans la main, tous ensemble, nous avons formé une ronde en chantant  » Vive la canadienne » et « Alouette », nous embrassant à l’endroit à déplumer.
   Le bal battait son plein quand un petit bonhomme de quatorze ans ou moins, les cheveux blonds et noirs, selon la position dans laquelle nous le regardions, affreusement beau, nu comme Moïse dans son panier, entra sur le bout des orteils.  Comme Moïse qui, de sa nudité, avait conquis la princesse qui pensa à l’avenir, le petit bonhomme, dès son entrée, avait allumé en nous un véritable incendie.  Tout bouillait.  Tout chauffait à tel point que chacun sifflait des oreilles, à cause de la vapeur qui se formait dans ses shorts.
   Pour éviter la casse, j’ai fait mon travail d’hôtesse ; j’ai décidé de lui crier :
    » Qui êtes-vous ?  »
Et Esther d’ajouter :
   « Êtes-vous invité ?
   Mais les voix nous sifflaient, nous tremblaient, si bien que chacun comprit que nous ne voulions pas le chasser pour éviter les jalousies, mais le conserver pour nous.
   L’enfant se mit à rire, à courir sur les murs et sauter du plafond.
    » Allez !  Allez ! , cria-t-il, continuez, je suis venu parce que votre bal est donné en mon honneur.  Ne vous arrêtez pas.  Je suis l’Amour, le Deus Vicièr, Éros en grec, l’unité en français.
   Nous le regardions tous.  Nous le convoitions tous… un si beau bas-ventre, juste un peu poilu pour ceux qui aiment ça et complètement imberbe pour les autres. Nous étions tous prêts à nous entredéchirer, nous crever les yeux, mais l’enfant s’écria :
   « Ne me convoitez pas, Je suis dans tous et chacun.  Je suis la forme de tout, l’âme, le principe, les champs électro-magnétiques.
   Je vis dans celui qui aime et plus vous êtes nombreux à vous aimer, plus je suis vivant.  Ne cessez pas de vous aimer, sinon je disparaîtrai.  Apprenez-le à jamais : l’Amitié n’a pas besoin de corps pour temple ; l’amitié pour vivre n’a pas besoin de ritesVivez l’amitié et vous serez dieu. Je suis ni transcendant, ni immanent.  J’émerge de l’Amitié entre vous, de votre travail, de votre communication.  Apprenez à aimer et vous apprendrez ainsi à participer à la divinité.  Je suis un et je vis en chacun. J’existe même dans celui qui n’aime pas, mais pour vivre en lui, je dois attendre qu’il découvre l’amour.  Sachez que votre participation à la divinité est selon la qualité de l’Amitié qui se réalise en vous.  Sachez-le : l’Amitié est dieuPersonne n’est coupable de mal aimer, souvent le milieu et l’éducation en sont la cause; cependant tous sont responsables de faire triompher en eux l’Amitié sur l’esclavage.  N’attendez -pas d’être aimés pour aimer, sinon vous risquez fort de ne jamais aimer.  Il suffit d’aimer ou de désirer aimer pour vous assurer de vivre à jamais en tant qu’être intégré à l’Amitié.  Vivre en communauté,  fait que vous participez déjà  à ce sentiment et en tant qu’individu le désir engendre la réalité.
   La vie n’a qu’un sens : apprendre à aimer.
   Je suis partout. Je vis dans la fleur qui s’étire au soleil;  dans la rivière qui s’épuise dans ses révoltes contre le roc.  Je suis dans les couleurs, les sons, les champs et les montagnes.  Je suis partout : dans le caillou qui brille, le poisson qui frétille et le chien qui aboie.
   Je suis la Vie.  La vie qui bat dans le coeur d’un enfant, le désir d’un bain, et le soleil, au matin.
   Je suis le Créateur : le créateur qui flambe dans les astres, qui guide la main du poète et les amoureux dans leurs effusions.
   Je suis le Bonheur : le bonheur dans l’air qui vous rafraîchit les poumons, dans l’orgasme, la contemplation d’un paysage ou d’un rêve, dans l’unité de la chair et de l’esprit, dans la vue, l’ouie, l’odorat, le toucher, et surtout, dans la méditation.
   Personne ne me possède en propre et tous me contemplent, vivent de mon être. Je suis le mouvement en tant que désir et l’immuabilité de l’être en tant que méditation.  Je suis l’agir et la passivité. L’action et la contemplation.  J’accélère le mouvement et arrête le temps.  En chassant la solitude, j’unis tout; en libérant chacun, je divise tout.  Je suis Ordre et Liberté.  Tout passe entre mes mains, se définit et se situe par rapport à moi.  Je suis la Vie et la Mort, selon la participation.  L’Être et l’Avoir, selon la connaissance.  Dansez !  Dansez chéris !   All you need is love. »
   Marie-Madeleine et Jésus se jetèrent au pied de l’Enfant, en pleurant comme des agneaux.  L’enfant, les regardant l’adorer ainsi, s’écria :
 « Vous êtes les deux voies du salut, la chair et l’esprit — car la chair est esprit et l’esprit est de chair– le vice et la vertu, la foi et les actes.  Heureux ceux qui croient, la libération sera facile.  Heureux ceux qui cherchent à se libérer pour aimer gratuitement, c’est la voie la plus difficile — le salut par ses propres moyens, ses propres forces — cette voie procure aussi la libération souhaitée. La foi sauve le faible ; les actes, les forts.  Peu de gens périront, mais peu de gens verront le paradis sur terre, car trop peu cherchent à aimer parfaitement.  Amitié, je suis difficile à vivre.  Pour un retour dans le monde, ne prenez pas la chance d’une seule voie… qui peut être certain de sa sincérité ?  Sauvez-vous par la chair et l’esprit, la foi et les actes, mais n’oubliez jamais : L’homme atteint son maximum de réalisation dans la contemplation quand il peut bénir la vie, en toute sincérité, dans tous les moments de sa vie. »

LA VIE EST BELLE !    QUE  LA VIE SOIT BÉNIE

 

 

    L’enfant disparut.  Nous étions tous béats.  Nous pleurions de joie sans même savoir pourquoi, nous étions même incertains de la réalité de notre vision.  Le ciel touchait la terre et, dans un braisier commun, nous nous consumions tous ensemble sans brûler.  Nous étions comme le buisson ardent.  Nous avions appris que l’homme existe pour aimer et créer en lui et avec l’extérieur son unité fondamentale.
   Cependant, la vie pratique nous arracha vite à notre extase, et sans savoir ni pourquoi, ni comment, nous nous sommes retrouvés seuls, Esther et moi, face à un monde à comprendre et à unifier.  Nous nous sentions, nous nous voyons comme avant, des êtres de dix à vingt-deux visages à la fois.  Esther était devenue la Hitler féminine, et moi, la Mère Poule masculine.  Je remplaçais les féminounes et comme elles je ne m’occupais que du sexe de mes enfants…

                             Deuxième partie :

                   La vie publique de l’Homo-vicièr.

   Ça valait la peine !  37 ans de mariage. 34 enfants, trois blessures aux pieds, la grande opération, pour aboutir Gros Jean comme devant derrière un corbillard et 108 chars en fleurs, en l’honneur de la belle Esther, salvatrice de la patrie, mère adorée des pouilleux, de crottés, des ratés et fondatrice de tous les mouvements lancés pour promouvoir l’émancipation de la femme. 
    Funérailles nationales ou non, il ne reste pas moins que la patrie l’a tuée, que toutes ces fleurs ne parviendront jamais à la ressusciter, et moi, sa femme toute adorée, elle me battait tous les jours pour compléter son exercice physique. Elle appelait mettre en pratique l’égalité homme-femme.   Il fallait qu’elle passe son agressivité sur quelqu’un afin de garder une belle personnalité en public.  Je reste sur le carreau avec une allocation de 34 euros tout au plus, un pour chaque enfant, c’est-à-dire juste assez d’argent pour m’acheter une fois par mois une crème glacée molle.   
   Fort heureusement, –même si je n’ai plus le courage de me battre, j’ai été vidé par les deux bouts — j’ai encore un monde de souvenirs merveilleux à ma portée.  C’est riche, une vie à deux !  Mais un peu moins qu’une vie à trois.
   Quand j’ai pris maison avec Esther, je n’avais pas réellement l’intention de rester longtemps marié avec elle puisqu’elle me cassait sans cesse les pieds avec sa conquête de l’humanité. On n’est pas tous nés pour être des dieux vivants.
    » Moi, je suis né pour la facilité « , lui disais-je, et  » je n’ai pas l’intention de commencer aujourd’hui à m’emmerder avec les réformes nationales. «    
    » Mes ancêtres ont inventé de la noce royale au bal des morts tordus.  Nous sommes nés pour boire et danser et personne, jusqu’à nos jours, n’a déshonoré la famille : nous sommes tous morts avec un verre de bière, un crayon et la queue à la main.  Même Jésus-Christ, a participé au party, il voulait  montrer aux hommes que le salut est dans la joie et l’amour fraternel.  Que de vins nous avons bus ensemble et que de jours nous avons joués aux juifs.  Je condamnais à m’enlever le prépuce et vérifier si mon gland deviendrait bientôt un baobab.   C’était tout un type, ce Jésus-Christ- là.  Je me rappellerai toujours son apprentissage pour devenir grand chaman micmac : trois mois d’hypnotisme et cinq de télépathie.  Il voulait libérer l’homme de ses complexes de culpabilité, car à son avis, il était impossible, avec la science du temps, de continuer à considérer dieu comme un père inquisiteur.  
    » Il est temps, disait-il, que les hommes apprennent qu’Amour, Être et Dieu, c’est une même chose.  Dieu est un symbole, une projection mentale, l’objectivation de notre propre amour.  »
   Je l’aimais bien. Je n’ai jamais pu accepter que les institutions financières — église en termes religieux — ne cessent de le faire passer pour un menteur ou le roi des salauds.  Il était si gentil, toujours dévoué à son harem, et surtout à Jean, son amant préféré.  Pauvre Jésus.  S’il savait qu’on a commercialisé ses idées, il ressusciterait bien comme le dernier coup, après un tour de yoga, pour faire peur aux sceptiques et préparer ainsi l’avènement de la liberté.  Oui !  C’était un homme libre, un très beau produit du contexte juif.  Il croyait aveuglément à la liberté, à la grandeur de l’homme et à la possibilité de redevenir enfant.  
        Malheureusement, les hommes ont toujours préféré l’esclavage à la liberté.  Sa doctrine n’avait qu’un défaut,  qui lui fit tout rater : elle était trop humaine.  C’était un culte trop poussé au véritable Amour.  Avec Jésus,  c’eut été fini des temples et du péché, nous n’aurions pas aujourd’hui les catacombes et Notre-Dame de Paris. C’est pour dire, l’aspect primitif chez l’homme, a quand même un beau côté : les arts !  
   En tous cas, qu’importent les souvenirs et l’épuisement !  Jésus est mort depuis peu de temps et libre comme il était, il ne reviendra certainement jamais dans ce monde de fous — à mon regret –.

     Comme il est normal – chez un homme qui a l’instinct maternel plus évolué que l’instinct paternel (nouvelle définition de la pédérastie qui prouve que c’est génétique) —  c’est de se rattraper dans la vie.  J’ai décidé de m’instruire.  Je suis monté au grenier et j’arrêtai mon choix, parmi les nombreux ouvrages d’Esther sur le livre à couverture de feutre… il était plus beau que les autres.  J’ai lu :  » Mécanismes de défense du moi. » C’était certainement ce qu’il me fallait pour retourner enfin dans le monde.  Sortie de mon cocon ou sortir du placard ?  Jeune, dans son cocon, on est hypnotisé que par le pouvoir de bander,  de pisser plus loin que les autres ou d’avoir un nouveau poil près du pénis… dans le placard , on fait connaissance avec un nouveau pouvoir d’éjection…  Non seulement, Charlie est plus dur, plus long et plus gros, mais quand il fait des belles, elles font plus de soubresauts et l’éjection est comme une implosion d’excitations…
   J’avais entendu parler de judo, mais je ne connaissais pas le Freud… jamais vu ça, près d’une patinoire ou un ring de boxe.
        « Pour bien connaître un homme, il faut d’abord et avant tout connaître ses mécanismes de défense.  Ainsi est-il possible d’analyser de l’effet à la cause — comme la nouvelle critique –.  La perception et la réaction peuvent nous fournir indirectement un tableau assez juste de l’être et en connaissant ses modes d’acquiescement et de réaction, etc. » Que c’est profond !
   Ce livre renfermait des merveilles et me permit de mieux comprendre mes 34 enfants.  C’est ainsi que j’ai appris, par exemple, que Mitia se servait beaucoup de projection.  Ce chérubin se prenait souvent pour le héros d’un film.  Je croyais que son attitude émanait de la télévision.  Je ne puis dire mon étonnement en apprenant qu’ainsi le petit se voyait à travers un nouveau bandit.  Selon le livre, il pouvait haïr le bandit et de cette manière continuer à s’aimer lui-même persuadé d’être blanc comme neige, même s’il avait mis le feu partout dans le quartier.  C’est qu’il peignait en vert des chaussettes rouges (il était daltonien) et le rouge lui montait à la tête comme un fleuve de sang dans un rodéo.  C’est curieux l’interprétation des formes et des couleurs dans le cerveau humain… je me demande ce qui lui serait arrivé s’il s’était pris pour un film noir et blanc…
   Michel, pour sa part , pratiquait la régression sur une grande échelle.  C’est ainsi qu’un jour, à trente-deux ans, la police me le ramena à la maison, après deux semaines de prison pour exposition indécente : il s’était promené sur la rue Saint-Jean, à Québec, vêtu d’une couche.  C’est une chose qui arrive à tout le monde : tout homme, au moins une fois dans sa vie, rêve de retourner au sein maternel et c’est normal.  Est anormal, celui qui commence à se limer les os pour retrouver sa grosseur originelle : ce n’est plus de la régression, mais une névrose obsessionnelle.
   J’ai été moins heureux d’apprendre que Dmitri n’était pas un artiste, mais un tenant de la sublimation.  Je l’ai vite excusé, car pensionnaire, il avait reçu une drôle d’éducation : il fuyait la masturbation par peur de la régression ou grâce à la régression de voir son petit fusil se cacher, même s’il n’était pas allé sous une douche froide… Un autre exemple: lorsque l’envie de faire l’amour vous tenaille, vous courez chercher un livre que vous lisez aussi attentivement que possible  — un Baudelaire ou un Gide, selon vos goûts — et ainsi, vous ne rêvez pas à ceux qui vous entourent mais plutôt à ceux qui comme vous, à votre âge, ont sublimé leur tendance.  C’est en fait un moyen de partager vos énergies et de vous écarter des autres désirs dont la morale serait douteuse et qui vous permet d’être ainsi réaccepté dans la société sans que vous ayez à vous laver les mains :  plus elles sont collantes , plus vous êtes un artiste.  Un artiste, c’est plus intelligent que les autres, c’est un être amoral; ça porte une cravate à pois et ça sème les pinceaux.
   J’ai aussi appris pourquoi les Québécois peuvent voguer doucement  tout en se préoccupant de leurs habitudes ancrées– la taverne, le bordel et l’église — alors que le Québec est en guerre avec Londres et Ottawa.  Ils ne sont pas indifférents, ils sont isolés : ils vivent sans cesse dans leur une tour de préjugés.
   Sur le plan social, l’ascétisme scientifique de Médéric a été certes celui qui m’a le plus impressionné.  J’ai retenu qu’aujourd’hui il est impossible de vivre sans connaître la science ou être influencé par elle.  Médéric avait intuitionné cette vérité – il était de tempérament primitif, plus jouisseur qu’utilitariste –.  Il avait décidé de ne toucher à rien qui puisse aider la science.  C’est ainsi qu’un jour il refusa de s’habiller, les vêtements étant manufacturés; qu’il devint végétarien en signe de protestation contre les denrées alimentaires en conserve et que trois semaines plus tard , il se brûla sur la place publique  pour cesser d’être un cas d’analyse pour les psychiatres qui voulaient se comprendre; mais s’il avait survécu à cette épreuve, il aurait certainement été frustré d’apprendre que les agronomes ont analysé ses cendres en vue de découvrir si l’incinération peut servir la cause des engrais chimiques utilisés dans les pays sous-développés. Il est à noter que les Américains ont trouvé une solution plus facile à ce problème de sous-alimentation en Orient : la guerre au Vietnam.  Elle permet de liquider un grand nombre de noirs américains, sans être obligés de les tuer sur les terres sacrées de la grande liberté.  C’est dire qu’il ne faut jamais bouder l’évolution, ni s’attacher à une idéologie, une religion ou une patrie quelconque : la terre entière est de droit le pays natal de tous les hommes. 

