Laissez venir à moi les petits gars.

          Laissez venir à moi les petits gars.

       1963.  Après plusieurs mois de chômage, je suis arrivé au Petit Lac, plein de bonne volonté.  J’y serai journaliste pour le seul hebdo du coin, l’Aiglon.   La Tribune, de Sherbrooke, venait  de me congédier pour des raisons d’ordre politique.  Je me suis installé chez les Bernard, une famille composée de Carole, Diane et Jean-Guy,
      En plus de mon travail régulier, je participerai à une émission radiophonique au cours de laquelle je commenterai l’actualité.  Ce sera au cours de cette émission que je combattrai la politique de Jean Lesage en ce qui a trait à la construction de l’actuel pont Pierre-Laporte ; je favorisais davantage un tunnel entre Québec et Lévis.  Cette émission deviendra la principale cause de l’acharnement des libéraux du coin à me détruire.  Et c’est ainsi que le sexe devint une politique répressive.

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     La nature dans ce coin du comté de Dorchester était, règle générale, encore plus pauvre que dans la région de Lac-Mégantic.  Les gens étaient emprisonnés dans une situation misérable.  Sauf les églises, qui atteignaient une élégance très disproportionnée, face au niveau de vie de la population.  Tout semblait abandonné au gré des hivers … les jeunes n’y étaient que plus beaux.
       À mon arrivée, je me suis plu à faire croire à Michel que j’étais millionnaire, propriétaire de puits de pétrole, quelque part dans le monde.  J’avais inventé cette histoire pour attirer son attention.  Il me plaisait beaucoup.  Michel avait environ 14 ans.  Noir.  De beaux yeux railleurs.  En l’apercevant, je le déshabillais des yeux.  Je le voyais se promener avec fierté, exhibant des belles petites fesses rondes, douces à caresser, et de l’autre côté une magnifique petite graine de quelque trois pouces, un peu croche, quand il était bien bandé.  Michel était mon favori quant à l’aspect physique.  Il était une de ces merveilleuses petites putains, conscientes de leur beauté, agace-pissette ou prostituées, selon les humeurs.  Un de ces petits qui se font coureurs de jupons avec les garçons de leur âge pour éblouir et qui songent continuellement à coucher avec des amants payants pour se faire admirer davantage.  Deux ou trois fois, je l’ai masturbé.  Je l’aurais bien sucé, mais à l’époque cette pratique me gênait, même si, plus jeune, je l’avais quelquefois particulièrement savouré avec un camarade.
     Michel s’est aussitôt aperçu de mon penchant à l’égard de son magnifique corps d’adolescent et, durant quelques semaines, il est venu tendre la perche de mon côté.  Il a accepté de se déculotter après quelques allusions  et pour répondre à un pari quant à ses performances.  Pauvre Michel !  Il était aux femmes … c’est pourquoi je ne l’ai jamais chassé davantage … j’ai toujours eu beaucoup de respect quant au désir des autres, même si parfois, à l’occasion, la passion devient si forte après une longue période d’abstinence que je me permets d’insister.
      Michel me présenta Danny dont le père était propriétaire du cinéma local.  Dès notre première rencontre, il fut irréfutablement établi par la façon dont il s’offrait qu’il n’y aurait aucune résistance de sa part.  Danny est devenu, somme toute, mon meilleur petit ami au Petit Lac.  Il jouissait honnêtement de ma présence.  Nous n’avions pas à nous combattre.  Nous étions heureux de travailler et de jouer ensemble.  Il était mon confident et en retour,  je me dépensais à l’aider ainsi que sa famille.  Je n’avais pas à craindre d’être à nouveau exploité financièrement.  Il est très rare d’avoir des amis qui n’ont aucun intérêt à le demeurer. 
      Comme moi, Danny voulait se débarrasser de ses  » mauvaises habitudes ».  Aussi, nous étions-nous entendus pour restreindre toutes nos activités sexuelles avec les autres.  Nous nous consacrerions mutuellement au salut de nos âmes en nous masturbant mutuellement quand le besoin se ferait «  trop sentir « .  Nous nous exhortions l’un et l’autre à la chasteté et pour y parvenir nous créions toutes sortes de jeux et de travaux …  Cette sublimation nous garantissait de vivre ainsi plus paisiblement avec nous-mêmes, car nous avions un moyen à la fois de ne pas répandre   » notre perversion  » et de satisfaire nos appétits quand ceux-ci atteignaient dans leur refoulement un point d’asphyxie. 
      Un après-midi, nous nous étions rendus en groupe nous baigner.  J’avais alors essayé de voir comment était bâti chacun de ces charmants compagnons.  Mon intérêt pour les formes du maillot et surtout les ouvertures aux cuisses fut vite remarqué et toute cette jeune bande d’enfants moqueurs, honteux, mais adorant les plaisirs de la chair, prit plaisir à faire défiler et redéfiler leur élégance qu’ils apprenaient à bien mettre en évidence.  L’innocence et la chasteté des enfants n’existent que dans la mémoire maladive des parents qui confondent la répression sexuelle à laquelle ils ont éternellement été asservis et les véritables sentiments éprouvés lors de leurs excursions dans la vie : le plaisir.  Les jeunes peuvent jouer aux fesses sans problème jusqu’à ce que la haine maladive du corps engendré par notre civilisation les ait profondément atteints.
         Quant à moi, je jouissais de voir à travers des ouvertures trop grandes, les magnifiques appareils d’amour dans ces vêtements qui les compressaient un peu sur le ventre.  Conscients du jeu, je jouais.  J’ai cherché et réussi à voir deux d’entre eux, nus, quand se déshabillant à tour de rôle, ils faisaient semblant de ne pas me voir et m’exhibaient des anatomies bien différentes, mais toutes deux très agréables au regard.  Le premier avait environ 15 ans et le deuxième 12.   Pour toute cette jeunesse, ce simple jeu a, je l’ai compris par la suite, pris l’allure d’un véritable péché collectif … les parents et la police venaient d’entrer dans le décor.  En s’accusant de s’être laissés inciter à ce jeu, ils inauguraient leur rôle de victimes, de pauvres âmes à consoler de s’être fait déflorer par un maniaque … Les jeunes ont beaucoup d’intérêt à tirer de telles expériences : d’une part, ils aiment l’aventure, d’autre part, s’ils se font prendre, ils en déchargent la responsabilité sur celui les a entraînés.  Ce malheureux monopolise toutes les haines, et finalement, les jeunes bénéficient des traitements de faveur accordés aux pauvres victimes des démons libérés

                     
Malheur à ceux qui scandalisent les enfants.

        De ce groupe, François était un des plus jeunes, mais de beaucoup le plus beau.  Il ne s’était pas fait tellement remarquer ce jour-là ; mais, par la suite, il est souvent venu à bicyclette avec moi.  J’ai pris goût à ses mains sur mon corps, à ses lèvres contre mes joues quand nous luttions ensemble, et surtout, à la chaleur qu’il mettait à m’étreindre.  Après avoir longuement parlé et joué ensemble à lutter, j’ai passé ma main dans son pantalon.  Il était bandé.  François s’est arrêté et m’a dévisagé.
      – T’as une belle petite queue.  Veux-tu me la montrer ?
      François refusa.  J’ai cru qu’il agissait ainsi, comme plusieurs, pour me forcer, en jouant au pudique, à recommencer avec plus de tact ou plus de force.  Plusieurs jeunes aiment se sentir adorés et ils jouent aux vierges offensées  — tout en feignant la putain — avant de se livrer.  Ils peuvent ainsi mieux assouvir leur besoin, se faire dire qu’ils sont beaux, se faire caresser, se sentir désirés, dignes de provoquer des crises.  Ils cherchent souvent dans ces jeux une affection qu’ils ne trouvent pas dans leur famille.  Pourquoi en aurait-il été autrement avec François ?

                                Le diable pénètre comme l’illumination

      Je luttai à nouveau avec François.  Il semblait avoir tout oublié.  Nous riions.  J’ai profité de ma force pour défaire sa ceinture, descendre sa braguette et son caleçon.  Il avait une petite queue adorable.  Je le masturbai un peu  jusqu’à ce qu’il ait une nouvelle érection.  Il me regardait impassible.  Soudain, il se releva, se reculotta puisque je l’avais maintenant presque nu devant moi et partit en pleurant.  Je ne comprenais rien, j’avais peur de l’avoir blessé sans m’en rendre compte.  Chez lui, comme dans toutes nos familles, le sentiment d’être amoindri ou diminué en se laissant poigner le cul est une forme d’éducation tellement enracinée qu’en de telles occasions on se laisse faire, comme le commande la nature, puis, on le regrette après , comme nous le commande notre éducation.  Si on ne le regrette pas, selon son éducation, la perversion est telle que seule la prison, l’asile ou l’enfer sont à la hauteur du crime.   Aussi se repent-on pour pouvoir recommencer avec plus d’aisance, dans une plus grande sécurité.  J’étais un enfant, brisant un bibelot de prix dans un musée.  Je regrettais d’avoir agi ainsi.