   J’ai aussitôt écrit mon agenda :
   1- modifier les institutions en les mettant davantage au service de l’individu ;
    2- créer une tradition assez libre pour que tous les hommes soient attirés par elle;
    3- mettre sur pied un système d’éducation qui soit tourné davantage vers le développement de la personnalité humaine et qui , par son esthétisme , engendre l’amour de la vie et offre la possibilité de transcender tous les préjugés qui séparent actuellement les hommes ;
    4- créer des rôles sociaux qui soient à la base de la responsabilité sociale représentant pour chaque individu son avantage maximum, c’est-à-dire son maximum de chances de réaliser toutes ses possibilités.
    Ainsi, je jetais les bases de ma nouvelle psychologie sociale révolutionnaire : pour changer le peuple , il faut changer son éducation, l’orienter vers le bonheur et créer chez l’individu le culte de la réalisation complète et réaliste de sa personnalité ;  transformer les institutions , c’est-à-dire veiller à ce qu’elles correspondent aux besoins du temps , et établir des lois dont le cadre soit assez large pour permettre à l’individu d’avoir le droit et la force de créer sa propre morale et ainsi décider lui-même quels seront les meilleurs moyens pour lui de se réaliser.
   Notre civilisation a toujours été trop morale et par conséquent, trop aliénante.  La morale bourgeoise écrase les valeurs qu’elle veut susciter : toute fleur pour s’épanouir a besoin de terre, d’eau, de soleil; mais aussi, d’air et d’espace pour respirer.  Il est regrettable que l’expérience humaine ne nous ait pas encore convaincus qu’il faille laisser une certaine marge à l’erreur, si l’on veut avancer dans la connaissance de la Vérité.
   J’ai décidé d’expérimenter ma conception.

   J’ai quitté le village , seul , plus seul que le petit bonhomme condamné à couper du bois dans la lune, pour recommencer ma vie dans un pays étranger. J’avais plus d’idées dans la tête que d’argent dans mes poches, mais c’était sans importance.
   Je suis arrivé quelques semaines plus tard, à Memphis, avec juste un franc dans mes poches.  J’espérais bien trouver du travail qui me permettrait de survivre, du moins jusqu’à mon ascension en politique, ascension qui me permettrait en fin de réaliser mes hautes aspirations : faire de ce pays étranger un pays heureux comme un enfant et libre comme un chevreuil.
   Durant une révolution complète de la lune, j’ai parcouru tous les quartiers.  Mon expérience de mère poule et de danseur ne suffisait pas à me tirer d’affaire.  J’ai dû courir les prisons pour me trouver un gîte où je n’étais pas exposé à me faire dévorer par les rats.  De temps en temps, au nom de ma vie précédente de princesse, je me rendais chez des amis qui, selon l’avidité dans mes regards, devinaient ma faim.  Tout allait pour le mieux !  À soixante-cinq ans, je retroussais mes manches et abaissais tranquillement le drapeau de l’espoir.  Mon petit Hector apprenait, lui, commençait à piquer du nez… ce qui me déchargeait d’un horaire parfois trop chargé. Un chose de moins à s’occuper.
   Au bout d’une année, j’étais découragé : pas d’emploi, plus d’argent, rien à manger, nul endroit où coucher.  Je ne pouvais plus retourner chez ma mère — elle était morte depuis une décennie — et mon père était retourné au nirvána, peu de temps après ma naissance. 
   Après avoir passé et repassé devant les charcuteries et les magasins à rayons, je me suis rendu compte, grâce à un moment inespéré de lucidité, que mon règne était bien fini.  Je n’aurais plus jamais facilement de pain … à moins de le voler.  Cela donna aussitôt — je ne sais trop pourquoi — la nausée à mon esprit candide.   Après tant d’années de relative facilitée, cette situation me semblait insurmontable.  Je me suis penché au-dessus d’une rivière fourmillante de merde et de rats pour faire mes adieux à la vie :
    » Adieu !  Belle vie, belles gens que j’ai aimés, que dieu vous garde pour la vie « , aie-je crié de tous mes poumons.
   Juste avant de tomber dans la nuit, pensant aux rats, je me suis ravisé :
    » Si dieu peut les garder, il me gardera aussi.  »
   Je remis mon exécution au lendemain soir. Par hasard, le lendemain matin, j’ai trouvé deux emplois : un de jour comme souteneur et l’autre de soir à laver les enfants.  J’étais ravi et confiant.  Dans un élan d’imagination, à genoux, je remerciai la Providence comme si cette chose existait hors de mon cerveau ravagé par la faim.                                          
Quand un événement répond à nos aspirations, nous croyons immédiatement à une manifestation de l’au-delà.
   Tout tourna rond durant deux mois, mais j’ai dû laisser mon travail de souteneur.  Ma pauvre santé ne me permettait pas de remplir deux fonctions à la fois après 34 accouchements. Une réalité rendue possible par la projection.
   Toute la semaine, je déposais mes économies dans un coffret en vue de mon entrée en politique : je cesserais d’être mère poule et, comme Esther, je serais héros national.  J’avais pour ce genre de travail certaines dispositions : comme les pauvres qui n’ont rien à donner et veulent tout donner, je voyais mon salut dans le don complet de ma personne. 
   L’idéalisme, farce de l’esprit, dure peu de temps.  Quand ma vie politique commença, malgré mes économies, j’avais à peine assez d’argent pour tenir une semaine et payer mon enrôlement dans un parti.
   Je me suis rendu aussitôt au ministère des mères nécessiteuses qui me refusa sèchement toute assistance, en disant :
   « Les veuves gagnent leur vie à laver les planchers, vous n’avez qu’à faire ainsi, au lieu de vous entêter à servir la patrie. »
   Mon cas était réglé.  J’étais rejeté par la patrie comme je l’avais été jadis par Yahvé.  Pourtant, ce sentiment appelé patriotisme était fortement ancré en moi.  La belle Esther me faisait souvent la leçon, me rappelant qu’en 1760 les mauvais Anglais nous avaient conquis à cause de l’impuissance et désintéressement de la France.  Elle ajoutait toujours : « notre pays sera libre quand le peuple sera libre « . Nos bons patriotes sont asservis par une religion qui leur donne l’illusion que manger de la « marde » est la volonté divine ; que développer ses talents et avoir le goût de la LIBERTÉ et celui de l’amour plaisir est de l’orgueil; qu’aimer festoyer est un vice.  Les échelles de valeurs déformées par le puritanisme catholique empêchent les citoyens du Québec de se réaliser.  Ainsi , certains de nos habitants sont-ils des Américains manqués, des êtres rabougris pour qui les mots Amour, Liberté,Vérité et Authenticité ne veulent plus rien dire, des être qui méritent, depuis quelques pleines lunes , l’appellation d’hommes de l’immobilier.  Des sangsues qui n’hésitent pas à profiter des autres pour augmenter leurs profits.  Les néo-capitalistes…
     Ma devise étant  « toujours au-delà »,  j’ai décidé, devant ce refus catégorique, de me rendre droit au but.  J’ai marché pour la première fois sur le ministère des Affaires politiques qui me répondit en guise de félicitations et d’appui :
    » Crevez ! C’en fera un de moins à nourrir. »
   J’ai réfléchi sur ces paroles qui m’ont apparu aussi prophétiques que les hallucinations névrotiques de Jean l’Évangéliste dans son Apocalypse : un jour, le Québec sera souverainement socialiste.
   Cet échec me poussa à une troisième tentative.
   Au début de ma vie, j’étais profondément religieux et naïf : fidèle disciple de la Croix.  J’entendais l’Église m’appeler son fils et promettre, à qui en avait besoin, aide et protection.  Je me suis donc précipité chez le curé de la paroisse pour lui raconter au mieux mes aspirations légitimes.  Celui-ci me regarda longuement et me répondit d’un ton solennel : 
    » Je ne vous connais pas.  »
   Pourtant, bon dieu de bon dieu, putain de soutane, j’étais bien un de vos moutons. Je me suis aussitôt rappelé une fable que Jésus se plaisait à me raconter souvent à travers ses Évangiles :  » un berger perd une brebis, il laisse là tout le troupeau et va chercher celle-ci. «   Pour me prouver ce qu’il disait, il me montrait toujours l’épine qui l’avait piqué au doigt.  Cette réponse du curé, me dis-je, prouve que les curés ne sont pas des bergers.  Le dimanche suivant, je l’ai reconnu, il était de la même race que les vendeurs aux encans dans nos campagnes.  Il ne s’intéressait qu’aux âmes qui en valent la peine (les âmes riches).  C’était, à mon avis, une preuve de plus qu’il n’y a pas de Providence.  Je n’étais pas un philosophe, mais j’ai entendu dire   » aide-toi et le ciel t’aidera  » ; or, je faisais mon possible et le ciel ne m’aidait pas;  donc, il n’y a pas de ciel ou s’il y en a un, il ne peut plus rien pour nous et ne mérite donc pas que l’on s’y intéresse.
   Avec des principes aussi solides, j’étais certain de conquérir le monde.
   Pour m’assurer de conquérir le monde, j’ai envoyé devant moi 34 messagers et trois précurseurs, ayant pour mission de répandre la bonne nouvelle : 
     » Qu’Allah, notre Seigneur, Bouddha soit loué, un sauveur Jésus nous est né ! « , disaient 25 messagers :
     » De Sirius, étoile trois fois bénie est venu notre maître, le fruit lumineux de l’arbre de la Sagesse « , criaient les autres.
   Ces messages vagues et concis renfermaient tout ce qui est nécessaire pour accéder au pouvoir.  Leur concision permettait aux gens d’ajouter ce qui leur plaisait.  Le contenu permettait de ressusciter, dans la masse une illusion, un besoin que les siècles n’ont jamais su totalement combler : le salut sur la terre et dans les cieux.
   Ce besoin fortement ranimé, je n’avais plus qu’à me présenter  et faire bonne figure pour que cinq minutes plus tard les gens viennent manger dans ma main.  Dès qu’il y a eu des remous assez graves pour sonner le glas des religions précédentes, je me suis fait reconnaître et me suis reconnu moi-même sauveur du monde.
   Du haut de mon perchoir, habillé en hippie, un soir où j’étais rond comme un russe de l’époque de Dostoïevski, j’ai prononcé d’une voix calme et les yeux révulsés (cela fait plus envoyé du très haut) :
   « Ladies and gentlemen !  Buenos dias muchachos ! «  
  Ces gens ne connaissant ni l’anglais, ni l’espagnol, crurent   aussitôt entendre Allah lui -même, dans sa langue usuelle ; le Charabia, un langage que j’aurais l’obligeance de traduire, ce que je fis aussitôt alors qu’un petit noir frappait à grands coups sur un gong et que l’on envoyait un serin se reposer sur mon épaule :
      » Celui-ci est mon serviteur bien-aimé, écoutez-le !  Je l’ai chassé de la maison pour vous le livrer. »
    Ce dont se rappelèrent immédiatement les grands- prêtres, souffrant depuis de constipation culpabilisante qui a pour effet de faire grossir la bedaine et bloquer le boyau de desserte… Phénomène qu’on retrouve habituellement chez les Québécois transplantés en Floride.
   Et, avec fugue, j’ai poursuivi :
    » Il n’y a plus de Père, je l’ai tué hier;
     Il n’y a plus de Fils, vous l’avez crucifié ;
     Il n’y a plus d’Esprit- Saint, seule la télépathie existe ;
     Il n’y a plus de Mère, elle est morte d’une fausse couche.
    Idolâtres !  Scélérats ! Faute d’images de votre dieu, vous faites de certains hommes et de certaines femmes vos dieux comme si la prière était dans la parole et non dans les actes. 
   Continuez !  Puisque vous n’êtes pas assez intelligents pour comprendre qui je suis la vie vraie livrée pour vous.  La satisfaction dans l’expérience de tout votre Être.  Je ne suis rien de votre monde, mais un simple compagnon, un ami de voyage, un égal.  Crevez si vous ne voulez pas comprendre. Je ne puis rien pour vous.  Je ne suis que présence.   Je ne vous juge point, je ne vous jugerai jamais,  je ne fais que vous accompagner.  La satisfaction doit être le seul sens de votre vie. Essayez de rendre viable ce qui est inviable. Détruisez tout ce qui vous empêche de vivre libre.  Ne vous arrêtez jamais ; il faut être au-delà de tout, il faut essayer toujours d’aller au-delà de soi, le plus loin possible.  Ne craignez rien ; seule la mort est un obstacle valable : elle vient et avant même que vous n’ayez le temps de la voir  elle vous a happés.  Jamais vous ne saurez que vous êtes morts, car tout ce que l’on sait d’elle est appréhension.  Vous n’êtes pas conscients dans la mort.  La mort, c’est rien, la peur de la mort est tout.  Ce n’est pas la mort qu’il faut vaincre, mais la peur de la mort.
   Vivre ! Voilà ma loi.  Vivre, c’est aimer, aimer, aimer et aimer, c’est vivre. La beauté et la joie sont en moi.  Je suis la Vie, celle que l’on retrouve dans toutes les extases et qui se traduit — quand l’on retrouve la conscience qui nous ramène dans le Temps et l’Espace — par une satisfaction inexplicable de vivre.  La vie est l’expérience de soi hors de son corps et de sa raison en les transcendant par l’amour et la méditation.  La vie, c’est l’absence de soi pour vivre de ce qui nous entoure.
   Et mes bons musulmans, que j’aimais bien déjà, se jetèrent face contre terre, en criant :
    « Qu’Allah soit loué !  L’homme construit lui-même sa vie heureuse ou malheureuse selon qu’elle est intense ou artificielle.  La vie, c’est participer activement au Cosmos.  Il n’y a pas d’au-delà, après et d’au-dessus de la vie.  La vie est Tout.  La vie est Dieu.  La vie est Amour.  »
   Voyant toute la disponibilité de ces esprits à comprendre, j’ai enchaîné :
   Ne cherchez pas l’immuable et l’En-soi, tout n’est que mouvement.  Sachez-le maintenant ; si dans les extases vous échappez à la Douleur, au Temps et à l’Espace, en vérité, ce n’est pas que votre esprit parvient à s’immobiliser et à prendre contact avec lui-même.  C’est qu’il y a concordance entre la vitesse de l’observateur et de l’objet observé, et non un arrêt.  Tous les deux, un seul objet sujet, continuent leur voyage dans l’espace et le temps.  Ces extases sont un système de relativité à soi-même au lieu d’être relatif à ce qui nous est extérieur.  Cette forme d’extase, qui est un rejet de l’extérieur, est une forme d’oubli, est une lâcheté à la vie.  La vie n’est pas créée pour être rejetée, mais pour être assumée.  N’oubliez pas.  Cette extase refoulement sur soi même est mauvaise parce qu’il ne cherche pas le réel, mais la Paix intérieure.  Notre rôle est de l’amener à s’ouvrir sur la réalité afin de parvenir, par cette voie ou une autre, à la concordance entre nous et le cosmos.  La méditation peut, si elle est ainsi dirigée, être aussi un instrument très valable de salut.
    Je commençais à me mélanger moi-même alors pour les assommer d’un coup, j’ai fumé un bon joint de pot québécois, avant de recommencer ma grande prédication publique :
   » Mes frères, les bois sont grands et peuvent nous abriter tous, mais malheureusement, il faut rester vigilant car un chasseur d’Occident n’aime pas les fauves et veut les anéantir tous.  Mes amis, mes frères, ces fauves errants, tremblants et toujours exposés au danger, c’est nous.  Apprenons à courir et à effiler nos crocs.  Nous nous soumettons pas et ne permettons pas au chasseur d’exposer nos peaux dans ses salons quand il nous capturera ou nous nous rebellons et , derrière les arbres , cachés en masse, nous lui sautons dessus dans sa chasse.  Il suffit d’une victime pour l’attirer et nous serons sauvés. Qui de vous,  mes amis, mes frères, qui sont prêts à mourir pour sauver leurs frères ? 
   Après tant d’acrobaties faites cinq minutes auparavant avec deux ou trois mots de langue étrangère, je pensais qu’au moins un de ces zoulous offrirait sa peau.  Pas un seul ne broncha.  J’ai vite constaté que les affaires étaient pour mal tourner.  Tous les hommes veulent être sauvés à la condition de ne pas faire d’efforts personnels.  Pas un seul ne voulait franchir les marches de l’autel de Nathalie, sa sainteté, vierge et martyre.  Elle, grâce à TVA, la nouvelle Maria Goretti du Québec qui ne sait distinguer le plaisir de la douleur. 
   » Pas un seul !  Je le savais.   Alors, j’irai moi.  Je me laisserai attacher au poteau d’exécution, et ainsi, dans les bois, après ma mort,  pourrez-vous courir libres et sans crainte. »
   Leurs yeux s’allumèrent  car les hommes aiment voir le symbole de leur impuissance mis à mort.
   « Oui !  Il en sera ainsi car je suis le fruit descendu des nuées pour vous apporter à manger.  »
   Je n’avais pas aussitôt prononcé ces paroles que trois bonhommes me fixèrent sévèrement.  Avant même de les entendre,  je savais qu’il s’agissait d’un professeur, d’un prêtre et d’un critique littéraire.  J’ai sauté sept fois devant la pierre sacrée et saisissant les roches dans le jardin, je simulai de leur lancer en criant :
–  » Il l’a -en haut !  Il l’a-en bas !  Il l’aura ! Encore dans notre monde se promène la vermine qui ne sait distinguer l’art oratoire de la réalité.  Regardez, je vous le prophétise, dès demain, ces charognes crieront que je ne suis pas un fruit, n’ayant pas comme eux la saveur des citrons.  Esprits bornés !  Imaginations stériles !  Chacals ! Regardez, mes frères, les fils du désert.  Plus secs que le Sahara, plus impuissants que les eunuques, il se contentent de juger sachant qu’ils ne peuvent rien faire eux-mêmes.  Ils ne voient rien au-delà de la lettre car leur esprit est plus vide qu’un jardin du Texas.  En vérité ! En vérité ! Je vous l’affirme, je suis un fruit de plus grande qualité même que les bananes Chiquita.  »
   De cet élan du fond du coeur, je me suis aplati sur le plancher, exténué, évanoui.   

   J’ai ainsi dormi trois jours et trois nuits,  À mon réveil, après deux heures de réflexion,  j’ai réussi à m’expliquer cette perte de conscience : elle n’était pas seulement due, comme je l’avais cru d’abord, à la fatigue, mais elle était surtout produite par la peur. Je me suis rendormi et durant une journée  j’ai déliré sur la peur et sur mon pays natal.
   « Peur …Peur ! Caractéristique fondamentale de mes concitoyens, tu me possèdes comme les autres.  Prisonnier de tes chaînes, j’ai eu beau te fuir pour t’échapper, je suis demeuré à ton image : incapable de prendre la responsabilité de me réaliser seul sans l’assistance soutenue de l’extérieur.  Nation prisonnière de l’esprit familial dans un pays industriel et anti-familial.  Comme toi, je suis condamné par toi à n’avoir jamais assez confiance en moi pour posséder le moindre esprit d’initiative et la moindre capacité à prendre des risques.  Pauvre nation aveugle et irrationnelle, tu n’as pas la force d’une confiance réaliste dans les forces humaines.  Qu’il est pénible d’avoir peur et de connaître un dieu qui n’en n’est pas un — une image fausse — un dieu qui nous a appris à nous mépriser au nom de l’humanité.   Pauvre nation qui, pour se protéger  du froid, s’est couverte de soutanes ! 
   O mon pays ! Comme toi j’ai beaucoup de valeurs en puissance, mais comme toi qui ne peut se séparer du passé, je ne parviendrai jamais à devenir un être de maturité, car nous avons peur d’être nous-mêmes.  Nous ne parvenons pas à nous définir, nous situer, nous créer des valeurs autres que celles des nations qui nous sont étrangères et qui ne répondent pas à notre besoin.
   Les Arabes, entendant mon délire, étaient fous de joie.
    » C’est un prophète, c’est sûr.  En tombant de Sirius, il est passé par Québec.  Avant de naître sous l’arbre de la sagesse musulmane,  il a goûté au sirop d’érable, disaient-ils. Ce qui me conférait une connaissance et une valeur internationale.
   Je demeurais béat, ne sachant quel nouveau geste poser pour suivre mon règne.  Je n’y comprenais rien.  Comment se faisait-il que j’eusse si durement travaillé pour m’élever à ce poste, avant de découvrir mon impuissance ?
   J’avais perdu les gestes et les mots.  Comment faire comprendre à ces gens que la divinité dont je me disais pourvu– et dans laquelle je croyais– n’est en somme que le mode de vie normal de tous les hommes ?  Tout ce qu’il faut pour vaincre la misère, c’est aimer la vie.  Qu’importe je devais faire avec cette incapacité de ma voix, de ma vue, de mes mains et de mon esprit à circonscrire en une image toute une vie d’expériences.   Je me suis contenté de réalisme, promettant de faire ce que je pouvais pour les aider.  Je me sentais d’une incapacité chronique.  La misère n’est-elle pas volumineuse ?
   La majorité des hommes n’aiment pas assez la vie pour exiger d’elle plus qu’elle offre. Les hommes acceptent trop facilement ce compromis.  Même s’ils prennent conscience de leur faiblesse, de leur passage éphémère dans le Cosmos, ils devraient refuser le compromis d’une petite vie tranquille. 
   Je suis sorti de la Mecque pour visiter mon peuple.  La visite m’a fort déçu.  Tous ces gens se cachaient derrière des voiles multicolores et ressemblaient ainsi étrangement à des bêtes.  Je ne parvenais pas à chasser de mon esprit cette question stupide :  » comment des corps aussi laids à cause des vêtements peut-être, et semblant si peu aptes à la réflexion, peuvent-ils penser  ?   Je prenais conscience un peu de la réalité :  il existe des milliards d’êtres comme moi qui pensent, qui respirent le même oxygène , qui espèrent et qui souffrent et qui — dans de multiples exemplaires comme moi, même s’ils sont vêtus différemment , vivent des drames semblables aux miens.  J’avais un mal de tête intenable et je me demandais avec passion si ces corps ressentent un mal de tête de la même façon que moi ? 
   Je ne pourrai jamais exprimer tous les remous que créait en moi cette possibilité mystérieuse de penser que possèdent ces corps enveloppés.  C’est à la fois beau et curieux.
   J’aurais bu un quarante onces de vin pour fêter cette découverte : des milliards d’êtres vivent indépendants de moi.  Avec tous ces changements dans ma perception et ma conception de moi-même, ma soif est tombée.
   Jusqu’alors, je me percevais comme un enfant muni d’un ventre assez vaste pour contenir sur sa peau les cinq continents et tout ce qu’ils renferment. Il s’agissait pour moi de bouger un peu le ventre pour que la face du monde soit transformée. Si je souffrais de famine, le monde entier devenait plissé alors que ma gourmandise permettait de le faire grossir en proportion avec mon ventre. J’étais à la fois le centre et le créateur de l’univers.  Je créais tout et tout m’appartenait.  Un capitaliste sauvage. Maintenant, je  perçois le monde comme des milliards de points, les uns différents des autres comme dans un tas de bran de scie.  Je suis l’un de ces points.  À première vue, cette interprétation présente un avantage certain : je peux aimer plus que jamais, n’ayant plus seulement un ventre à aimer, mais des milliards de petits ventres, comme moi, à cajoler.  Cette découverte me place pourtant face au danger d’être écrasé et de manquer d’oxygène.  Autant cette vision du monde est d’abord intéressante, autant démontre-t-elle un phénomène qui est loin d’être réjouissant : je suis comme ceux qui m’entourent : un point faible et éphémère qui est sans cesse en danger de disparaître, d’être écrasé, d’être délogé. Pour survivre, il faut lutter.  Pour se situer dans le temps, l’espace et le monde de l’esprit, il faut se battre. Je ne veux pas me battre pour survivre. Je veux vivre !  Aussi, aie-je opté pour la coexistence pacifique en attendant de trouver un meilleur moyen.
   Je me suis approché dans l’espoir de sentir la chaleur de mon corps se mêler à la leur.  Tout demeurait aussi vide, aussi austère.  Je n’arrivais pas, malgré les efforts de mon esprit, à les sentir penser. Ces corps continuaient de penser, sans que je puisse un seul instant connaître la moindre de leurs pensées.  Je devais employer des moyens incomplets pour tenter de les atteindre.  Je le sentais bien.  Ils me cachaient encore la plus grande partie de leurs pensées.  Malgré tout, je goûtais leur voix et les plis qui se dessinaient sur les voiles, avec un enchantement enfantin.  Je n’avais jamais perçu aussi atrocement combien nous sommes séparés les uns des autres et les efforts glorieux tentés avec plus ou moins de succès pour rompre ce silence et cette solitude.  Je n’avais jamais senti avec autant de chaleur, de respect et de plaisir le simple mouvement des lèvres, des yeux, du corps entier.  Oh!  Comme chacun est une tentative désespérée pour s’accrocher à ce monde qui nous est dérobé par la moindre fatigue !  Combien de combats inconscients le langage peut-il enfermer ?  Malgré mon attention à écouter les rythmes, les sons, les tonalités, toute cette symbolique mystérieuse et nouvelle de la voix, ces gens n’ont pas su me charmer complètement.  Même si ces sons rouleront toujours dans ma tête, ils ne m’auront pas hypnotisé.  À chaque mouvement nouveau, je me sentais davantage un étranger sur cette terre qui éternellement me refusait ses secrets.  Je comprenais que malgré ses efforts, l’homme est condamné éternellement à être seul.
   Je souffrais de mon incapacité à dire dans leurs mots :
    » Gens de toute la terre, je vous aime; mais pour vous adorer, je dois participer à votre faim, votre soif, vos espérances et vos peines. Je dois pouvoir vous toucher.  »
    J’ai compris combien il est important pour moi de voir et de toucher pour participer à ce qui m’entoure.  Comment aimer ces corps sans pouvoir boire dans leurs yeux tout ce qui les anime et qui, normalement, nous les rend si chers ?  Comment aimer ces corps sans jamais pouvoir sentir à travers deux sourires — malgré la distance physique et psychologique qui nous sépare — notre union dans ce même monde de satisfaction ?
   Dans ce pays froid, malgré le soleil étouffant, il est interdit de regarder les âmes qui nous entourent, de les convoiter et d’espérer une réponse qui coûte si peu cher et nous donne la vie.  Ces communications sommaires et primaires m’apparaissaient pour la première fois dans leurs justes proportions : les yeux, les lèvres, les sourires et les mains sont essentielles à l’homme comme son riz à son steak : ce qui le nourrit et lui permet de respirer.
   Malgré mes efforts, séparé de tout, j’étais plus malade que le cancéreux qui sur son grabat attend patiemment sa mort.  Toutes les lois imposées de l’extérieur me tuaient, alors que celles qui surgissaient de mon expérience, au contraire, me grandissaient et m’aidaient à vivre.
   Ce pays avait des lois qui m’arrachaient les yeux, les sourires et les mains. Des lois qui me défendaient de chanter mon amour à ceux que j’aime.  Ce pays me devenait lourd.  Je le sentais qui m’écrasait et m’étouffait, malgré mes efforts pour trouver d’autres moyens pour respirer.  J’étais comme ces petites truites qui se débattaient dans mon panier de pêche, quand, dans mon enfance, je m’acquittais de cette tâche (porter le panier).  J’étais si peiné de leur meurtre que j’imaginais mille moyens pour les rejeter à l’eau ou courir à la maison pour leur trouver un bocal et leur sauver la vie.  Je me torturais par cet aspect de la vie où la mort des uns est nécessaire à la vie des autres.
   Oh !  Comme je l’aimais alors, la vie, quand j’étais enfant !  Elle était limitée, mais infiniment heureuse contrairement aux dix dernières années.  J’étais heureux parce que j’étais moi-même et je faisais ce que j’aimais comme cela, et cela seulement est digne d’un hommeJe faisais l’amour avec les garçons sans m’interroger, l’amour étant ma seule richesse … mais est venue la morale des autres… 
   Qu’importe !  J’étais dans le bain et, comme les autres, je devais me vendre ;  je refusais d’être vendu à n’importe qui, d’être vendu n’importe comment.  Je voulais choisir ce que je veux vendre.  Je voulais me vendre, mais comme je suis, et non en devenant ce que l’on espérait de moi.
   J’ai perdu dix ans de ma vie, dix ans de misère pour changer, mais ces dix ans m’ont appris à pouvoir crier, en ne mentant pas aux jeunes qui me suivent : si vous aimez un garçon, aimez-le de toutes vos forces et n’essayez pas de vous changer, essayez plutôt seulement de vous dépasser au service de l’humanité avec ce que vous avez et ce que vous êtes.
   Je sentais bien que les musulmans ne voulaient pas de mes grandes théories ; ils voulaient manger.
    Comment pouvais-je leur faire comprendre que leur salut est en eux ? 
    Les hommes quand ils ont faim, quand ils ont froid, ne s’inquiètent pas d’un futur lointain.  Seul le présent orageux s’empare de toutes les pensées.  Cela aussi, je l’ai appris durant ces dix années de misère qui aboutissent aujourd’hui à la constatation écoeurante de mon impuissance intellectuelle et morale.
     J’étais séparé des musulmans par les mots; j’étais séparé des musulmans, surtout par la conscience de notre impuissance à nous évader de la misère.  Le monde existe, danse entre les mains de quelques individus.  La survie de chacun ne devient pensable et sûre que dans un système de longue durée et seulement si nous avons l’argent pour le pouvoir.  Pour survivre, il faut se vendre à des individus : faire ce qu’ils veulent, en obéissant aux règles des sociétés qu’ils créent, faire le contraire de ce que l’on pense, faire le contraire de ce que l’on aime, car, c’est eux, qui ont le pouvoir et  déterminent ce qui est le bien ou mal, même si ce sont des assassins sous des habits de présidents ou de premiers ministres. Plus t’as de pouvoir, plus t’as écrasé de gens.
   Les peuples primitifs refusaient cette aliénation, ils la refusent encore et je les encourage ;  il est préférable d’être physiquement et psychiquement mort.  Quant à moi, puisque la violence n’améliore rien, la première et la seule position qui me semble valable devant l’Occident et sa civilisation, c’est le refus global.  Nous devons faire ce que nous aimons par amour et rien d’autre.  Toute violence doit être bannie.
  