                                            Un péché accusé est à moitié pardonné

                                                          
2

     
  J’ai commencé à m’intéresser à la vie sexuelle vers quatre ou cinq ans.  Je jouais au docteur avec les autres ainsi qu’au boeuf et à la vache.  J’avais même une épouse, Christiane.  Je me rappelle qu’on se moquait de moi à ce sujet, ne comprenant pas ma gêne de faire l’amour avec les autres.  Mes aînés étaient pourtant de bons professeurs.
       Mon attrait pour les garçons a pris forme quand je fus surpris de constater que Coco, un gars volumineux, avait une toute petite queue comme moi.  Je m’attendais au contraire.  Pendant des années, j’en ai rêvé et essayé de la voir à nouveau ainsi que de la toucher.  J’ai entraîné dès lors tous les garçons sur mon passage pour y mesurer et constater la relation entre la grandeur, le poids du corps et les dimensions de la verge …  probablement que mon excès de pudeur et la honte maladive de mon nombril, à toutes fins pratiques, n’a commencé que par cette perception d’avoir en plus de la laideur, la faiblesse dont tout le monde se moquait, l’isolement dans lequel je me sentais prisonnier, l’infirmité d’avoir une petite queue, infirmité si honteuse que plus tard je la transférais sur le nombril pour mieux oublier l’outrage subi par une telle offense … j’en avais toujours moins que les autres.  Les différences de formation m’excitaient beaucoup.  Je n’arrivais pas à perdre cette hantise de voir les autres, de les admirer …
       D’autre part, j’étais viscéralement attiré par la beauté des visages des garçons.  Moi, j’étais si affreusement laid.  Mon père ne cessait de me le répéter pour m’agacer, et moi, pauvre imbécile, je le prenais au sérieux.

                                 Heureux ceux qui souffrent, ils seront consolés …

       Jeune, j’étais très complexé.  Je me croyais laid, déformé puisque j’avais une légère infirmité au nombril.
       L’atmosphère dans laquelle je vivais était très religieuse.  Aussi, j’ai voulu devenir un saint.  Je retrouvais au pied de l’autel l’amour qui me manquait ailleurs.
        Malgré  toutes mes tentatives de bonté, j’avais un caractère de chien.  Ne sachant à qui et surtout de quoi parler ou parlant trop à ceux qui m’écoutaient, il ne me restait plus qu’à me sauver dans le bois quand la douleur devenait trop forte.
        Je me sentais inférieur aux autres.  J’avais un monde à part.  J’étais rejeté. Incapable comme les autres d’avoir des amis, des goûts dont tout le monde se moquait et une impuissance chronique à saisir cette dualité entre le paradis et l’enfer.  Pour aimer, j’étais prêt à tout …
        Si mon impuissance à être comme les autres me torturait, les jeux par contre m’amenaient à adorer la vie.  Je crois qu’à cette époque j’étais moins conscient des frustrations que je me l’imagine aujourd’hui.  Je vivais trop inondé de la chaleur de la beauté.  Ce fut une période où j’ai vécu de poésie.  C’était comme si la nature avait décidé de dialoguer avec moi pour remplacer les hommes.  J’étais très religieux, une âme qui prenait vite froid, mais qui mélangeait facilement une grippe avec une pneumonie.        

       Ma curiosité sexuelle ne pouvait pas être minime puisqu’en tout j’étais très passionné.  J’ai essayé surtout de m’amuser avec Gilles, qui m’avait littéralement fasciné.  Il avait dix ans, j’en avais douze.  C’était mon moyen d’être bon.  J’aimais ceux qui m’attiraient sexuellement.  Je leur pardonnais tout.  Devant ces interminables refus de se laisser masturber, j’ai employé ma force en luttant pour passer ma main dans son pantalon.  Il aima ça.  C’est comme si je venais de faire ce qu’il voulait depuis longtemps.  Ces exercices de lutte qui se sont répétés durant deux ou trois ans ans avec lui me permettaient aussi de perdre intérieurement ma réputation de « faiblesse » , ce qui est très important à cet âge.
      Gilles savait qu’il me fascinait et cherchait toujours à lutter avec moi, jouant aussi à la vierge offensée devant mon ardeur à tenter de lui mettre les mains dans les culottes.  Il les retirait, mais ne cessait pas de lutter pour autant.  Il aimait ça autant que moi, peut-être plus.
      Son bandage le prouvait bien.  Un jour, il a joué le jeu jusqu’au bout.  Il s’est laissé déculotter et je l’ai examiné durant une bonne demi-heure.  Par la suite, je n’ai jamais été tenté de recommencer avec lui, sinon une fois ou deux pour me rappeler …
       C’est étrange qu’une fois fasciné j’aie agi de la même façon avec François, quoiqu’il m’avait anéanti par ses larmes.  Comment n’aie-je pas pu sentir qu’il ne mentait pas ?  Je suis habituellement plus attentif à cet égard, car je ne veux froisser personne.  François était peut-être trop beau !
       Pourquoi François m’a-t-il autant plu ?  C’est probablement qu’il me rappelait physiquement Marc.  Il était presque identique.  Marc avait onze ans.  Je ne le voyais que le dimanche.  J’allais à la messe que pour le voir.  Marc avait un air de séraphin et le sourire du petit Alexandre dans les Amitiés particulières.  Je l’adorais.
       Je travaillais toute la semaine avec sa figure dans la tête.  Je ne songeais qu’aux intrigues à inventer pour le rencontrer et à la façon de m’y prendre pour le déshabiller.  Je me voyais déjà l’embrasser, le serrer dans mes bras en jouant avec lui.  Je rêvais à de grandes randonnées à bicyclette avec lui.  Il était tout pour moi.  Je vivais de lui et je m’attachais à tout ce qui le touchait.  Par lui, tout devenait beau.  Le lac avait un sourire.  La région était un trésor enfoui quelque part sous le ciel.  Les boisés étaient d’immenses forêts de fleurs.  Le village, une tribu.  Tous les problèmes de la région, du bois au pont de Québec, devenaient mes problèmes puisqu’ils touchaient la vie de celui que j’aimais.  Aussi, pour le protéger, assurer sans qu’il le sache son bonheur, j’étais décidé à me battre pour cette région, y laisser ma peau, s’il le fallait … tout comme mon âme…
       Durant mon enfance, j’avais peur d’être de trop, d’être abandonné de mes parents.  C’était une crainte sporadique probablement liée à la mort d’une de mes soeurs aînées.  Mariette était morte à la suite d’une longue maladie alors que je n’avais que deux ou trois ans.  J’ai peut-être identifié cette absence au danger d’être castré, d’être liquidé ou abandonné de mes parents.
      Tout jeune, j’étais exclusif et jaloux, surtout de mon frère cadet, Denis, que je croyais le  » préféré  » de ma mère.
     En première année, j’étais d’une sensibilité effarante, surtout d’une folle naïveté.
      L’institutrice, pendant les cours de religion, nous racontait des histoires de saints et de revenants.  Baptême !  j’avais assez peur que je n’osais plus circuler près du cimetière, je n’osais plus aller seul dans le noir et la nuit… que de rêves affreux : fin du monde, squelettes, monstre qui voulait sans cesse tuer mon frère cadet.  Je me réveillais, la nuit, en sursauts, trempé jusqu’aux oreilles de sueurs.  Je me rangeais alors contre Denis, duquel je me sentais justement préféré;  je cherchais sa protection puisqu’il n’avait pas peur, tremblotant plus que si j’avais été nu à 20 degrés sous zéro.  Fasciné par la sainteté et invariablement coupable.  Ce fut presque globalement mon enfance : des extases à n’en plus finir et autant de sacrifices pour sauver le monde.  Des remords interminables à toutes les colères, à chaque tentative de m’affirmer, à chaque mensonge … comme je me haïssais de ne pas toujours être sage, comme j’avais peur que le diable en profite pour prendre possession de moi, sans que je puisse dire un mot.

                                               Je viendrai comme un voleur.  

 

 