J’étais un gueux instruit.  Assez instruit pour voir le problème, assez gueux pour ne pouvoir rien faire. Je souffrais avec eux parce que, comme eux, je n’avais pas cette chance qui permet de surnager, de remonter le courant.  Comme eux, je me sentais dans une barque sur une rivière en furie, sans avoir dans les mains de rames, d’instruments pour nous sauver. Comme eux, petit à petit, je m’écoeurais. Il est impossible de se battre toute une vie pour survivre : une lutte continue exige l’espérance, la foi dans la possibilité de finir par s’en sortir.  Je comprenais pourquoi, des fois, des hommes lâchent prise à la dernière minute, au moment même où quelques secondes après ils auraient été sauvés.  Cette lutte les a tellement défaits que le but pour lequel ils s’étaient battus n’a plus de sens ou — pour être plus juste — n’a plus aucun intérêt.  Le désespoir s’installe petit à petit, au fur et à mesure que l’homme brûle son énergie.
   Je voyageais partout, et partout, je voyais que malgré tout, je n’étais pas si mal servi.  Bien des gens se trouvaient dans des situations cent fois pire que la mienne.  Je constatais que ces gens s’en tiraient sans se plaindre parce que contrairement à moi ils s’étaient faits à leur misère.  Je me sentais lâche de toujours me plaindre.  Et pourtant cette lâcheté était naturelle et légitime.  Pour pouvoir faire face avec courage, il faut avoir — comme n’importe quelle valeur– appris dans son enfance à la vivre.  Moi, mon enfance avait été sans misère réelle.  J’avais été tenu à l’écart de toute misère; faire face d’un coup à vingt ans, c’était au-dessus de mes moyens, c’était comme apprendre à marcher.  J’ai compris ainsi pourquoi bien des jeunes se découragent vite dans la vie : ils n’ont jamais eu de difficultés dans leur enfance, ils n’ont pas appris à se battre et à cultiver cette vertu de travailleur qui ne craint pas l’obstacle.  Ce fut triste de constater que nous sommes une génération de lâches.  Au lieu de nous apprendre à être courageux, on nous a appris — en nous servant tout sur des plateaux — à ne pouvoir rien de difficile.  Nous sommes jeunes et quand nous nous installons dans la vie, nous voudrions être rois avant même d’être princes.
   Je voyais des gens courageux.  Je voyais aussi des lâches comme moi.  Je voyais partout que la véritable misère n’est pas la privation, ni la pauvreté;  la pauvreté n’étant que l’instrument qui engendre petit à petit le vrai mal. La véritable misère est dans l’âme quand s’émousse la confiance, quand un homme prend conscience de ne pas avoir le ou les moyens d’espérer se vaincre  et vaincre un jour le monde qui l’écrase.  Le salut viendra de cette prise de conscience de plus en plus universelle de notre impuissance à sauver le monde globalement et de notre impuissance à unifier– par notre réalisation – le moi et le moi idéal.
   Le salut personnel deviendra la grande priorité.  Le monde coulera dans le désespoir, ou parviendra par l’individu à se transformer et à se sauver.  Notre impuissance conduira la masse à l’école et assurera l’implantation de la science.  Cette impuissance sera-t-elle à la base de nombreuses révoltes ?  L’homme ne croit plus au bonheur poétique et mythique, il découvre que le bonheur se crée jour à jour comme l’amour.  Sera-t-il trop lâche pour assumer sa vérité ?
   Les hommes se battent pour avoir plus d’argent, ils croient normal de lutter pour survivre. Très peu ont assez de jugement pour saisir que cela est encore contre la dignité humaine. Guerroyer dans l’unique espoir de survivre émousse la qualité fondamentale  de l’action et de l’amour : la gratuité. Dans cette lutte, il n’y a plus d’amour et un homme sans amour n’est rien d’autre qu’un animal. 
   La lâcheté de la facilité finira pourtant par être une valeur dont il nous faudra apprendre à nous servir.  La facilité est à la base même de toute notre action.  Contrairement à nos ancêtres qui devaient, chaque seconde, lutter pour demeurer chastes et succomber à tous les deux coins de rue, nous serons chastes parce que naturellement nous aurons appris à l’être. Nous aurons appris à nous aimer ouvertement sans devoir toujours par l’hypocrisie dissimuler notre amour.  Cette franchise sera dans nos coeurs et nos habitudes.  L’habitude est la seule puissance qui dure. Ce qui est réel, praticable, doit nous animer et modifier notre action.
   En créant quotidiennement sa survie, l’homme perd tout sens.  Quand un homme doit toujours être à l’affût des secondes qui s’écoulent  pour tirer sa subsistance, il ne peut plus voir ce que la vie apporte de bon à long terme.  Il est oppressé par la misère du moment.  Aussi petite soit-elle, l’homme prend toute l’activité de son propre cerveau pour l’observer, la cerner, essayer de la solutionner.  Petit à petit, au lieu de pouvoir transcender sa vie, de l’objectiver, de la rire comme un enfant rit de son jeu, l’homme accumule misère par-dessus misère, faiblesse par-dessus faiblesse. Comme il y a plus de peines dans une vie que de joies, il finit par croire que la vie n’est que souffrance.  Cet homme n’a pas tort.  Un peu de bonheur durable suffirait pourtant à le faire changer d’avis.
   Il oubliera vite la misère des autres qui lui rappellerait trop la sienne et l’obligerait vis-à-vis ses semblables.  Pour n’être qu’à son bonheur, il perd le sens de l’objectivation de lui-même  et celui de la vérité.  La vérité ne peut être saisie qu’à long terme.  Aussi, est-il stupide de chercher un sens à la vie, en dieu, dans le devoir ou dans la vie elle-même.  Nous ne pouvons y parvenir sans objectiver la vie. Ce travail est impossible puisque nous nous sommes enfermés dans la vie.  Il nous est impossible de savoir ce qui se passera dans dix mille ans, et par conséquent nous sommes dans l’impossibilité de donner un sens global à notre vie actuelle.  Une seule chose est certaine, nous sommes là pour vivre et notre rôle est de vivre.  Nous n’avons pas besoin d’en savoir davantage.
   L’idée d’un monde sans but est loin de me répugner.  Au contraire cela est très emballant, nous pouvons  créer le monde.  L’idée de déterminisme  et de but me répugne davantage. La vie sait se suffire à elle-même sans que l’on doive y ajouter un bénéfice marginal.  Malgré les apparences, l’homme est comme son riz et son steak … maigre ou gras… 

    La souffrance n’est pas un problème facile.
   Je regardais ces hommes souffrir et je savais qu’il m’aurait suffit de trouver un moyen pour leur procurer de l’argent pour qu’ils m’estiment.  À quoi sert l’argent si ce n’est à rendre le monde un peu plus faux ?    À quoi sert l’estime des autres, s’il faut leur mentir ?  Je leur aurais donné quelque chose à la condition qu’elle ne serve pas à les attacher à la vie.
   J’ai commencé à sentir dans ma chair ce divorce intérieur entre le monde souhaité et le monde réalisé qui naissait, qui ne pouvait attacher d’importance réelle aux sourires, aux paroles qui ordinairement convainquent d’être aimé.  Je vivais en écoutant battre mon coeur ; j’avais peur à chaque instant  qu’il ne cesse.  Je me savais aimé sans pouvoir le sentir.  J’étais convaincu de bientôt mourir.  J’étais seul.
    J’étais couché dans un sleeeping-bag sur le plancher. À ma tête, un sofa où couchait mon frère.  J’étais affreusement fatigué. Les nerfs cassèrent.  Un vertige brusque. Des battements de coeur précipités. Des brûlements d’estomac.  J’avais peur.  J’ai voulu réveiller mon frère.  Je n’ai pas pu bouger.  J’avais encore plus peur. J’étais muet.  J’agonisais.
   Mes pauvres parents ! … on oublie très vite les morts.  Quelle surprise ce sera.  Ainsi, me croiront-ils ?
   Ma vie a fait la Saint-Jean en dix secondes.  Je me suis cru un salaud, un damné à cause de ma pédérastie, mais mon amour de la vie  et tous les efforts, tous les sacrifices pour me corriger devaient certainement  tout équilibrer.  J’ai fait un acte de contrition et je me suis dit : si le Christ est mort pour moi comme pour les autres — je croyais encore dans la divinité du Christ à ce moment-là — je suis sauvé.  Cette certitude m’a calmé durant quelques secondes.  Au lieu de me défendre contre la mort, je me battais pour vivre.  Devant l’inutilité de mes efforts, j’ai accepté de mourir.  Je pensais à mon sort. J’étais calme. J’attendais.
   J’étais seul avec la mort, je la regardais curieux, passionné.  Tout était immobile, reposant.  J’ai senti la vie quitter mon corps, comme un petit nuage, la nuit m’envelopper.  Pris de vertige avec l’impression nette d’un glissement d’une partie de moi-même à l’extérieur, après avoir été hypnotisé, fasciné par cette mort ; j’ai voulu me poignarder pour accélérer le processus.  J’étais trop bien.  Cette mort ne pouvait être que fictive.  Un rêve, de l’autosuggestion ou le dédoublement recherché dans mes exercices de sciences occultes ?  Quoi qu’il en fût, je me suis endormi et me suis réveillé, épouvanté d’être encore vivant.
   Ce que j’avais appris, il me fallait le mettre en pratique avec mes musulmans.  J’en étais incapable.  Il me manquait le  » hic  » nécessaire pour vivre, faire Connaissance du savoir accumulé.
   J’étais prisonnier de ma véritable prison — pas celle où durant trois mois, à force d’efforts continuels, j’ai réussi à demeurer chaste n’ayant plus à me cacher pour dire à un garçon  » je t’aime », sans en avoir honte, mais celle de ma peur de mourir ou de retourner en prison (ça veut dire la même chose) –. Cette peur m’amenait à m’abriter toujours derrière les mécanismes de régression, de narcissisme, de projection, d’isolation, d’homosexualité pour fuir ma peur.
   Je voulais et je veux être comme je suis.  Ne changer que si cela est mon désir, mon besoin.  Je ne veux pas m’aimer aux dépens des autres, comme je ne veux pas aimer les autres à mes dépens.  Je veux aimer les autres pour ce qu’ils sont et m’aimer pour ce que je suis.  Je veux tout goûter de la vie et ne rien laisser échapper.
   J’étais mort, tu étais mort, nous étions morts, sans argent, ni futur.
   Pour m’assurer que les musulmans comprennent mon état d’esprit, et mon anxiété, j’ai décidé de rejeter toute forme d’éducation et de remplacer les cours d’éducation physique par des films anglais de terreur.  Ils débutaient par une triple profession de foi pour assurer mon salut d’une façon définitive.  J’y ajoutais toujours un discours.
    » Allah est dieu ! Qu’Allah soit béni ! Mahomet est son prophète !  »
    » Bouddha n’est pas dieu, mais il est bon, le maximum en qualité de ce que peut être un humain.  Je revivrai par son karma ! »
    » Le Christ est dieu !  Par la croix, il m’a sauvé.  Que le Christ soit béni !  »
    » Mes frères, soyons arbres poteaux de téléphone pour être sans sève, ni fruit.  À quoi sert la procréation si ce n’est à mettre bas des enfants comme nous, sans âme, ni génie ?  La terre est souffrance, fuyons la terre.  Regarderez autour de vous, tout n’est plus que gratte-ciel, sans couleur, ni esthétique.  Les animaux ne vivent plus, ils se suicident ayant compris que ce monde est celui de l’ennui.  Fuyez ! Fuyez ! Il nous faut mourir au monde. Cessez de manger des fruits car dans notre civilisation, pour se nourrir de son brahman, doit  manger de la cendre et des ordures. »
  Éreinté, le soir, je retournais me coucher dans mon cercueil, ivre de ma doctrine.  Ce qui devait arriver, arriva.
   Je devins tellement maigre qu’il n’était plus nécessaire d’importer des films anglais.  Les musulmans avaient devant eux un Dracula vivant   Cette nouvelle mesure de commerce international abolissant les importations cinématographiques avec l’Angleterre eut des répercussions internationales :  il se produisit une telle chute financière en Angleterre que le parlement dut baisser la valeur de la livre sterling  et demander au Canada de lui prêter de l’argent pour ne pas être obligé d’entrer, dévalorisé, dans un marché commun aux conditions françaises , de telle sorte que le Canada ( parce qu’il est plus royaliste que les anglais) en répondant aveuglément créa chez lui une inflation telle qu’elle empêcha les États-Unis d’exploiter son voisin; les Américains sombrèrent eux aussi dans une grave crise économique qui fit mettre fin à la guerre du Vietnam. 
   Gagnant du prix Nobel de la paix, j’avais créé un scandale.  Du jour au lendemain, j’étais plus populaire que Tony Roman et les Anglais devaient pour éviter la révolution, reconnaître l’indépendance d’un Québec qui en avait assez de porter la couronne et voulait enfin se bien porter, comme toutes les bonnes républiques.  Aussi des moines bouddhistes, alertés par ma popularité, vinrent me proposer d’aller prêcher chez eux ma Vérité ou ma Virilité, voyant dans cette aubaine une opportunité pour combattre efficacement la surpopulation.  J’ai appris plus tard que partout (avant mon arrivée) des affiches me montraient nu, maigre comme un loup d’Europe, avec un bas de vignette en six langues dont l’une — en anglais malheureusement — disait :  » Regardez l’oncle SAM !  Si vous continuez à faire l’amour, vous deviendrez comme lui.  » En six mois, la population a quand même doublé. Ce qui prouve que les bons coqs se tiennent maigres pour avoir l’aiguillon mieux sorti… 
   J’étais heureux de partir bientôt pour les Indes en passant par Paris.
   Je verrai enfin la tour Eiffel et j’irai casser la croûte chez Maxime.
   J’ai préparé ma valise avec anxiété : deux onces de cire bleue, blanche et rouge pour me maquiller — j’étais nu — et trois livres sur la population arabe.  Les parisiens n’ont pas encore digéré la perte de l’Algérie,  aussi en importent-ils dans leurs banlieues pour avoir des pauvres sur commande.
   Mon voyage fut sans incident, si ce n’est la rencontre d’un aventurier nommé Pierre Latulippe.  Pierre m’apprit qu’il y a encore des Indiens au Canada.  À preuve : il y a des flèches aux coins des rues.
   Après cette révélation, j’arrivais à Orly dans une peau de vampire, avec des yeux grands comme le soleil du midi et la bouche meurtrie par mon dernier dentier.  Malgré cet inconvénient, j’étais avide de participer à la civilisation occidentale.  La langue me brûlait, car, on y fait l’amour en léchant les parties les plus sensibles du corps à la recherche de l’extase totale.
   J’étais vampire comme jamais.  Si on peut se passer du superflu, on ne s’affranchit pas des besoins. J’étais sexo-maniaque : une héroïne pour oublier mon complexe d’infériorité et mes problèmes financiers.  J’avais besoin de me réconcilier avec le monde pour tuer ma folie.  Maudite vie tronquée !  Autant en profiter que de nourrir la Seine de ses pleurs.
   Ce besoin était né de mon avidité à être reconnu, mais j’avais une petite «quéquette» donc, Playgirl ne voulait rien savoir de moi.
   Pour survivre à Paris, j’étais prêt à me vendre une première fois.  J’étais prêt à voler.  J’avais toujours refusé d’y penser  excepté dans mon adolescence, dans le tiroir-caisse de mon père, pour m’acheter un petit gars ou un dix onces de rye.  J’en avais par-dessus la tête de ne jamais savoir où j’allais.  Je devais me situer.  Comment ?  Égoïste ?  Bandit ?  Idéaliste ? Comment retrouver l’équilibre perdu quelques années avant mon entrée en prison ?  Ce déséquilibre n’était-il pas né du fait qu’un « Père rédemptoriste » m’a traqué sans me fournir les moyens de me sortir de la culpabilité ?
   Il était comme beaucoup d’autres. À part de me dire de prier, il n’a trouvé rien de plus original que le danger de mourir cardiaque, pour m’écarter, dans ma préadolescence, de la masturbation.  O sainte peur qui augmente l’intensité des besoins et met en grande vitesse tout le processus du complexe d’infériorité : plus j’avais peur, plus je me masturbais, à tel point que ce besoin était devenu une obsession. À Barnston, pas de magazines de sexe, pour s’exciter… pourtant, la main trouvait vite les mouvements les plus créateurs de plaisir…
   J’ai passé au camp des « maudits » pour me situer et échapper à la folie.  J’ai tout tenté pour redevenir normal, alors que je l’étais déjà,  Il m’aurait suffi d’avoir un avenir assuré et de laisser la sexualité se développer normalement sans les entraves de la honte et de la peur.  Je ne l’avais pas, j’ai été maudit.
   C’était une position désespérée.  Malgré mon choix, j’espérais encore secrètement  » le miracle  » qui pouvait changer cet aboutissement honteux de dix ans de lutte et de la confiance en la victoire finale de la vertu : la défaite et la folie.
   La lutte d’un homme resté gamin pour ne pas se corrompre volontairement semble anodine. Pourtant, elle est réelle chez tous les hommes et se termine plus souvent qu’autrement dans la soumission à son impuissance, la désillusion globale ou le désespoir.  Cette lutte est plus importante qu’une lutte économique et politique : toute lutte morale est plus profonde et engagée que toute autre lutte.  Elle détermine à jamais la position de l’individu devant le monde et la vie.  Il est facile de se mentir saintement.  Aussi, cet engagement devant la vie adulte et son issue peut devenir plus important que même l’enfance. Cet engagement détermine d’une manière irréversible, comme dernière chance  si l’enfant subsistera dans l’homme. Jusqu’à quel point se prostituera-t-il pour obéir aux normes des autres ?
   La véritable échelle de mesure pour savoir si un homme a réussi sa vie ou non, n’est ni son succès, ni sa fortune, ni son statut social, mais plutôt si cet homme– et dans quelle mesure – est demeuré fidèle et conforme à sa jeunesseÀ sa mort, l’homme est jugé par son enfance.  Cette enfance détermine s’il est vrai ou faux et qu’elle amélioration il a produit dans la qualité de son essence.
   J’étais face à Paris. Une ville comme les autres, intéressante si vous avez de l’argent.  Un guide m’introduisait dans tous les arrondissements.  Je lui demandé si à Paris, il y avait de beaux garçons.  Et mon guide étonné, répondit :
    » Ici, on aime les femmes, on a pas besoin de s’occuper des « gosses ».   » Moi, aussi, je préfère les queues aux testicules « , me dis-je.  Il n’avait pas besoin de m’en dire davantage, je comprenais qu’à Paris, comme dans bien des endroits, on pratique l’amour économique :  » tu t’occupes de moi, je m’occupe de ton trou. »
   J’avais l’esprit disponible pour me promener dans les rues de Paris.
   J’ai vite constaté que je n’étais pas le seul à penser en termes de relativité.  Cette théorie est implicite chez tous les gens.  Quelle autre explication donner à la vitesse des zèbres mécaniques ?  Les Parisiens s’ennuient… ils n’ont que les femmes, et les femmes sont possessives … Ainsi, les pauvres Parisiens n’aiment pas le visage de leur paysage et espèrent, en allant toujours plus vite, parvenir un jour à ainsi changer l’espace.  Qu’on le veuille ou non, c’est tout de même un fait frappant chez les occidentaux : tout le monde court et tout le monde s’ennuie et, pour oublier cet ennui, tout le monde recommence à courir de plus belle.  Paris n’a pas d’intéressant que cet aspect fuite, il l’est surtout pour sa littérature.  C’est avec avidité que j’ai lu et surtout regardé les Playboys. 
   Toute culture émane de l’objet dont je me sers pour faire l’amour… pas de cul, pas de culture. Phénomène de sublimation…
   MacLuhan a beau dire que les arts photographiques naissent dans l’assouvissement de la vue … je ne le crois pas.  Il s’agit de la fin tragique d’une lutte en faveur de la prostitution  et de la liberté sexuelle sans castration, où seule la violence est punie.
   Les Canadiens avaient bien des années auparavant commencé cette lutte en mettant partout le portrait de la reine d’Angleterre, mais qui veut de la reine d’Angleterre ?  Qui est assez vicieux pour vouloir d’une femme habillée de la tête au pied L’homme est né nu, il est constitué pour vivre ainsi et il ne saura jamais ce qu’est la liberté tant qu’il ne pourra pas vivre nu à nouveau.  L’homme sera libre quand il pourra dire à qui que ce soit, où qu’il soit, qu’il le trouve beau sans devoir mourir de gêne. L’amour est d’abord une attraction physique.  La censure l’emporta, et tous les peuples sains pour se créer une place au soleil ont laissé tomber la reine, construisant sur place un système apte à combattre en faveur de la prostitution : le cinéma.  L’amour devint davantage économique et hypnose : les hommes ne savent plus discerner le beau qui sommeille dans le laid.  On regarde toujours les choses d’un même oeil.  Le beau, pour être perçu dans sa totalité, demande des yeux qui se réfugient au-dessus de toutes les luttes, en deçà de toutes les couleurs, en dehors de toutes les formes et sans sexe.  Et, ainsi l’homme ne veut plus connaître.  Il cherche à répandre le peu qu’il sait avant même d’y avoir goûté.  Il est sourd et aveugle.
    Paris n’était pas tellement intéressante.  Que faire dans une ville où il n’y a pas de jeunes ?  J’étais dégoûté de la vie occidentale avant même d’y avoir goûté.