        Dès ma première année scolaire , je suis tombé amoureux de mon institutrice.  J’avais tellement besoin d’affection … Je rêvais d’être blond et frisé, ce qui me semblait le summum de la beauté, pour qu’elle ne me repousse pas son attention de moi.  Je l’aimais et j’en étais jaloux.  Comme je l’ai boudée quand elle m’a appris ses fiançailles, moi, qui à six ans, rêvais déjà de l’épouser.
        Marc, était le petit gars que j’aurais voulu être.  Michel était physiquement balancé comme j’aurais aimé l’être.  Il était le portrait-robot de ceux dont la curiosité me poussait à vérifier sur place les formes physiques même si le besoin de toucher guidait mes gestes et mes pensées.  Une obsession fascinante.  Faire l’amour avec un garçon, même si cela ne consistait qu’à le masturber, c’était me le rendre plus beau, plus vivant, plus créateur.  J’oubliais ma laideur et ma solitude. C’était un vieux problème et une veille solution.
      Avec ou sans expérience sexuelle, ces liaisons prenaient souvent la tournure de profondes amitiés.
      Je me souviens, lors de ma première année scolaire, m’être lié à Léonard.  Je l’aimais comme un fou probablement pour une double raison :  il était aussi rejeté des autres et m’introduisait dans un monde tout à fait nouveau, un monde d’inventions, d’imagination, sans violence et marqué par un profond amour de la nature.
     Je l’admirais profondément de pouvoir transformer un champ sauvage en un véritable petit zoo, alors que je ne pouvais rien faire de mes mains.  J’attachais une importance particulière aux poissons.  J’ai toujours aimé les animaux et condamné la rudesse des gens à leur égard.  Par contre, l’hiver c’était le temps des glissades, des tunnels, des forts.  C’était la poudrerie, le temps des rires.  Au-delà de mes malheurs , qu’elle était belle cette nature !  Elle me rendait heureux.  Elle était si captivante qu’elle me faisait oublier le temps , elle m’enseignait la gaieté.  Somme toute, j’étais heureux.  J’oubliais très vite mes déboires affectifs.  Ne trouvais-je pas dans les jeux de fesses satisfaction à ma curiosité ?   Moyen de m’approcher des autres ?  Façon d’être excité et même d’attirer tout le monde à me rechercher ?  Par ce moyen , n’apprenais-je pas à profondément accepter les autres ?  À devenir tolérant ?  La nature, ce profond océan de fascination, ne m’éblouissait-elle pas suffisamment pour me faire oublier les fantômes ?  N’avais-je pas un ami ?  J’étais heureux par méditation, par découverte.  j’étais passionné des autres à travers moi.  Égoïste, comme tous les enfants.
      Mon amitié avec Léonard avait germé après un accident qui m’avait culpabilisé.  Copain avec un autre, dont je ne me rappelle plus le prénom, j’avais, il me semble , engendré une bagarre dans laquelle Léonard s’était fracturé une jambe. Ça m’avait impressionné. Je suis d’abord apitoyé sur son sort  pour ensuite l’aimer en le découvrant.
      Mon enfance a été de cette façon psychologiquement insupportable et tyrannique, tout en possédant une façade dont le bonheur était d’une intensité extraordinaire.  Si ce n’eût été de ce sentiment  ( qui n’avait aucune attache dans la réalité) d’être de trop, d’être détesté et de cette course folle pour me revaloriser, j’aurais eu une enfance comme il ne s’en passe que dans les contes de fées … mais il  y eut la religion … les péchés de la chair et leur culpabilisation …
                                                                           
                                               3

     Mes expériences sexuelles au Petit Lac pouvaient s’expliquer par cette enfance bouleversée par la censure et la morale judéo-chrétienne qui nous faisant vivre loin de notre petite nature.
     Elles s’étaient confinées à Michel, Danny, François, à de longs moments de dévisagement quand un garçon me plaisait.  Il y avait entre autres un groupe de jeunes d’une même famille avec qui je luttais, essayant de tâter et de sentir s’exalter sous mes doigts une petite graine toute folle de se faire caresser.
      Il y eut aussi André, le l’oubliais.
      J’ai été affreusement bête avec lui.  Il venait souvent lutter avec moi.  Je ne tentais rien, je le trouvais possiblement trop bavard.  Jeune, on sent ces choses.  Un jour, il vint à la salle développer des films avec moi.  Dans l’obscurité, il me dit avoir quelque chose à me remettre.  En vitesse, il dégaina ma braguette … je n’ai pas réagi tant j’étais surpris.  Il avait dix ans, mais il savait ce qu’il voulait.  Aujourd’hui, quand j’y pense, je sacre en bleu car lui et Jean-Guy auraient pu être deux partenaires fiables.  Quant à Jean-Guy, je ne tentais rien puisque j’habitais chez lui, j’y étais bien et je ne voulais pas tromper la confiance de ces gens que j’aimais bien.  Je n’avais pas osé assez vite, aussi n’y a-t-il rien eu.  À cet âge, si rien ne vient les traumatiser, c’est-à-dire, leur faire peur, il est normal pour les garçons d’aimer jouer aux fesses avec ceux qui s’occupent d’eux ; ça leur permet de se découvrir et de découvrir les autres.  Si aucune complication ne se présente, les garçons, après s’être comparés, avoir découverts les secrets de la sexualité, poursuivront leur recherche chez les filles.  C’est une période tout à fait normale, voire essentielle ; donc, il ne faut pas se surprendre du grand nombre de garçons qui s’offrent gratuitement ou à grand prix puisque cela peut aussi devenir un moyen de se faire de l’argent ou de se valoriser.
     Recherche éternelle, essoufflante ; quelques aventures, voilà ce que m’a valu la prison commune … parce qu’un jour, j’ai refusé de verser 25 sous à Michel, qui m’a vendu à la police.  J’ai préféré la prison plutôt que de m’abaisser à son sinistre chantage…  
      Je savais quelques semaines avant mon incarcération que la police enquêtait sur mes activités pédérastes.  Par conte, l’ardeur avec laquelle on me combattait à cause de rancunes politiques m’était complètement inconnue.  J’avais vite écarté cette possibilité.  Il me semblait impossible que mes opinions politiques influencent l’approfondissement de l’enquête.   Je trouvais cela trop dégueulasse pour être vrai, même vraisemblable …  j’étais jeune alors, Danny eut raison quand il m répéta les paroles d’un groupe de libéraux du coin : nous n’aurons de repos que s’il est enfermé.  » Et je le fus.  Probablement, pas autant, comme je l’aurais cru, pour protéger la jeunesse, que pour protéger leur intérêts patronneux que je commençais à parvenir à mettre en danger.  Je fus ainsi parmi les premiers prisonniers politiques du Québec de cette époque, sans même le savoir.
        Au cours des premiers jours, l’activité policière autour de moi, loin de m’apeurer, me procurait un certain plaisir.  Je m’amusais à la pensée de les suivre par imagination dans leur enquête.  Je saluais les policiers quand ils passaient près de moi.  Cet état de nonchalance venait du fait que j’étais persuadé qu’il serait impossible de monter une preuve suffisante pour m’impliquer … avec si peu de faits…
        La première semaine s’est déroulée sans panique.  À la fin de semaine, je partais en vacances.  Je me rendais dans ma famille, puis, en voyage aux États-Unis.  J’ai songé à déguerpir et à ne plus jamais remettre les pieds au Québec.
      Ce nouveau sentiment de désarroi s’était infiltré avec les derniers développements de la fin se semaine.
       Au cours des deux dernières semaines, Danny m’avait fait part de ses inquiétudes : « La police veut t’avoir.  Elle mettra le temps nécessaire.  Il ne faut plus se revoir, c’est trop dangereux.  Tout le monde parle de l’enquête.  Mes parents ont été questionnés par la police.  Ils ont éclaté de rire.  Ils ont dit que tu es le meilleur gars qu’ils connaissent.  J’ai peur.  Si tu es arrêté, promets-moi de ne jamais parler de nous.  »
      J’ai fait cette promesse, intérieurement brisé. L’amitié est bonne en autant qu’elle ne nous apporte pas de problèmes. C’était une trahison…
       Ce soit-là, je me suis rendu à une danse avec un copain.  Attiré par le buste d’une jeune fille, je croyais de plus en plus possible « ma conversion ».  Danny en serait bien fier.
      Le lendemain, avant mon départ pour les vacances, le patron m’a demandé à son bureau :  » J’ai entendu dire que les policiers enquêtent à ton sujet depuis plusieurs jours.  Il semble que t’as profité de ton travail dans la chambre noir pour poigner le cul des petits gars. Je te ferai remarquer que j’ai peine à y croire, mais si c’est le cas, tu en subiras les conséquences. » 

 

 