   Fautes de jeunes que j’affectionne particulièrement, je me suis dirigé au bistro rencontrer quelques intellectuels.  J’ai constaté combien mon instruction était loin d’être au point : je n’ai pas encore lu Astérix , y ayant préféré Roger Peyrefitte et Tony Duvert , ainsi qu’un certain San Antonio, si je me rappelle bien.
   J’ai décidé aussitôt de m’instruire.  J’ai acheté tous les livres des auteurs qui m’étaient inconnus, les faisant livrer à mon appartement.  À mon arrivée, il ne restait plus un pied carré où poser la patte.  Devant cet amoncellement de littérature, j’étais découragé.  Il est embêtant de perdre son temps dans une chimère bien humaine : le savoir.  Passer sa vie le nez dans les livres et crever sans avoir connu la vie, c’est ce que l’on appelle se cultiver  et ce que j’appelle se robotiserApprendre, c’est vivre une aventure.  Il est idiot de lire quand la télévision peut nous apporter plus vite et plus facilement tout ce dont nous avons besoin pour nous rappeler ce que nous devons endurer de la vie sociale.
   Comme il est regrettable que les hommes n’aient pas su se contenter d’échanger leurs microbes et se soient crus obligés de partager leur imbécillité.  Tous les hommes sont des idiots et pour manifester plus adéquatement ce trait caractéristique commun, ils ont créé tout un système de classification de l’idiotie esthétique à l’idiotie politique.  Et ainsi, pour devenir marchandise alléchante, tous les hommes se perdent en s’enlisant dans le fumier du livre. Personne ne ressuscite et se développe, s’il n’est pas planté dans le compost.
   Je me suis précipité dans la vie après avoir inscrit sur le gilet que la police me forçait de revêtir :  » Garçon à louer « .  J’ai été surpris au-delà de toute espérance.
    Paris, en-dehors des heures de cours, regorge de petits lycéens, tous plus beaux les uns que les autres. J’ai aussitôt embrassé avec avidité cette civilisation royale.  J’ai cherché en voyageant d’une station de métro à l’autre, celui qui saurait m’apporter quelques moments de délice.  J’étais littéralement envahi par la mode. Vive les culottes courtes !  Je regrettais cependant que les lycéens n’aient pas encore appris à vivre nus.  Ce serait tellement plus beau.
   Malgré les classes qui recommençaient, j’ai finalement trouvé un joli titi.  Tout allait, semblait-il, pour le meilleur des mondes quand arriva le temps de passer à la pratique.  Celui -ci m’apprit à mon grand désarroi qu’il était philosophe.  Philosophe veut dire aimer parler vice, mais refuser de s’y livrer.  Mon titi était l’un de ces maniaques qui boivent et se nourrissent de mots  et n’ont pas la profondeur nécessaire pour aller au-delà. J’ai pris la philosophie en horreur : à quoi servent tous ces beaux systèmes, s’ils ne sont possibles que dans les manuels ?
   Je ne désire pas lire un roman sur le ventre de mon amant, mais écrire notre propre roman, boire par sa verge toute la poétique de la jeunesse.  Vivre de la manne du désert, réponse discrète aux appels désespérés de Moïse.
   La sexualité est ce qu’il y a de plus noble en l’homme car elle exprime sans censure ce qu’il y a de plus fondamental en lui : le goût de vivre éternellement dans le plaisir.   Et, les hommes la condamnent parce qu’ils n’ont pas compris l’unité de l’homme.  L’esprit naît de la chair.
   Comment a-t-on fait pour en arriver là ?  Pour accepter ce divorce ?  Pourquoi faire un ange avec un homme ?  Pourquoi nos vices ne serviraient-ils pas à la recherche de la Vérité et de la Connaissance ?  Un juste milieu entre la décadence et la gloire ? Entre la déchéance et l’idéal ? Un parcours…
   Quant à moi, il n’y a qu’un moyen pour adorer Dieu : coucher avec un garçon  qui m’hypnotise par sa beauté.  Reconnaître toute la beauté de sa création, c’est lui donner raison sur Lucifer …
   Dans ces moments, je suis en communion avec tout, je nage par tous mes sens au sommet des délices humains.  Je n’aime pas que le vice, mais la beauté du gamin, sa fraîcheur, sa jeunesse, le plaisir de mes sens et de l’esprit.  J’adore cette beauté que je possède un instant, que je bois sur son corps avec tout mon coeur, et non plus seulement par les yeux et la parole comme dans la majorité de nos relations humaines.  La pédérastie est la recherche d’un moyen de communication parfaite. 
   J’aime toucher du bout des doigts leurs fesses circulaires, leur corps harmonieux, la douceur de leur peau et la pureté de leur forme.  Je voyage mes doigts sur eux comme un architecte découvre dans son oeuvre les lignes qui sculptent le monde dans une beauté violée par la présence de l’homme qui salit de ses préjugés tout ce qu’il touche.  J’aime leur peau ; elle a conservé la souplesse et la tendresse.  Elle est lisse comme à l’origine, avant que le temps, ne vienne tout décomposer. Qu’on le veuille ou non, la pédérastie est un refus systématique de l’ignorance, de la perversité déguisée en chasteté, de la mort et du temps.  J’aime regarder leur nudité et les couleurs riches de leur corps.  J’aime sentir la jeunesse dans leurs cheveux.  J’aime goûter leur salive et la sueur de leurs jeux.  J’aime entendre leur voix qui n’est pas encore salie par le mensonge de l’esprit qui place l’homme dans une supériorité auquel il n’a pas droit.  La pédérastie est vivre l’enfance dans un âge d’adulte. Un hosanna !
   Avec eux, j’accepte le monde comme il est ; probablement parce qu’à travers leur beauté, je vois le monde comme je voudrais qu’il soit.  Les plaies humaines me paraissent à travers eux aussi belles que la vertu. Avec eux, le temps n’existe plus.  Le temps ne se manifeste pas et leur présence me permet de boire l’homme dans son originalité, dans son intégrité, l’homme avant d’être déformé par les esprits malsains qui voient le mal partout.
   Dans ces rapports charnels, malgré les contradictions d’un surmoi qui par l’éducation condamne la chair et d’un ça qui veut me dégager de ce mensonge, j’essaie de communiquer mon amour de la vie, de la beauté et de la connaissance à celui avec qui je vis.
   Platon et Jésus-Christ ne se sont pas contentés des au-delà de l’amour extase charnel, de ces moments de sublime vérité parce qu’ils savaient que dans de telles relations tant de facteurs sont en cause, qu’il arrive peu souvent d’atteindre le but visé : une évasion complète du temps, de l’espace pour n’être qu’à ce petit corps qui vit un instant avec nous dans un véritable moment d’adoration et qui par sa beauté nous conduit dans le silence de l’infini et à la reconnaissance d’avoir été créé.
   J’ai exposé ce point de vue à mon petit lycéen, il ne semblait pas comprendre.  Je l’ai envisagé. Je l’ai observé.  J’ai cru comprendre que seul l’argent pourrait le faire changer d’avis : aujourd’hui, les gens ne vivent plus que pour de l’argent au point d’en être les esclaves. 
   J’ai décidé de travailler pour me mériter ses charmes.
   Je n’ai pas tellement eu de difficultés à me trouver un emploi.  J’étais fier de constater qu’il existait encore sur terre quelques endroits où l’on sait reconnaître les  » génies », mais quelques semaines plus tard, j’avais compris : les manufacturiers détestent les hommes et bénissent le robot.  D’autre part les hommes aiment s’avilir.  Se lever le matin avant le soleil, poinçonner une carte et passer huit heures par jour à faire le même geste.  J’avais cru jadis dans la conception du travail de Saint-Exupéry, mais je me suis rendu compte que les liens de l’amitié dans la création sont aussi éphémères que la liberté de Sartre.
   Tous les ouvriers s’espionnent, se  » couillonnent «   pour obtenir le plus tôt possible un avancement  et une augmentation de salaire.  Faute de pouvoir être créateurs, les ouvriers sont envieux.  Aussi, l’homme chaînon est une vision idéaliste, et sans lien avec la réalité.  Tu n’es pas un être irremplaçable, tu es une facture d’impôts en devenir.  La nourriture quotidienne de tous les exploiteurs de ce monde.  À mon départ, je n’avais pas franchi le porche que déjà mon remplaçant était installé.  Les patrons trouvaient en lui toutes les qualités qui me manquent : l’esprit d’esclavage, le goût du gain, l’amour de l’ennui et la haine de toute créativité ou responsabilité.
   Durant ce séjour à l’usine, j’ai connu le syndicalisme.  Le président du syndicat était venu donner une conférence sur les liens syndicalisme – politique.  J’ai été emballé. Puis, j’ai craché sur cette nouvelle forme de domination quand il empêcha les membres de donner leurs opinions.  Il leur inspirait une peur violette d’être ridiculisés et se vantait, à la réception, d’avoir su s’imposer aux « idiots ».
   Comment des hommes qui reçoivent des salaires cent fois plus élevés que celui de l’ouvrier qu’ils représentent peuvent-ils réellement prendre l’intérêt de ce dernier ?  La soif ne donne-t-elle pas la soif ?  N’est-il pas sincèrement plus alléchant de dominer que de servir ?  L’homme n’a-t-il pas  — à cause de notre système économique — le besoin fondamental de dominer pour survivre et s’épanouir ?
   Ainsi s’achemine la lutte des classes : les ouvriers parvenus exploitent les ouvriers à parvenir.  Il n’y a rien à espérer d’autre tant que l’homme voudra dominer et il est impossible d’enlever ce besoin tant que l’homme luttera pour survivre, tant que l’automation ne sera pas complète et mise au service de l’hommeLe syndicalisme et le communisme ne sont que de nouveaux moyens pour asservir l’homme comme les autres systèmes économiques quand l’intérêt institutionnel l’emporte sur le droit et le besoin individuel. Le syndicalisme est une réponse à l’abus des patrons quand le syndicat est assez intelligent pour avoir une vue d’ensemble qui réponde aux besoins de son groupe dans la société et non juste à son petit groupe. Dans la vie, il n’y a pas que les augmentations de salaires qui comptent, mais la qualité de vie qu’offre le travail.  La vie est un petit bonheur quotidien.  Le travail est un sentier pour le bonheur.
   J’ai ensuite travaillé en politique.  Je n’en pensais pas mieux que les politiciens.  Mes collègues étaient parfaitement lucides de jouer la comédie en opposant les programmes des différents partis.  Des nuances qui s’établissent autour des besoins de tel ou tel groupe social.   En politique personne ne pense au bien public général : on se suffit des conflits de personnalité et des intérêts personnels montés en capital politique.  On cherche le pouvoir point.
   Cette désillusion m’a probablement massacré le plus.  Il y a pas vingt solutions : ou je suis conscient de la réalité telle qu’elle est  et  l’homme est vraiment exploité, ou j’amplifie le dramatique de la situation par une sur conscientisation ; une exaltation du  » moi » et alors je suis fou.  Le plus grave : je crois être les deux à la fois.
   Cette situation ressemble énormément au sort actuel de l’humanité : les hommes sont enfermés dans une prison de verre et tout autour n’est qu’une nuit profonde.  Ils ont beau vouloir se libérer, cette prison est un labyrinthe sans issue.  C’est l’amour.  Personne ne peut y échapper sans briser la spirale et poursuivre ainsi, hors de ces cercles, la ligne droite, entre le fonds et le sommet qui nous conduit en-dehors de la vie, à l’Amitié.
   Qui a aimé une fois est prisonnier du sommeil de l’amour.  Pour se libérer, il faut ou cesser d’aimer (mourir) ou aimer à en briser le cercle hypnotique (vivre).  Puisque aujourd’hui, il est possible de créer le paradis sur terre, il faut accepter la vie au lieu de la rejeter. 
   Voilà pourquoi la raison, l’intelligence, le langage, la logique et l’homme doivent mourir dans leur évolution spirale pour devenir linéaire.  Cette mort sera la naissance de l’homme vrai.  Il vivra sans espoir, entier.  Il sera l’homme de l’imagination, de la création, de l’image, de la conscience et de la communion : l’homme historique de la quatrième dimension.  Pour vivre, il faut être au-delà de l’amour, car l’amour est le sommeil hypnotique du foetus.  Toujours dépendant.  L’homme n’est pas encore né, il est foetus, au stade la survie, de l’amour, mais bientôt l’AMITIÉ vaincra et il naîtra.
   Tout vice est un système de compensation et plus on empêche cette compensation, plus elle devient nécessaire.  Si on laissait  l’homme libre d’être vicieux, tant que ce vice ne met pas l’autre en danger, sur le plan sexuel, par exemple, s’il n’y a pas de violence ou de domination, il n’existerait presque plus de vice. Le vice n’est pas dans les actes, mais dans l’obsession de ces actes.  Un obsédé sexuel n’est pas un malade mental de naissance, mais le refoulement, la castration en font un névrosé qui peut à force de refoulement devenir dangereux.
   La castration et l’inflation du moi qui résultent de cette peur sont la cause première de cette névrose.  Mais, cette névrose est moins castrante, que la paranoïa féminoune.
   Nos conceptions actuelles nous obligent à tout analyser à travers le prisme des jugements de valeurs que nous ont laissé nos civilisations.  Elles déforment l’homme dans sa réalité, puisque tout être humain est au-delà de son choix  un être sexué attiré par des énergies qu’ils ne dirigent pas. Notre peur du mal nous empêche de voir ce qui mérite d’être sauvé en nous pour créer une évolution vers un meilleur. 
       Les religions ont inventé le mal à partir de la projection du refus des religieux d’être des êtres sexués, donc, mortels.  Aujourd’hui, les hommes ne sont pas des hommes, ils sont tout au plus des robots, des nouveaux-nés incapables de créer eux-mêmes leur vie, leur propre morale.   Un homme est un être unifié, progressif. Il se situe au-delà des religions, des patries, de l’argent, des sexes, de soi, pour être pleinement accueil et attention à tout ce qui l’entoure.  L’homme n’est pas un être survie, mais de vie.  Tant qu’il y a survie, il y a  » nécessité  » d’exprimer ses forces ; la vie exige au contraire une contemplation.  La survie emploie la domination, boit à la réalité sans la déformer, ni l’orienter vers le bonheur.  Vivre, c’est une recherche qui ne se termine jamais.  Une contemplation active des forces de l’univers.  La vie ne cesse de nous étonner de seconde en seconde par sa beauté et son harmonie dans le chaos.  La vie n’est pas qu’un spleen, l’exploitation du courage pour survivre, mais la participation, la communion entre la matière et l’esprit, une matière plus évoluée.  C’est une découverte.  Malheureusement, aujourd’hui, il n’y a plus de vie sur terre, mais que de la survie.  La vie nous force à découvrir les autres, à la libération du moi; alors que la survie nous accapare et cristallise notre attention sur nous.  La vérité, la réalité doit être l’unité de ces deux recherches, de cette double expérience de soi et des autres.  L’adoration est la fascination du tableau engendré par la communion de cette double force.
   
De plus, avec notre éducation , nos héros politiques, le cinéma et la télévision, nous voyons partout des hommes réussir facilement leur vie, ce qui provoque en nous ce besoin de réussite. Par ailleurs, face à la réalité nous nous rendons compte que la   » facilité » n’est pas aussi plausible.  On ne nous enseigne que le bon et le beau côté des choses.  Ainsi notre expérience, notre intransigeance envers nous-mêmes devient intenable : au lieu de blâmer l’éducation reçue nous nous blâmons de ne pas être ce que l’on aurait voulu être.  On s’imagine que tout est de notre faute et nous rendons notre volonté seule responsable de notre échec.  Le pire juge d’un homme, c’est lui-même.
  
Devant cette réalité, on accuse le monde de nous avoir menti et on se révolte.  On se révolte contre le monde qui nous empêche de nous réaliser.  En réalité, la révolte ne porte jamais sur le monde, mais sur nous-mêmes.  Notre insatisfaction se projette dans le monde.  Il s’ensuit la chute, le désintéressement, le désespoir…
   Le monde actuel souffre de la même  » inflation du moi  » qu’à l’époque où les hommes se croyaient le centre de l’univers ; mais cette fois, nous n’avons pas les mêmes compensations puisque le monde actuel est ce qu’il y a de plus individuel et chaotique.  Notre frustration est accrue par notre système d’éducation menteur, notre publicité menteuse, notre jugement inhumain sur les hommes, notre ruine sociale.  Puis, la solitude et le mépris de soi engendrent la violence.  D’ailleurs, notre solitude naît de la castration sexuelle et de la recherche purement corporelle ou purement spirituelle de l’Amour, oubliant que celui-ci est un processus psychique enrichi du langage et de l’expression.  La réalité est ce qui nous entoure.  Ce que nous percevons. Ce que nous faisons nôtre.
   Nous exaltons les possibilités humaines, nous leur faisons appel, mais en même temps nous les empêchons de se manifester.  Et ainsi se prépare la révolution tranquille universelle.  Toute révolution locale est éphémère puisqu’il ne faut pas changer une situation locale pour retomber dans le cercle vicieux de la coexistence pacifique qui entretient capitalisme et communisme;  mais crée une nouvelle situation sociale où l’homme l’emportera sur l’économie.  Les moyens qui normalement doivent réaliser l’homme l’asservissent. L’économie et la guerre sont nos pires ennemis.
   C’est pourquoi il est nécessaire de rétablir l’homme dans sa réalité.  Autrement, nous aurons des révoltes.  Actuellement, pour qu’une révolution soit efficace, elle doit être universelle et globale.  Une révolution de la pensée, de la conscience. Toute autre forme de révolution n’est que rêve d’étudiant.  Il faut tuer les héros, brûler les autels et voir que l’homme n’est ni bon, ni mauvais.  Il est une puissance propre et indépendante qui se réalise selon ses relations avec les différents milieux dans lesquels elle évolue.
   Il faut cesser de juger les gens avec la morale ou l’esthétique et vivre des valeurs de création, d’imagination, d’entraide.  La morale et l’esthétique produisent elles-mêmes les déviants en sélectionnant les individus, en les divisant, en créant des groupes qui s’imaginent être les seuls à avoir raison et une vision correcte de la vie.
   Non.  Il faut trouver le centre d’intérêt de chaque individu et le développer au maximum en lui permettant de s’épanouir au service des autres.  Ce centre d’intérêt est souvent rien d’autre qu’un vice à contrôler.  Cette situation ne doit pas nous scandaliser.  Au contraire, elle doit nous emballer : elle est humaine.  Il faut découvrir ce vice et cette vertu et l’orienter au service des autres.
   Pour être un homme, il faut être au-dessus de la morale conventionnelle qui ne touche pratiquement que la sexualité , car elle naît d’un complexe d’infériorité, d’un problème sexuel social, et ment quant à ce qu’est l’homme dans sa  » toute réalité » (i.e. peu de chose).  Il faut cesser de regarder le monde avec des yeux de moralistes– la morale est moins importante que l’humanisme–. On doit le concevoir avec les yeux scientifiques de l’enfant, qui ne cherchent ni à le condamner, ni à le changer, mais à le comprendre et à y boire ce qui est beau et valable.
  L’homme n’évolue pas, il est logique et conséquent, fidèle à son passé, parfois même incapable de dominer son comportement, d’où la sagesse est de ne rien juger.  Cela n’implique pas refuser de voir les choses.  Quand on veut en sauver peu, on risque de tout perdre.  Il faut essayer de sauver le maximum, sans craindre d’en perdre un peu.  Aucun individu n’est mauvais en soi. Il le devient.
   J’écrivais de telles réflexions quand entra mon petit lycéen.  Il était plus beau que jamais.  Il s’approcha le sourire aux lèvres et commença à se déshabiller en criant :
                                    » La société est morte !  »
Vive la mort !                                                Vive le vice !
                  

                          » Vivons donc puisqu’il faut vivre ! » 

 

   Et tous les deux aux Indes, en silence, nous avons répété le rituel de l’amour devant les bouddhistes qui criaient : «   Faisons du karman pour revivre.  Un jour le paradis sera sur terre.  La bête mène ; laissons la mener jusqu’au bout et essayons de la mettre au service de l’Homme.  Dorénavant, le ciel est sur terre. L’homme élimine la violence ».
                             
                                               » Vive la vie ! «   
 

 

Vive la vie !   Pour échapper au sommeil de l’amour, il faut assez aimer pour le briser, mourir et jouir de cette «amitié» où l’amour est cent corps et cent sexes.
  
Le problème primordial est la communication et les moyens à prendre pour évoluer de l’homo-vicièr à l’Homo-contemplore.  Il faut chercher ce qu’il y a d’assez valable pour que même les défauts de la société ne nous arrêtent pas ; mais au contraire, nous incitent à créer un monde où la Connaissance et l’Amitié banniront la violence et l’injustice.  Un monde où on s’élèvera au-dessus de toute ce qui nous sépare en tant qu’hommes, tout ce qui engendre la violence et la haine.
   Je me rappellerai toujours son retour.  Je vivais de ses lèvres et de sa voix quand pour la première fois quelqu’un me disait en m’aimant :
    » Cela n’a pas d’importance, moi aussi j’ai eu des démêlés avec la justice des hommes. Tu n’es pas aussi mauvais que tu le dis, car ta déchéance tient à des règles folles inventées pour mieux dominer les individus.  Comment des tueurs peuvent-ils inventer une morale qui respecte vraiment l’homme et sa liberté ?
   Je vivais ces minutes où, pour la première fois de ma vie, après son baiser je sentais le besoin de me taire et de ne vivre que de mes yeux, mes oreilles, mes mains, mon corps entier pour ne percevoir que lui : pour mourir et renaître par lui.   
   Cet état, pour la première fois loin de me faire honte, créait en moi un seul désir recommencer, le revoir et me donner complètement, à jamais, à lui seul.
   La religion ne me condamnait plus intérieurement.  Au contraire, je priais pour le revoir en me disant qu’il est impossible que Dieu condamne le bonheur et l’amour : un être aussi parfait et aussi ami ne peut juger l’homme avec notre intransigeance humaine.  L’enfer ne m’effrayait plus.  Même si c’était par elle que je devais le revoir, cela n’avait pas d’importance. J’étais prêt, pour la première fois, à me damner pour un autre.  J’avais vaincu la pire des peurs, la peur intérieure, l’aliénation.  L’argent dont j’étais privé depuis cinq ans, n’avait pas d’importance ; je travaillerais, j’expérimenterais mes forces pour lui plaire.  Tout n’était plus que Daniel.  Je l’adorais.  C’était la première fois et la seule certitude de ma vie.  Je voulais vivre. Vivre pour lui, vivre par lui.  Vivre !  Vivre !  Vivre ! J’avais agonisé cinq ans pour cette journée et j’étais prêt à agoniser cinq nouvelles années pour le revivre.
    Par lui, j’apprenais que malgré les lassitudes de la vie, tant et aussi longtemps qu’il existera sur terre deux êtres qui dans leur coeur portent cet amour vrai, cette Amitié, cette sublime minute de reconnaissance qui donne à elle seule un sens à la vie, il est impossible que l’humanité disparaisse. La vie vraie est possible et il ne nous reste plus qu’à trouver un moyen qui, je crois, est la vérité et la franchise pour que cette vie vraie ne soit pas qu’une journée dans notre vie, mais le Bien permanent.   Le véritable langage est le silence dans l’admiration d’un monde qui vit en nous.  Les morts sont un mur et les yeux, le corps, le véritable organe de la parole, de la communication, de la communion. J’apprenais la mort en moi de l’homo-vicièr et la naissance de l’homo-contemplore où, dans la connaissance de soi et de l’autre, les hommes apprendront à vivre réellement heureux dans la non-violence et la justice.  J’avais réussi ma vie : je m’acceptais et m’aimais tel que je suis et j’en remerciais Dieu, Jésus, Yahvé, Bouddha et Allah.  Je leur demandais qu’enfin ils soient réellement la voie de l’Amitié  …  la seule raison d’exister des dieux.  

Le credo de l’Homo-contemplore.

Les instincts de conservation sont morts !  La vie est née.
L’époque de la raison est morte ! La transcendance est née.
L’époque de la mémoire est morte !  L’intériorisation est née.
L’époque de l’ignorance est morte ! La compréhension est née !
L’époque de la violence est morte ! La fraternité est née.
L’époque de la morale est morte !  La conscience individuelle est née.
L’époque de l’homme divisé est morte ! L’homme authentique est né.
L’époque du savoir et de la science est morte !   L’ère de la Connaissance est née.
L’époque de l’art est morte !  L’ère de la contemplation est née.
L’époque de la production est morte !  La gratuité est née.
L’époque de l’hypocrisie et du mensonge est morte.  La franchise est née.
L’époque de l’histoire est morte ! La situation est née.
L’époque du capitalisme et du communisme est morte ! L’ère du partage est née.
L’époque de l’argent est morte ! Le service est né.
L’époque de la méditation est morte ! L’Amitié est née.
L’époque des églises est morte ! La spiritualité est née.
L’époque de la terre est morte.  Le cosmos est né.
L’époque de la coexistence sociale est morte !  La tolérance est née.
L’époque du passé et de l’avenir est morte ! Le présent est né.
L’époque du mariage est morte !  L’amour libre est né.
L’époque des sexes est morte.  L’Amitié est sans sexe.
L’époque du divorce est morte ! La reconnaissance est née.
L’époque du devoir est morte !  Le don est né.
L’époque de la sincérité est morte !  La Vérité est née.
L’époque du commerce est morte !  La justice est née.
L’époque de l’introspection  est morte !  La psychanalyse est née.
L’époque de la dignité est morte !  L’égalité est née.
L’époque de la culpabilité, du péché et de l’infériorité est morte !  La responsabilité est née.  Hourra pour la responsabilité !
L’époque de l’intransigeance est morte !  La nuance est née.
L’époque de la survie est morte. Vive la survie. La durée est née.
Hourra pour la durée !
L’époque de l’espérance est morte !  Vive l’espérance ! Le bonheur est né.  Hourra pour le bonheur.
L’époque de la satisfaction immédiate commence.
L’époque de la durée commence.
L’époque de la Contemplation commence.
L’époque de l’Amitié commence.
Dieu n’est pas mort,  il n’est pas encore né.
L’Homme vrai ne mourra pas ; il va bientôt naître.

 

L’Homo-vicièr, les Éditions du Temps, Sherbrooke, février 1968. 