Le parton était mal à l’aise.  Il m’aimait bien, me trouvant travailleur et foncièrement honnête, ce qui est de plus en plus rare de nos jours.  Je n’avais eu qu’une fois des mots avec lui au sujet de mes écrits journalistiques.  J’avais eu l’intention de tout quitter : je n’acceptais pas la censure.  Pour moi, la vérité est faite pour être connue et un bon journaliste ne peut pas passer à côté de ce devoir.
      Celui-ci, après s’être laissé emporter, m’avait expliqué que les libéraux n’aimaient pas mes articles et menaçaient de retirer leur publicité.   » Si ça arrive, le journal ne sera plus rentable.  Je ferai faillite et tu perdras ton emploi.  Dis la même chose, mais écris-le autrement, moins durement. »  Sans menace, sans scène, paisiblement, il m’expliqua les rouages de la publicité et son importance pour la vie d’un journal.  Il m’indiqua jusqu’à quel point je pouvais me rendre dans mes articles sans mettre la vie du journal en danger, puisque souvent la survie des hebdos repose sur la publicité politique ou celle de grosses entreprises qui ont en même temps le contrôle de l’économie d’une ville.
      Il avait raison.  Je me suis senti devenir solidaire d’une lutte contre un système pourri, tout en garantissant au journal de survivre.  Je n’avais pas à cacher la vérité, mais je devais la dire moins durement, moins clairement. Juste semer des doutes.  Que les plus intelligents comprennent.
      La pédérastie, être un maudit fifi, c’est difficile à faire admettre à son patron : c’est souvent le renvoi.  Pour la première fois, j’ai menti.  Il a réitéré sa confiance en moi et je suis reparti complètement défait.  Ce n’était pas seulement la honte ressentie en répondant à ses questions qui m’accablait, mais d’avoir menti.  Ça me pesait sur la conscience.  J’aurais été étendu sous un rouleau compresseur, j’y aurais été plus à mon aise.
      Aux États-Unis, je n’ai pas mis à exécution mes projets de fuite puisqu’il me semblait de mon devoir de faire face à la musique.  J’avais désobéi à la loi de Dieu et des hommes, il me fallait maintenant payer pour mes écarts.  Quand on raisonne aussi bêtement, on mérite presque son sort … j’avais été bon beurre dans le moule des valeurs québécoises.
      De retour au Petit Lac, j’ai vite senti que l’enquête de la police prenait des proportions insoupçonnées.  Je commençais à sentir la soupe chaude.  Ayant des émissions de radio, je me rendis à St-Georges-de-Beauce les enregistrer.  Des membres de l’Union nationale m’offrirent d’entrer en politique.  Ils n’en revenaient pas que je sois si jeune et aussi dégourdi.  J’ai refusé.  Par opposition à mon père, j’étais libéral.  Cependant, dans le cas précis du pont de Québec, je considérais que Jean Lesage se moquait des gens.  Je n’étais pas du genre à dire qu’il avait raison quand je croyais qu’il avait tort.  Le bien du peuple passait en premier.
      À mon retour au Petit Lac, en auto-stop, j’eus une « ride » avec le chef de police.  Je lui lançai cyniquement :  » Comme ça la police enquête sur moi ?  Est-ce qu’elle a de bons résultats ? « .  Il nia tout de l’enquête.
      Le mercredi suivant, je me rendais à l’église.  Les nerfs flanchaient et j’étais pris de panique.  Devant l’immense crucifix, je demandai à Dieu de m’épargner la prison, sinon, de tirer une bonne leçon de mon châtiment.  Je pleurais de peur.  Je suis entré à la maison et je me suis étendu sur le divan à plat ventre.  Mme Martel me dit laconiquement :  » T’es couché sur ton mal. »  J’étais seul à savoir combien vrai c’était.
      J’étais dorénavant convaincu que je serais arrêté.  J’étais comme le chien que je vis un jour attaché à un arbre, qui se lamentait de douleur puisqu’on venait de le tirer à la carabine, mais on l’avait atteint dans le cou.  Pourquoi ne nous tue-t-on pas d’un coup quand on décide de nous dompter ?  Ce serait moins difficile pour nous et plus économique pour la société.  Ce doit être que la société a besoin d’institutions pour employer ses sadiques et que les cobayes sont rares.  Donc, il faut les économiser …
      Je continuais à travailler même si j’avais perdu l’appétit.  J’éprouvais une difficulté sans borne à me concentrer.  Je lisais   Confiance en la divine providence pour me préparer à tout.  Et, le temps s’allongeait.  Le fait de ne pouvoir cesser de penser avait commencé ses tortures.  J’étais en pleine éternité … sans possibilité de m’en sortir.
      Je travaillais au montage du journal quand le chef de police accompagné de deux agents de la S.Q. fit apparition.  J’ai continué comme si de rien n’était.  En découpant des articles, j’eus envie de frapper le chef de police avec mes ciseaux.  Je me réjouissais déjà de sentir le sang de cette crapule mensongère me couler entre les doigts.  J’ai vite mis fin à cette impulsion, ayant pour réaction un fort sentiment de culpabilité.  J’étais non-violent.  Je n’avais aucun motif pour me transformer.  Pour devenir violent, il faut auparavant avoir goûté à la puissance ou mourir de peur.  Je suis d’un peuple qui n’a vécu que la servitude et, comme lui, je préfère le martyre à la violence … faute peut-être d’instinct de domination.

                                       Tu aimeras même tes ennemis  

      J’étais impuissant.  Un de ces insectes qui n’ont pour défense que de piquer avant de se faire écraser, n’ayant ni la force, ni le cran de se défendre de ceux qui les oppriment.  J’étais la brebis que l’on mène au poteau pour être exécutée.
      À la demande des policiers, je leur ai fait visiter les lieux et principalement  » le lieu du crime, le laboratoire à photos ».  Un des policiers me fit alors part de leur intention de me questionner.  Voulant savoir s’il s’agissait d’une enquête ou d’une arrestation, je les informai que je devais laisser une note au patron avant de quitter le bureau.  Devant mon insistance à connaître l’heure de retour, un des policiers m’indiqua de l’oublier car    » ça risquait d’être long « .
      Dans l’auto, j’étais assis à l’arrière, les policiers à l’avant.  Je m’amusai à les questionner quant au fonctionnement de leurs appareils de radio.  Ma curiosité irrita l’un d’eux.  J’en rigolai intérieurement.  C’était l’occasion de me venger, malgré ma décision quasi-mystique de payer en purgeant le maximum de la peine et ensuite me retirer dans un monastère : il me fallait souffrir jusqu’à la mort en expiation de mes scandales chez les jeunes et de ma vie entière de débauche.  Quand on commence à se croire coupable, on n’a pas peur d’en mettre.
                           
                  (Malheur à celui par qui le scandale arrive.  Il est mieux valu pour lui de lui attacher une meule au cou et le jeter à la mer.)

     
Le scandale, c’est de mentir aux jeunes, leur raconter des peurs, leur apprendre à se haïr et à haïr les autres… dans ce temps-là, c’étaient les pensées, les regards, les touchers, tout ce qui était vie et plaisirs. Tout ce qui était sexuel.
      Ce désir de me moquer des policiers a vite été écrasé et ma résolution  » de payer comme il est juste  » me fit subir à mon égard un profond dégoût.  Comment expier et me convertir dans de tels sentiments de vengeance ?  Je commençai à prier.
      C’est incompatible que de vouloir se convertir et songer à s’amuser.

      (À Cana, le Christ s’était amusé.  Hippie, il s’est présenté à la noce avec ses amis, mais ceux-ci étant refusés, Jésus décida de donner une leçon à son vieil hôte.  Aussi, avait-il siphonné le meilleur vin des barils contenant normalement de l’eau, laissant quelques autres barils de vin intacts.  Les invités saouls, Jésus fit entrer ses amis et partagea avec tous le nouveau vin.  Les domestiques n’y virent que du feu et se mirent à crier au miracle. )
 
      Il s’agissait d’y penser.  Aimer la vie est le plus grand des péchés quand on n’appartient pas à la classe de ceux qui peuvent se le permettreIl faut être très riche pour être pédéraste.

                               (Jésus commença son enseignement : vivre de Dieu, c’est vivre saoul de joie.  Buvons !  Fumons ! Aimons-nous ! )

       À mon arrivée, à la salle d’entrée de la prison, sans plus de commentaires ou d’avertissements, les policiers me firent vider mes poches.  J’ai aussitôt été conduit, après être passé devant les cellules, dans une salle publique.
      Dans cette suite interminable de portes métalliques, grâce aussi au plancher de ciment, à trois il est possible de faire autant de bruit qu’un bataillon.
      Tout le monde me regardait étrangement comme dans les clubs homosexuels de Montréal, où, en entrant, tu ne vaux pas plus qu’une livre de beurre.
      J’avais l’impression de vivre un film de cowboy et de me payer une bonne expérience.  Je n’ai pas répondu aux questions des prisonniers concernant les raisons de ce  » voyage », sinon au grand Maurice qui m’avait connu antérieurement et qui professait à mon égard une profonde admiration.
      — Vous verrez, les gars, c’est un type plus qu’intelligent.  Il va les posséder, lui, les juges.
      Un tel témoignage à mon intelligence étant si rare, je n’ai pas hésité à lui donner quelques cigarettes de récompense.
      J’affirmai orgueilleusement être bien décidé à demander au juge le maximum de la peine, soit cinq ans.  Les prisonniers riaient de moi, affirmant qu’après quelques jours de cette retraite, je changerais bien d’avis.
               
                       (Aimer, c’est donner sa vie pour ceux qu’on
aime.)

      Quelques minutes après mon arrivée, les gardes nous conduisirent à nos cellules.
                
              (Jésus, durant trente jours, se retira dans le désert, fumer et pratiquer la méditation transcendantale.  Sur le LSD, il prit conscience de sa divinité, par son appartenance au grand TOUT, et il partit en guerre contre son gouvernement religieux qui faisait de bonnes affaires avec Rome.)

       Je vivais dans un rêve.  J’avais peine à disséquer la réalité.  Je sentais très bien que je n’arrivais plus à percevoir les objets comme avant.  J’avais toujours l’étrange besoin de rire, à force d’avoir envie de pleurer.  Je me retrouvais dans la peau d’un animal que je ne connaissais pas.  L’animal cellule 295 ou 312.  Je sentais un étrange sentiment de flottaison.  Je me suis pris à songer aux prisons du Far-West et c’est avec le sourire que je songeai à me suicider.
                                       (Tu ne tueras pas )

      Qu’importe les maux.  La loi, c’est la loi !  Tuer, ce n’est permis qu’aux papes, aux évêques, aux politiciens, aux soldats, aux policiers pour assurer sur la terre une juste répartition des vengeances du Seigneur contre les masses ignobles d’impureté, de jalousie commise par les douces brebis alors qu’eux n’ont pas à se le reprocher, étant au-dessus de la loi.

      (Je ne me nourris pas de ce pain et je n’ai pas besoin de légions pour me faufiler dans les foules.  Je prêche la non-violence.  Le drop-out.  Contre moi et mon Père, aveugles, vous péchez en convertissant vos » kéquettes » en épée … mon père est tout amour.)

      
Ma ceinture ou la jambe de mon pantalon aurait bien fait l’affaire.  Je n’avais qu’à m’accrocher à la porte de ma cellule.  J’étais enduit d’une sensation de perméabilité et j’irais jusqu’à dire de béatitude à me sentir enfin pour la première fois de ma vie complètement détruit.
      Encore un peu de temps et je serai un saint.  J’espérais ce moment depuis si longtemps.  Il faut souffrir pour être digne du ciel… 
    Je me suis toujours souverainement détesté de ne pas être parfait comme ils nous l’enseignaient, de pas être un saint …  Aujourd’hui, je perçois la sainteté comme la réalisation complète, parfaite, du masochisme, le parachèvement par excellence de l’autodestruction, avec l’impression d’accomplir une grande oeuvre.  Enfin ! J’avais cette oeuvre : m’approcher de la divinité au point d’y toucher du regard et des lèvres.  La coupe du pardon à boire dans la souffrance de l’humiliation.
      Les images se succédaient en moi avec une rapidité inouïe.  J’ai pensé à ma famille.  Cette idée m’a transpercé comme une lance.  J’ai sangloté et j’ai décidé de me vider la tête de toute réflexion.  Je souffrais trop.  Il me semblait préférable de ne pas tenter de résoudre d’un coup un problème aussi nouveau et aussi grave.  Le temps arrangerait bien les choses.

      (En mon nom, les familles seront divisées. Le fils trahira le Père, comme en Russie ou à Haïti.  Je suis la Voie, la Vérité, la Vie. )

     
Je recommençai mes prières jusqu’à ce que je m’endorme.  J’ai eu bien des difficultés à y parvenir.  Dans mon petit sanctuaire meublé d’un lit et d’une chaudière , qui puait fortement, pour nous permettre de soulager nos besoins pressants ou de déposer le sperme après quelques bons coups de poignet, comme disaient les autres  … je fixais le plafond.

      (Jésus s’approcha de Lazare et lui demanda :  » Es-tu mort ? «   Et Lazare, ivre au « bouttte », après avoir chié trois fois dans ses culottes, répondit : «  Bin non, idiot, je voulais essayer du nouveau « stock » et je me suis piqué à l’héroïne « . —  » Viens, nous allons te désintoxiquer. »  Et, Jésus sortit prendre un café au lait.)

     
Douce nuit qui nous berce à l’encontre des orages, j’irai sourire aux lèvres, le coeur chaud, oublier ces moments maudits, cette enfance charmante malgré la brume lourde de mes 20 ans.  Dans une cellule, il y a malgré l’horreur de son spectre plus de cieux plus de verdure qu’en ces champs jadis ou d’une saine allégresse,  j’allais conquérir par le péché les spasmes de la vie.  Il y a plus de temps à meubler de remords fous un mur blanc de chaux suintant l’ennui à découvrir du bout des doigts les parois de sa bière froide.  Il a plus de temps à souffrir qu’à nommer sa liberté …

     (Il ne faut pas en vouloir à Lazare.  Dans tous les mouvements de libération nationale, il y a des soldats qui s’enferment dans des caveaux, craignant la répression).

     
Un bruit de fer, des hurlements, des jurons me tirent de mon linceul noir, le seul endroit qui, sans cauchemar, me permettait un peu de répit.  À ma sortie du lit, je sentis la répulsion d’être presque nu à la merci des yeux indiscrets des gardes.  Je retrouvais cet étrange sentiment de pudeur qui m’avait hanté préadolescent.  Il ne fallait pas me montrer … mais je cherchais à examiner tout le monde.

      (Jésus, gourou, au sortir du sépulcre, n’en croyait pas ses oreilles.  Il y avait encore des gens qui parlaient de lui comme du Sauveur.  La rébellion avait bel et bien commencé contre César. Ça pétait de partout.)

       J’ai fait une prière et je suis sorti de ma cellule après avoir bien décidé de me confier le moins possible aux autres.  Après un déjeuner qui, je dois l’avouer, était assez bon, je me rendis dans un coin, regarder jouer aux cartes.  Un gros bonhomme fit l’éloge de ma beauté et chercha à maintes reprises à me prendre les mains.  Je frissonnais de rage à chacune des tentatives.  J’ai remarqué, d’autre part, la beauté de Jeannot, un adolescent de 19 ans.  Ses yeux  me troublèrent.  Pour échapper à la tentation de lui caresser les cheveux et le désir irrésistible de lui passer la main sur la cuisse, je me mis à faire les cent pas … La pédérastie a toujours été un remède pour moi … elle me permet de supporter la méchanceté sociale …
      Peu de temps plus tard, un garde lançait mon nom.
      Je me rendis à ses côtés dans un premier bureau.  J’avais franchi trois barrières, je crois.  Un monsieur assez insignifiant me demanda si j’acceptais un cautionnement ou si je poursuivais mon incarcération.  J’ai réfléchi.  Je voulais souffrir pour mes péchés … et surtout, ni moi, ni mes parents n’avaient l’argent nécessaire pour payer la somme exigée.  Je signai quelques papiers et je passai aussitôt dans un autre bureau.

      (Il avait suffi de Judas pour le trahir pour 30 $ et d’assez d’amis pour payer son cautionnement.  Ceux qui font le sacrifice de leur vie pour leur pays sont vite abandonnés quand vient la répression)
             

                                                       4

       Il y avait un jeune agent de police. Gentil. Après avoir rempli quelques formulaires, il me lança :  » Ainsi, tu n’aimes pas les femmes ?  »
      —  » Ce n’est pas que je n’aime pas les femmes, au contraire, je les aime trop.  Les petits gars, c’est autre chose.  Ils me fascinent.  Je ne peux m’empêcher de les trouver sublimement beaux… Dès lors, je rêve de les voir nus, les toucher.  Je n’y peux rien.  C’est plus fort que moi.  L’appel est plus grand que la crainte.  Ils sont comme le vent qui nous attire aux hautes collines.  Comme la pluie tiède des après-midi trop pesants.  Ils sont la voie lactée d’une nuit de grande noirceur.  J’aime en eux la vie.  Cette vie qui me manque et me hante.  Ils répondent à un besoin  insatiable de tendresse. .. Tendre une main sur une épaule, une main qui respire les cheveux qui s’y couchent dedans.  Leur corps est vertige. »
      Oui ! J’aime les femmes … J’ai même commencé tout enfant à les découvrir, mais leurs organes génitaux qui, comme un mollusque intérieur, avalaient nos brins de foin, comme des anus, me répugnait déjà.  J’étais trop jeune pour jouir de la différence.  Pourquoi cette différence ?
      À quatorze ans, alors que j’avais repris, après plusieurs années de relative inactivité, mes jeux avec les garçons, je rêvais d’une blonde.  Je rêvais de danser, de séduire, de discuter et d’aimer.  Un après-midi, après m’être amusé dans un parc, sous le balcon, je décidai de passer outre aux ordres de ne pas jouer surtout à la cachette, avec les jeunes filles et j’en embrassai une.  J’étais au ciel.  Je l’adorais.  J’avais osé, croyant que s’embrasser était ce pourquoi on nous interdisait tant la présence des filles, profaner l’interdit.  J’avais brisé cette peur par laquelle tout ce qui est femelle était mal.
       (Jésus trouva la pécheresse si belle qu’il se mit entre elle et les pierres.  Aimer n’est pas s’abstenir de fourrer, mais s’empêcher de mépriser les autres au nom de la pureté. )

      
Des jours, je me suis battu contre des remords de conscience avant d’écrire pour m’excuser.  Quelques jours plus tard, de retour à la maison pour dîner, à la table, chacun lut une phrase de la jeune fille à tour de rôle.  Chacun y allait de son ironie.  J’étais là, bouche bée, pétrifié, humilié.  J’avais l’impression que l’on me profanait.  Que devenait-il ce seul secret dans ma vie, lui, qui me paraissait si important ?  Je perdais mon droit à la vie privée et je devenais en même temps la risée de tous.  J’avais à répondre à autant de questions que si j’avais assassiné le président des États-Unis.  Au mur qui existait déjà entre nous, venaient s’ajouter des poutres d’acier qui m’enfermaient encore plus dans ma honte.
      Il s’ajoutait une nouvelle cicatrice, plus profonde, plus aiguë, la pointe d’une épée dans mes incertitudes.
       À l’école, les autres garçons écrivaient des poèmes aux filles.  Je n’arrivais plus à placer deux lignes ni à comprendre pourquoi la poésie m’était aussi difficile.  J’étais aussi étonné de la frivolité des garçons… Leur secret avait-il si peu d’importance ?  … Je n’avais aimé qu’une fille, on l’avait salie en lisant ma lettre.  Comment recommencer à écrire à sa bien-aimée après une expérience aussi traumatisante ?
       Ce n’est que deux ans plus tard que j’essayai à nouveau d’embrasser une fille de force.  Dans mon pauvre petit cerveau : aimer quelqu’un était devenu embrasser quelqu’un.  J’avais une compagne, bien sûr, comme tout le monde, mais elle ne m’aimait pas, elle ne voulait pas m’embrasser et se laisser tripoter les seins. Je ne sais pas pourquoi les seins hypnotisent tous les gars.  C’était l’époque du refus, des tentatives d’embrasser de force, de vouloir moi aussi goûter le côté magique du baiser.

        (L’homme est un animal, dirigé par des instincts de jouissance propres à la vie, qu’une civilisation de frustrés tente d’écraser pour maintenir le pouvoir d’une clique et dans cette galère, l’homme se réalise comme il le peut contre ce poids social… cette meule au cou.)  