 

15 Mai 2008

L’homo-vicièr (histoire et fin)

L’homo-vicièr fut probablement ma première grande entreprise d’introspection.  Je fréquentais à cette époque le Collège des Jésuites, à Québec.  J’étais le petit ami de Micheline et j’étais attiré et fasciné par les jeunes garçons.  Comment comprendre que ça t’arrive ?  Qu’est-ce que t’as fait de travers pour te ramasser dans la liste des gens les plus proscrits de l’univers quand tu te crois un bon gars ?  L’homo-vicièr était une réalisation logique, car je me demandais encore ce que «je suis».   Ce fut très long et difficile d’y répondre.  D’abord, parce que le système nous présentait comme des anormaux, des malades mentaux, des montres. Comment se déculpabiliser ?  J’en étais même pas encore là ; d’autant plus que j’étais fondamentalement religieux.  Je n’aurais jamais cru qu’un jour  cette religiosité m’amènerait à m’élever contre la morale traditionnelle et, comme libre penseur, devenir un guerrier des droits de la personne : Tu es le seul maître de ton corps et de ton esprit.   J’étais malheureux et j’essayais de m’en sortir.  Heureusement, la sexualité n’occupe pas la majorité de notre temps de réflexion. Je trouve même ça fatiguant qu’on en parle autant.  Avec une conscience personnelle, ce sujet serait de plus en plus secondaire : pas de violence ou de domination, pas de problème.  La découverte de ton orientation sexuelle ne se fait pas à la vitesse de la lumière pour tout le monde.  Le gars qui est fondamentalement « straight » ne s’interrogera jamais.  Il aime les femmes comme la très grande majorité des humains.  La seule question pour lui est comment et qui mariera-t-il ?  Une vie simple, toute tracée d’avance. L’interdit et l’isolement créent tout le drame et l’importance que l’on accorde à la sexualité chez le pédéraste puisque maintenant on accepte, pour un temps du moins, l’homosexualité.   La première chose à faire, adolescent, quand tu te découvres différent des autres, pour survivre à l’appel du suicide : apprendre à t’accepter comme tu es.  Puis, avoir un peu confiance dans la vie.  Il y a sur terre des millions de personnes assez intelligentes pour ne pas te juger et te condamner. Souvent, les épreuves qui nous arrivent nous permettent de mieux se réaliser, car elles nous donnent la chance de mieux connaître nos limites.  À cette époque, il n’était pas question de pouvoir dire : les trous-du-cul ce sont ceux qui formulent la morale pour nous.  Tout devrait être permis tant et aussi longtemps qu’il n’y a pas de violence.  Ce n’est même pas encore reconnu aujourd’hui. On est encore plus loin de reconnaître, même si c’est scientifiquement prouvé, que le jeune a une orientation sexuelle dès sa naissance et qu’elle se développera au cours des expériences de la vie, souvent même à son insu.  C’est incroyable que le système dépense une petite fortune sous prétexte de défendre les jeunes sur internet et que le ministre de la Justice ne soit pas assez intelligent pour comprendre que des policiers à la recherche des gens disparus, c’est plus important et plus intelligent que de payer des flics à se rincer l’oeil sur la pornographie infantile. Mais, le système doit protéger le territoire de la pègre et de la police en matière sexuelle.  Il faut s’attaquer à ceux qui nagent entre deux eaux.  On crée des lois compliquées, pleines de nuances pour maintenir le racket judiciaire.  Les parents doivent avoir un contrôle sur l’internet de leurs jeunes. Le contrôle parental, ça existe non ?  Mais, des policiers provocateurs, ça permet de créer de emplois et de nourrir les statistiques afin d’alimenter la paranoïa envers la sexualité.  Pas de cas, pas de raison d’investir.  Qui protège-t-on réellement : les jeunes ou les emplois ?  On vient d’arrêter un professeur de Montréal aux États-Unis.  Il dialoguait sur internet depuis six mois (c’est ce que j’ai lu dans les journaux) avec ce qu’il pensait être un jeune garçon de 13 ans alors qu’en réalité c’était un ancien flic qui fait la chasse aux pédérastes qu’il appelle pédophiles.  J’ai bien de la difficulté à comprendre comment on peut l’accuser d’attentat à la pudeur alors qu’il n’y a pas de victime.  Peut-on condamner quelqu’un sur les intentions ?  Assez pourri merci.  J’entendais un psychologue dire qu’une personne qui est plus de six mois excitée par la sexualité des jeunes est un pédophile.  C’est nouveau.  Qu’il n’est pas nécessaire de passer à l’acte pour être pédophile.  Dans ce cas, ça intéresse qui ?  S’il ne passe pas à l’acte, c’est qu’il se contrôle en maudit.  Pourquoi avoir des agents provocateurs pour le prendre au piège ?   En quoi cela regarde-t-il nos bonnes âmes conservatrices ?  Mêlez- vous simplement de vos affaires !  Les jeunes ont aussi le droit à la vie privée et à leur intégrité physique, à leur orientation sexuelle.  À cinq ans, on peut déjà établir l’orientation sexuelle des enfants par la pupille des yeux.  Quelle est ta responsabilité dans le choix de ce qui t’arrive si c’est de naissance, génétique ?   Comment choisis-tu ce qui t’arrive ? Il fut un temps à Montréal où les justiciers comme cet ex-policier faisaient la chasse aux homosexuels.  On a établi clairement que ces personnes qui se voient moralement dans l’obligation de chasser les homosexuels  sont des homosexuels latents qui s’ignorent et se détestent inconsciemment car ils refusent de voir chez eux leurs tendances.  En chassant les autres,  ils s’auto punissent et dénoncent leur propre réalité qu’ils rejettent et refusent de reconnaître. Si je combats le mal, je ne suis pas le mal.  Ce sont, eux, les malades, car, ils sont prêts à se servir de violence pour se faire justice.  En quoi un jeune qui se fait faire une pipe est-il victime ?  Est-ce pire que d’être un enfant soldat ?  Qu’un enfant travaille dans une usine pour presque rien, comme un esclave ? Les moralistes comme les Conservateurs du Canada ou les Républicains américains sont incapables d’appliquer la morale qu’ils nous forcent à vivre.  Ils sont prisonniers de leurs contradictions.  Que fait-on pour rapatrier le petit gars canadien détenu par les Américains ?  Omar Khadr,c’est un enfant soldat   Comment peut-on accepter de détenir des prisonniers sans qu’ils aient droit à un procès immédiat ?  Il ne peut pas y avoir de justice avec des détentions arbitraires.  C’est contre notre interprétation de la démocratie.  Comment peuvent-ils après prétendre que nos armées défendent la démocratie ?   Avec Harper, nous sommes dirigés par George Bush que l’on prétend pourtant ne pas approuver.  Où est notre logique ?  Politiquement au fédéral, il n’y a qu’un vote possible : l’abstention.  Pas un parti politique n’a de valeurs, sinon pour ramener notre bon vieux fonds religieux.  D’ailleurs, en rejetant les propositions du Bloc, les fédérastes prouvent mieux que tous les autres discours que le mot « nation » ne veut rien dire pour eux.  Seuls les fédérastes sont assez naïfs pour croire que c’est autre chose qu’un moyen pour avoir le vote des Québécois.  Pas de pays, pas de nation. Je ne comprends pas qu’on en doute encore. Ça fait 40 ans que les fédérastes nous mentent, nous étranglent.  On doit être des masochistes.  Les beaux moutons ! 

 15 Mai 2008

Homo-vicièr: importance littéraire.
 Pour moi, l’Homo-vicièr fut extrêmement important dans mon propre développement.  Il signifiait que je venais de décider de m’accepter tel que j’étais.  C’est essentiel de t’accepter si tu rêves d’améliorer le monde.  C’était aussi le début d’une lutte qui n’en finira jamais pour exprimer le droit d’un individu d’aimer qui que ce soit en autant que l’autre soit bien d’accord.  Il y a toute une nuance à apporter entre la sexualité (la tendresse, etc.) et la génitalité (le sexe) et je commençais à saisir les nuances.  L’homo-vicièr, c’était l’expression de ce débat intérieur.  Les professionnels ne font rien pour répandre la vérité sur la sexualité des gens, surtout des déviants, simplement parce que c’est plus payant de maintenir l’ignorance.  Quant au développement de ma littérature, ce livre fut des plus précieux.  D’abord, parce que M. Antoine Naaman, de l’université de Sherbrooke, a décidé qu’il me  » coachait  » sur le plan de l’écriture.  C’était un livre d’une affreuse médiocrité sur le plan de la structure des phrases, de la grammaire.  Antoine m’a permis de percevoir la différence entre un texte assez bien écrit et un torchon.   Dans ma tête, seul le message comptait.  Antoine m’a fait comprendre la nécessité d’une certaine qualité pour respecter celui qui nous lit.  Il m’a fait gravir un échelon et j’ai travaillé comme un fou pour parvenir à le satisfaire.  Il était un professeur d’une extrême exigence.  Je lui dois un merci éternel.  Antoine est celui qui m’a aussi fourni l’argent pour publier mon livre, en me demandant de ne pas en parler pour ne pas le priver ses subventions gouvernementales.  Au Québec, on ne sait pas encore, même dans les mieux littéraires, qu’il existe toutes sortes d’écriture et que vouloir être écrivain, il faut d’abord croire avoir des choses différentes à dire.    Les Auteurs réunis venaient de me mettre à l’index. Je suis un écrivain maudit depuis que j’écris parce que je me dis pédéraste.  On parle de liberté d’expression, en autant que tu dis la même chose que tous les autres.  À preuve, le rejet que je vis depuis que j’ai publié La pédérastie mise à nu.   Pourtant, le propre d’un essai, c’est de défendre des points de vue.  Comment le faire, si tu n’as pas le droit de dire ce que tu penses ?   D’autre part, le livre a été accepté et primé dans un concours d’une maison d’édition en France. Le jury a été divisé entre ceux qui me percevaient comme un névrosé et ceux qui me croyaient un génie.  Je trouve comique que l’Homo-vicièr s’applique encore plus à nos jours qu’à l’époque où je l’ai écrit.  Nous devenons de plus en plus hypocrites et conservateurs.  J’ai remis ce livre à Robert Bourassa, à l’Assemblée Nationale.  Même s’il avait partagé mon point de vue, il n’aurait jamais pu faire accepter ce que je disais.  J’étais trop fanatique pour le comprendre à cette époque.  Ce fut une très belle expérience littéraire qui me vaut encore aujourd’hui d’être un écrivain dont il faut avoir honte.   Je ne sais pas pourquoi je continue d’écrire quand tout un système essaie de me faire disparaître pour empêcher qui que ce soit de se faire influencer par ce que j’écris.  Je suis probablement un des seuls écrivains qui payent encore pour écrire.     

 15 Mai 2008

Un pont littéraire et de vie.
 L’homo-vicièr m’a permis d’exprimer ce que je ressentais vis-à-vis ma sexualité, mais aussi quant à l’absence d’éducation sexuelle positive au Québec.  Je n’aurais jamais cru au moment où j’ai écrit Hymne à l’amour, le vice, la révolte, un recueil de poésie de jet, dans laquelle je parlais de mes amours avec Daniel que la liberté sexuelle prendrait autant d’ampleur.  Nous partions avec des interdits absolus et  les homosexuels étaient de l’avis de tous : des malades mentauxLe sexe était un tabou absolu en dehors de l’hétérosexualité.  Une chose dont on ne parle qu’à la cachette parce qu’on est « sale » d’aborder de tels sujets.  La censure d’alors ressemble à celle que l’on impose aux jeunes d’aujourd’hui, en les incitant à dénoncer et en faisant croire que la curiosité des jeunes filles est de l’hyper sexualisation. La sexualité ne devait pas exister quand on était jeune.  Aujourd’hui, cette même découverte est l’hyper sexualisation.  Toutes les scrupuleuses de la nouvelle génération de féministes s’imaginent que les filles n’ont jamais eu de sexualité avant le mariage… À mon époque, les féministes revendiquaient leur sexualité tout comme moi.    Imaginez l’homosexualité.  Conférer des droits aux homosexuels, c’était s’assurer qu’un jour ils pervertiraient tous les jeunes.  On a toujours combattu l’homosexualité en faisant croire que c’était pour défendre la chasteté des jeunes.  On confond protection et domination.  On s’imagine que la perception sexuelle est la même pour un gars  et une fille.  On oublie jusqu’à quel point la religion nous a lavé le cerveau sur le plan sexuel.  On croyait dans le pape à cette époque-là.  Pourtant, quand le Parti Québécois a pris le pouvoir, il a créé la Charte des droits de la personne.  Cette charte reconnaît les droits des homosexuels et de devait en principe protéger les jeunes contre l’abus des adultes concernant la sexualité.  C’est pourquoi on avait inclus la clause selon laquelle il ne doit pas y avoir de discrimination au niveau de l’âge.  Bien évidement,  policiers et gens de droite se sont mis à pleurnicher sur leur sacro-sainte obligation de « modèles » et de « protecteurs », obtenant que la sexualité soit enlevée de la conception du droit à la non-discrimination pour les jeunes quant à l’âge et on a omis le droit à son intégrité personnelle et la vie privée également pour les protéger contre eux-mêmes et leur innocence.  Quel jeune pourrait essayer de défendre son droit à la sexualité ?  Marginaliser ce droit, c’était le tuer dans l’oeuf.  La religion venait encore une fois de nous rejeter au Moyen-âge. Pour empirer les choses, le fédéral pour rapatrier la constitution, a inventé sa propre charte afin de combattre celle des indépendantistes. Cependant, au début, les clauses permettant une ouverture sur l’homosexualité n’existaient pas.  Il en fut toujours ainsi avec les fédérastes.  Il suffisait d’avoir une bonne idée au Québec pour que le fédéral essaie de la supplanter afin de faire croire aux gens que ça venait d’eux.  Les fédérastes ont toujours fait semblant d’être pour la démocratie.  Ce doit être pour ça que la facture militaire de Harper est plus près de 90 milliards $ que de 40, comme je l’avais mentionné.  Le Canada est devenu une poubelle américaine républicaine à la Bush avec Stephen Harper.  Et, quand on écoute Stéphane Dion, on a la conviction qu’on est dans la merde pour longtemps.  Je n’ai jamais vu un imbécile d’une telle espèce. (Michaël Ignatief est encore pire). Je trouve que Jean Chrétien, que j’ai déjà appelé Jean Crétin sur les ondes de Radio Canada,  avait au moins le mérite d’avoir des valeurs et d’y croire.  Je viens de terminer sa biographie.  J’avoue que sa compassion pour l’Afrique et les pays pauvres me plaît beaucoup.  Dommage qu’il fut fédéraste !  Quand on voit ce qui se passe dans le monde Myanmar et Chine, on se rend compte que la survie humaine dépendra très vite de la solidarité chez les plus pauvres.  Ça fait mal au coeur de voir des milliers de gens mourir dans de telles tragédies et ne pouvoir rien faire pour les aider parce qu’on a décidé de m’écarter de tout pour protéger les enfants…  L’homo-vicièr  m’a permis d’écrire Laissez venir à moi les petits gars parce que j’avais maintenant la certitude que je n’étais pas le monstre que l’on prétendait voir chez tous les pédérastes.  Cette libération a aussi été possible parce que je venais, en allant chez les Jésuites, de découvrir la Grèce Antique, avec ses poètes comme Ovide et les écrivains français qui avaient abordé le sujet comme André Gide, Roger Peyrefitte, Montherlant et Tony Duvert.   J’admets que mes écrits étaient une forme de provocation. C’était ma révolution.  J’y croyais et je la vivais dans tous les pores de ma peau.  Quand j’étais dans l’Ouest, j’avais fini ma première tentative de roman La fin d’un état.  Je l’ai présenté à Gérald Godin avec Laissez venir à moi les petits gars. Il a décidé de publier le deuxième, car, disait-il, c’était celui qui me ressemblait le plus. Je voulais que mes romans puissent être adaptés au cinéma.

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