 

 

      J’ai décidé d’abandonner.  Puis, quand mademoiselle dit oui, j’ai été affreusement déçu.  Pourquoi ses baisers ne m’enchantaient-ils pas comme les autres garçons ?  Je devais être anormal.  Pour échapper à cette nouvelle honte, j’ai fui les filles, même celles qui m’invitaient à leur caresser les seins parce que ces perverses cherchaient aussitôt à m’embrasser, ce qui me faisait craindre les pires calamités.  Je m’étais souvent fait traiter de cochon à vouloir auparavant les embrasser de force.  J’avais appris par ces remarques combien il est important pour une société d’écraser la sexualité pour avoir des animaux dociles.  Quand meurt la sexualité, meurt le cerveau.
      Si j’ai aimé les femmes … J’ai souffert le martyre pour leurs maudites sottises, car vouloir une fille, sans en vouloir une, c’est comme vouloir respirer en se bouchant le nez et la bouche.  Je me suis traîné dans les salles de danse suppliant presque les jeunes filles de danser avec moi.  Si, par bonheur, l’une acceptait, je ne pouvais pas par la suite lui parler de sujets intéressants tant j’étais ému.  À la seconde demande, elle refusait irrémédiablement de danser avec moi.  J’étais trop laid et trop gauche.  Je n’arrivais pas à les contenter.  Aussi, je m’assoyais et je buvais, ne sachant pas que cette situation était normale à la puberté.
      À la maison, personne ne voulait me consacrer beaucoup de temps pour m’apprendre à danser — j’avais les jambes trop raides — sauf pour Pauline, la plus vieille de mes soeurs.  En pleurant, je m’assoyais devant le tourne-disque et j’écoutais les chansons mélancoliques :  » I’m just a lonely boy « , et autres du genre.  Je me cachais, car les garçons ne doivent pas pleurer.  À quinze ans, j’étais déjà désespéré.
      Dans les partys, il me semblait toujours être mis de côté, ou plutôt je n’osais plus m’avancer.  Aussi, je n’invitais plus souvent les filles à danser après un refus.  Chaque refus me renvoyait dans la kyrielle des raisons faisant de moi un enfant misérable, pas comme les autres.  J’étais comme les rats névrosés, crevant de faim devant la nourriture électrisée.
      Pourtant j’ai réussi à apprendre à danser, grâce à mes soeurs Pauline et Henriette, et même, à l’époque, je suis devenu un as de cet art.  J’étais déchaîné sur le plancher, malgré les supposés péchés de l’Église de la Frustration, cet entrepôt du mal, tout catholique.  J’admirais Presley et j’aurais bien aimé chanter comme lui ; mais je chantais faux, tout comme je ne valais presque rien dans tout ce que j’entreprenais.
      J’ai retiré peines et frustrations à vouloir être aux filles alors que je n’avais pas de problèmes majeurs avec la majorité des garçons.
      Avant d’entrer ici, j’essayais, malgré mes rapports avec les garçons, de me trouver une amie pour devenir  » normal « .

                 (Jésus a marché sur les eaux de la mer psychologique et tenta vainement d’infuser sa force et sa connaissance aux autres.  Pierre cala le premier … il avait honte d’être homosexuel.  Sois ce que tu es, lui avait pourtant appris Jésus.  De toute façon, le Christ aimait St-Jean, le bel adolescent, pour compenser …) 
                                            
                                                 
5

      Un cri invita le jeune policier à se rendre dans un autre bureau.  Il me laissa seul.  Quelques secondes plus tard entrait un bétail de flic.  Il se précipita à un bureau, tira le tiroir, y déposa un revolver, puis repartit. Je n’en croyais pas mes yeux.  Je m’approchai, le tirai le tiroir, je le refermai.
       J’ai pensé m’échapper, mais je revins vite sur ma décision, songeant que je devrais alors peut-être devoir me servir de violence.  Je retournai m’asseoir.  D’ailleurs, à l’extérieur, je serais simplement dans une prison plus vaste, ayant sans cesse à me cacher.
      Quand l’armoire à glace revint avec mon compagnon, je hasardai :
      — Vous n’êtes pas très prudent de laisser ainsi une arme à ma portée.
      Le policier réfuta mes dires, mais son compagnon vérifia mes affirmations.  La preuve était faite.  L’armoire à glace commença à m’engueuler, affirmant que j’avais tenté de m’évader.
     — Si j’avais voulu m’évader, pourquoi n’aie-je pas pris l’arme et vous en aie-je parlé ?

      (Au Jardin des Oliviers, les soldats tombèrent sous les arguments de Jésus qui, à son tour, fut pris par l’escouade anti-émeute romaine.)

      Les cris fusèrent de partout.  Arrivèrent de nouveaux policiers.  
      Sans pouvoir placer un mot pour me défendre, j’apprenais avoir saisi le revolver, essayé de me sauver et avoir été démasqué, désarmé miraculeusement, grâce au courage de l’armoire à glace.  Je n’en croyais pas mes oreilles.  Tout le monde croyait ce maudit menteur.  Conscient que chaque mot empirait mon cas, je fermai ma gueule.  J’étais sidéré de peur.

                             (Pierre saisit son épée et coupa l’oreille du centurion)

     
Je venais d’être initié aux interrogatoires des policiers.  Ceux-ci montent une histoire, vraisemblable ou remaniée, jusqu’à ce qu’elle soit plausible, puis, ils la font avouer et signer par tous les moyens, même par la force, s’il le faut.

       (Le chef national de la rébellion était appelé Dieu.  Aussi, le juge demanda à Jésus s’il était Dieu.  Gelé au bout, fier de sa mission, Jésus répondit que son royaume n’était pas de ce monde.  On l’interpréta : je le suis.)

      
Ces premières mesures d’intimidation avaient suffi : il ne faut jamais contrarier des policiers s’ils croient avoir raison.  Ils ont tous les moyens et le temps nécessaires pour arriver à leur fin.  Il est préférable d’avouer tout ce qu’ils veulent faire avouer, que ce soit vrai ou faux, et contester en cour la valeur du rapport, quoique les juges ou le jury peuvent être assez caves pour ne pas saisir que psychologiquement voire physiquement il est dans l’intérêt de l’accusé de dire comme les policiers.  À quoi cela sert-il de se faire battre; de toute façon, les flics arriveront quand même à te faire dire ce qu’ils veulent entendre.  On dirait qu’ils sont payés au nombre d’aveux ou d’arrestations pour justifier la pertinence de leur ouvrage.  C’est même, chez eux, une grande compétition…  statistiques et subventions obligent …

      (On mit une couronne d’épines sur sa tête et un roseau entre ses doigts.  Dis-moi qui t’a frappé.  Les soldats avaient enlevé leurs badges.)

       — Viens ! Petit christ de sale ! , me lança un des boeufs.
       Je quittai le bureau.  Je me rendis alors dans une pièce où se trouvaient plusieurs policiers affairés à prendre les empreintes digitales.  Après les empreintes, la photographie.  Un policier me passa au cou un bout de bois avec une immatriculation … comme pour une automobile.  J’aurais aimé voir la photo.
       Je poursuivais mon trip Far-West.  J’étais accroché sur les poteaux des féminounes.  Wanted !
       J’examinais les autres prisonniers, étonné de constater que les bandits ont un visage comme tout le monde, parfois même très sympathique.  La télévision et le cinéma nous mentent en présentant un cas type, un visage type, un bonhomme type, au visage rude et à l’allure méchante pour nous éloigner du désir de devenir des gangsters et nous rapprocher des boeufs en nous les montrant toujours comme des amis, de gentils protecteurs.

       (Jésus savait très bien que les prêtres ne servaient pas Dieu, mais leur commerce, qu’ils appliquaient des lois sous peine de damnation pour se maintenir au pouvoir, qu’ils partageaient avec leurs ennemis : les rois, les empereurs, en somme, avec Rome.)
        Si les gens voyaient comme c’est différent dans la réalité.  Les policiers ont parfois beaucoup plus l’allure de bandits ou de SS que les prisonniers eux-mêmes.  De véritables brutes.  C’est le monde à l’envers. Probablement plus vrai. 
        Les corps policiers gardent leurs membres sympathiques dans la foule et leurs sadiques dans les bureaux.
         Après une journée seulement, j’avais rencontré plus d’ordures, c’est-à-dire de désincarnés, chez les policiers que chez les pensionnaires involontairement retraités de la société ; mais eux, les boeufs, ils sont rémunérés pour n’avoir ni âme, ni cerveau.  Bien des policiers sont des sadiques qui auraient un urgent besoin de traitements psychiatriques.
        J’ai aussi constaté, par la force des choses, que dorénavant je ne serais plus dans notre société qu’un abject numéro.  Pour moi, la réputation, c’était chose du passé.  Il ne me serait jamais plus possible d’être un gars comme les autres.  J’aurai un dossier.  À la moindre mésaventure, je serai confronté à mon passé.  Fini le temps de la pureté sociale.  Je suis, je serai toujours maintenant un être sali, un être avec un « mais » ou un « moins ».

       (Les dieux et les mythes sont créés par la société pour se déculpabiliser d’avoir détruit un homme de son vivant.  À certaines époques, on les appelle dieux ; à d’autres, sorciers.  Tout dépend combien la masse est déshumanisée et quel mensonge elle croira le plus facilement.)

       Cette situation ne me peinait pas outre mesure, car à mon avis, la réputation, les qu’en-dira-t-on sont les moyens de pression sociale pour nous standardiser, nous garder bien enracinés dans le contexte, un moule pour nous appeler à jouer le jeu que le milieu nous assigne.
        J’ai pourtant longuement réfléchi à cette nouvelle réalité, sachant très bien qu’après 20 ans, la réputation est synonyme d’acceptation sociale, de sécurité quant à la justesse de comportement.  Loin d’être autonomes, nous sommes tributaires du milieu.  Il est, cet environnement inquisiteur, notre juge.  En être privé, c’est dire adieu de façon définitive à la sécurité.  J’aurai à m’habituer à devenir seul juge de mes actions, à subir toujours à priori la condamnation.  Quelque soit le geste posé, je serai jugé en fonction de mon passé.  Je ne serai plus jamais, comme tout le monde, un innocent à priori.  Un toucher sexuel, c’est pire qu’un meurtre pour les plus fanatiques.
       De retour à la salle publique, j’ai compris, en écoutant les autres, la différence entre un bandit et un honorable citoyen : l’un a eu la malchance de se faire prendre alors que l’autre a eu la veine de ne pas l’être. 
       Autant cette conclusion est plausible, autant il devient évident que la peine encourue et le scandale public sont proportionnels à l’argent que l’on peut débourser.
       Il suffit souvent d’ailleurs d’être contre les valeurs du système, contre la domination de l’homme par l’homme, pour être hors la loi.
       Plus tard, au cours de cette journée, j’ai été confronté au problème de me choisir un avocat.  Je n’avais pas d’argent.  Un prisonnier me donna le nom d’un défenseur des droits de l’homme, opérant à crédit quoiqu’il était moche proportionnellement aux possibilités postérieures de payer.

       (Le peuple eut à choisir son pire ennemi entre Jésus, le chef révolutionnaire par l’esprit, la réforme, la non violence, et Barrabas, le terroriste.  Jésus , étant plus dangereux à long terme pour un pouvoir  qui repose sur l’armée, la violence, fut condamné grâce aux barbouses, ou politiciens en civil, dissimulés dans la foule.)

       À la décharge de mon avocat, quoiqu’il soit venu moins souvent que si j’eusse été plus riche, il fut assez sympathique pour me payer à quelques reprises des cigarettes …  que mes parents remboursaient.  Quoiqu’il en soit, je ne me rappelle pas de l’avoir jamais payé parce que j’étais en maudit de son manque de communication avec moi mais c’est impossible que je n’aie pas ouvert les goussets, car, l’honnêteté était pour moi une valeur fondamentale.  Un défaut me suffit. 
       Conformément à la loi, dès le lendemain, je passai en cour.  Le matin, les policiers m’avaient envoyé des papiers sur lesquels figuraient dix chefs d’accusation ;  presque tous étaient fournis par Danny.
Les policiers divisent les événements en fréquences, selon les règles et selon les gestes posés.  Cette multiplication des charges pour un même fait permet de rendre encore plus répugnante l’accusation et ainsi obtenir une sentence plus sévère.  Comme dans la Rome ancienne, contre les chrétiens, plus la sentence est lourde, plus elle enthousiasmait la foule.
        Je regrettais qu’il se soit mis à table.  Pas pour moi.  J’étais inquiet de ce qui lui arriverait.  Nous nous aimions à notre façon.  Ses parents le placerait-il dans une institution de rééducation ?  Je savais déjà, mais d’instinct seulement, très bien que les troubles d’ordre sexuel n’existent vraiment qu’en fonction de la répression exercée par l’Église, qui rend les gens malades avec ses folies.  S’il était possible, jeune et adolescent, d’avoir des relations sexuelles libres, sans que ça fasse un drame, même si elles sont homosexuelles, les jeunes seraient plus heureux.  Les parents ignorent ce qui se passe car ils ont déjà le cerveau empli de enseignements religieux et souvent  ils sont incapables de faire preuve de compréhension.  Le sexe est émotion. Et, plusieurs ne les contrôlent pas.  Si au lieu de punir, les parents essayaient de comprendre, il y aurait moins de drames.  Si les curés cessaient de raconter leurs peurs, nous serions tous un peu plus naturels.
      Il est impossible pour certains d’échapper à l’homosexualité.  C’est notre nature.  C’est une phase tout à fait normale dans l’adolescence, d’où faut-il proscrire la gêne ou la culpabilisation.  À mon avis, à cause de cette mésaventure, Danny serait irrémédiablement marqué, diminué à cause de l’intolérance du milieu.  Devoir se confesser à des policiers comme si on avait commis un crime, c’est déjà se mettre en doute, se dégoûter soi-même.  Le temps, les inquisitions des curés et des parents hystériques se chargeront de créer par la suite une situation sans autre issue que la névrose ou pire la psychose.  Tout ce que les parents ont à faire, s’ils apprennent les aventures de leurs fils avec un autre gars (si la vie ou la santé du fils n’est pas en danger) : feindre de tout ignorer.  Combien ont été psychiquement assassinés au nom de la vertu ?  Je craignais pour Danny.  Je l’aimais profondément.
       Ce matin-là, j’ai dû me changer de vêtements.  En prison, on portait un blouson de toile grise ainsi qu’un pantalon dont l’une des jambes était grise, l’autre rouge-orange. 
 
          (Jésus fut chargé d’une tunique pour le confondre avec le titre de roi qu’il s’attribuait.) 

        Devant le juge, il fallait être bien vêtu, bien peigné :  la tenue vestimentaire est importante pour attirer sa clémence, tout comme l’aspect de soumissions et de profonds regrets.  J’avais été savamment informé par mes collègues d’infortune à ce sujet.
         Avant la séance, nous étions un petit groupe de détenus dans un local spécial.  Chacun partait à tour de rôle pour faire face au juge. 
       J’étais anxieux.  Déjà, je souffrais de l’attente interminable d’être plongé dans l’incertitude quant à ce que me réservait l’avenir.  Je faisais les cent pas comme un  loup.  Je ne savait plus quoi inventer pour me calmer.
       Le Gros, qui avait fait l’éloge de ma beauté à mon arrivée, me regardait avidement.  Il me fatiguait et m’effrayait. 
      — T’as des christs de belles fesses …
      Je le regardai, écoeuré.
      — Qu’est-ce que vous en dîtes les gars ?  Y doit donner une maudite bonne botte ?  En tous cas, Maurice, t’as sûrement raison.  Regarde-lui aller les fesses quand il marche.  Wow !
       Je regardai Maurice qui souriait béatement.
     — Eh oui, ma belle, Maurice m’a dit pourquoi t’es icitte, t’auras plus besoin de jouer au prude.  Ce sont les petits gars, hein ?
       J’avais mon voyage.  Le salaud de Maurice lui avait tout raconté.  Je savais que je n’aurais plus, à cause de sa grande gueule, une seule minute de paix.
       J’étais aussi choqué de me faire appeler  » sa noire « , ayant toujours eu une aversion pour les efféminés.  Je craignais qu’il ait raison et que mes gestes trahissent mes habitudes sexuelles.  Même si enculer ne me disait absolument rien, pouvait-on s’apercevoir que j’aime les garçons ?  Auparavant, personne n’avait mis ma virilité en doute, au contraire.
       Quand le Gros quitta la salle, il me lança un baiser.
       — Souhaite-moi bonne chance, ma belle crotte.  Nous ferons l’amour une autre fois, lança-t-il, essayant après s’être approché de moi, de me tâter les fesses.  J’étais si effrayé que j’avais totalement oublié mon procès.
       Je m’approchai de Maurice.
       — T’es un beau salaud.  Je ne savais pas qu’il fallait se méfier de tout le monde en taule.
       Maurice m’apprit qu’il s’était livré à ces confidences pour quelques cigarettes.

       (Judas accepta de renier son maître pour quelque 30 deniers afin d’acheter sa cocaïne, comme les étudiants prostituent la révolution pour un emploi, bel exploit de jeunesse, que de devenir cadets de César.)

        Je repris mes cent pas, dégoûté, jusqu’à ce que l’on crie mon nom.
        Avant d’entrer à la cour, entre les grillages, le journaliste du Soleil me demanda comment j’allais.  Il me garantit qu’aucun texte ne serait publié quant à ma comparution.  Ma présence semblait le gêner.  Après un échange de sourires, j’entrai dans le vestibule de l’enfer.  Il me souhaita bonne chance.
        Apparaître au tribunal fut comme être soudainement pris d’une forte fièvre.  Les jambes me tremblaient.  Tout était trouble et l’estomac me tournait dans le ventre comme un quarante-cinq tours.  C’était un long voyage, hors la réalité qui s’étendait à mes yeux comme une fresque à peine perceptible.  Je me sentais physiquement à demi-séparé de mon corps, comme si un autre en moi m’avait permis de percevoir le cadavre que j’étais debout au banc des accusés.
      Un bonhomme défilait dans un blabla continuel : accusations par-dessus accusations.  Chaque nouvelle parole était comme un bouton que l’on arrachait à froid dans une toge formée de mes chairs, toge qui se déchirait me faisant ressentir tout ce qui dorénavant me séparait du monde.  À chaque mot, chaque geste des lèvres, j’entendais de moins en moins.  Je souffrais trop.  J’ai tenté de me resaisir.
       Je regardai impassible la foule, attendant les regards et les bruissements scandalisés des lèvres ; mais le public ne réagissait point.  Les curieux n’avaient probablement rien compris aux litanies de grossières indécences.  Je regardais et je priais, pétrifié, attendant leur assaut.  J’étais prêt à souffrir pour mes péchés.  Cependant, mes accusations avaient été transformées d’attentat à la pudeur à grossière indécence ou vice-versa à cause de mes vingt ans, afin de m’éviter d’être éternellement confronté à ces bévues de jeunesse, dont on se chargerait de me corriger.  Ainsi, on ne saurait pas plus tard s’il s’agissait de garçons ou de filles, m’avait-on dit.
      Les marionnettes du grand show se mirent à s’exclamer, à crier, à perdre souffle et recommencer.  J’avais le trac.  J’étais une Jeanne d’Arc, nue, sans bûcher.  Les politiciens s’adressent à la foule pour lui faire reconnaître qu’ils sont les meilleurs alors que les avocats et les juges haranguent les journalistes pour avoir de bonnes manchettes, une bonne réputation et de ce fait, une belle et payante carrière.  Le jury, s’il y en a, décerne le prix au meilleur acteur.
       Tout semblait sérieux au plus haut point.  J’oubliai que mon sort s’y jouait sans que j’aie un mot à dire.  C’est alors que je compris combien avait été infect mon travail de journaliste à la Cour de Lac-Mégantic et combien de malheureux j’ai dû faire naître à la misère , juste en faisant ce travail que le journal exigeait de moi et que j’accomplissais en croyant dans la nécessité de ma mission de dire la vérité.  C’est un travail disgracieux, inhumain, qui fait ressortir l’intolérance des justes qui ont besoin de comptes rendus judiciaires pour se sécuriser, grâce à leur projection ;  pour se rassasier de voir leurs semblables payer pour les crimes qu’il se reprochent peut-être de faire en silence ou vouloir faire.  J’ai regretté de ne pas avoir été tolérant à l’époque ; mais nous avons tous en nous le justicier qui se punit, se purifie, à travers les autres.  Il est assez difficile de combattre pour la tolérance puisqu’on se croit tous exempts de fautes;  ce n’est qu’après avoir éprouvé la fragilité de la culpabilité et sa séparation de la responsabilité qu’il devient  impossible de porter un jugement vraiment humain.  La douleur et le vide intérieur s’expriment de mille façons, mais surtout dans la violence et l’intolérance.
       — D’autres accusations viendront, souligna le procureur de la Couronne, s’acharnant à démontrer ma perversité.
       Affichant un air de dégoût, il ajouta :
       – Autant attendre d’avoir le dossier au complet.
       –  La cause est remise à la semaine prochaine, statua le juge.
       Je ressortis étonné de n’avoir presque rien compris à ce numéro de cirque.  J’aurais bien passé le chapeau pour la représentation, mais le public aussi n’y avait rien compris.  C’eut été injuste … il n’en avait même pas eu pour son attention.
      J’étais déboussolé de ne pas avoir été condamné.  C’est tellement long, attendre, ne pas savoir ce qui nous pend au bout du nez.

       (Jésus passa la nuit au Jardin des Oliviers à prier.  Il suait aussi, sachant bien que les hommes aiment les jeux dans les arènes romaines.)

       C’est la pire des tortures.  Qu’importe ! C’était le jeu.  Je n’avais qu’une chose à faire : m’y résigner.  Fermer ma gueule et attendre.
       L’incertitude était cette meule qu’il est préférable de ne pas avoir au cou quand on est jeté à la mer… à la prison.
        Après m’être changé, j’ai retrouvé le groupe dans la salle commune.  L’anxiété commençait à me gruger plus que jamais.  Cette situation psychologique ne provenait pas des dix longues heures par jour à tuer le temps, ayant pour seule activité la réflexion ;  mais de la souffrance éprouvée du fait qu’aucun membre de ma famille ne s’était présenté au procès.  On n’avait pas donné signe de vie.  J’avais compté sur cette présence.  Si mes parents eussent été dans la salle, c’eût signifié qu’ils comprenaient : j’avais fait une erreur et ils me la pardonneraient.  Notre mode de vie sexuelle conduit à une infantilisation à un âge avancé.
      J’étais seul.  C’était bien ce qui m’effrayait.  Ainsi, pour cette seule tare, je ne pouvais pas miser sur la compréhension, l’appui de ceux que j’aimais.

                               (Tous les apôtres ont fui.)

     Cette offense à la société prenait toutes ses proportions.
      Vous pouvez voler, vous pouvez tuer, ce n’est rien.  Vos proches accourront, vous supporteront, ils vous excuseront.
      – C’est impossible, mon fils ne peut pas être ainsi.  Qu’est-ce que tu as pensé ?
      Quand il s’agit d’un délit sexuel, tout le monde étant individuellement poigné dans une éducation contre nature, la réaction est toute autre : plus de pitié.  Plus de compréhension. 
      — Ah !  Le christ de cochon … Qu’avons-nous fait au Bon Dieu ?  Nous l’avons bien élevé pourtant … comme les autres.  Nous l’avons nourri, logé, instruit.  Que fait-il pour nous récompenser ?  Il se masturbe avec des plus jeunes.  L’écoeurant. Qu’a-t-il pensé ?  N’avait-il plus de conscience ?  N’avait-il pas un bon job ?  Ah ! L’imbécile !  Se condamner à crever de faim pour un petit bout de queue.
      J’entendais déjà ces reproches, ces reproches qui, au fond, étaient encore moins amers que l’absence de mes parents à mon procès.  Cette absence était plus significative de l’ampleur de mon délit que toutes les mesures de sécurité prises à mon égard pour protéger la société.  Mon délit était-il si grave que même mes parents ne pouvaient pas me le pardonner.
      J’étais seul.  Même ceux que j’avais défendu avec acharnement au risque de me faire casser la gueule n’y étaient pas.  Ils affichaient une indifférence totale à mon égard.  Pour la première fois, je comprenais que les gens vous aiment, vous approuvent, vous soutiennent moralement quand vous défendez gratuitement , quotidiennement, leurs intérêts.  Ils sont fiers d’avoir un bouc émissaire pour crier pour eux étant trop lâches pour le faire eux-mêmes ; mais au premier coup dur, ils disparaissent.  Vous êtes seul devant la situation, et là, vous comprenez que vous avez été un jouet entre leurs mains ; un jouet qui s’est offert sincèrement, naïvement ; un bateau sur une rivière bouillonnante ; un être qui pour s’aimer et se sentir aimé a le besoin incessant de donner, de s’intégrer à une lutte.  Vous comprenez que l’engagement est un instrument pour vous déculpabiliser ou vous affirmer.

          (Pierre, avant que le coq chante, tu m’auras trahi trois fois … Et nous voilà à la troisième révolution, de nouveau avec Pierre  … 1837, le Bloc populaire, le F.L.Q.)

        Moi, j’avais toujours eu besoin de me déculpabiliser de ma pédérastie et de n’être pas plus intelligent…
        Ceux pour qui je m’étais usé n’y étaient pas et n’y seraient jamais.  Ils ne lèveraient pas le petit doigt pour m’aider ; même mon rêve que quelqu’un me prête l’argent nécessaire à mon cautionnement s’était estompé.  Je les entendais déjà crier :
        — Ça prenait un maudit hypocrite.  Nous, qui lui accordions toute confiance.  Il pouvait bien être tout corps et tout esprit avec nous, le kâlisse, tout ce qu’il cherchait c’était gagner notre confiance pour coucher avec nos garçons.

                            (La foule criait : Barabbas !  Barabbas ! )

        Le pire, c’était vrai et ce sera toujours vrai parce qu’il en sera toujours ainsi.  Je trouve normal que si tu risques tout pour le monde tu puisses, au moins, vivre librement ta sexualité.  Quand je vois un garçon, je l’aime sans me poser de questions.
        Avoir été coincé tuait tout ce qu’il y avait de positif en moi.  Ce crime éliminait socialement toutes mes qualités.  Je savais que j’étais devenu pour la masse des gens, tout comme pour mes proches, une grossière indécence ambulante.  J’étais pire qu’un bandit.  Un bandit n’est jamais un bandit pour l’acte qu’il a commis, mais le symbole que prodigue son arrestation.  Même la culpabilité fictive ou réelle n’a aucune importance.  Le fait social capital est d’être arrêté.  J’étais plus qu’un bandit, j’étais une incarnation diabolique. 
        Je sentais tout le mépris qu’il fallait avoir à mon égard dans de telles circonstances et le besoin social inévitable de ne jamais pardonner à ceux qui, comme moi, osent profaner la société.  J’acceptais même cette intransigeance.  Qu’adviendrait-il,  s’il fallait laisser des êtres de mon espèce vivre en liberté ? 
        Il m’apparaissait clairement qu’à un moment donné, probablement dès ma naissance, un geste ou une situation avait fait de moi de toute éternité un damné. Je frissonnais à cette pensée, tout en me demandant comment Dieu qui connaît tout, accepte, malgré la volonté de la personne concernée, la naissance d’êtres tel que moi.  Il sait que rien ne nous écartera de notre destin, que nous serons malheureux toute une vie, car qui veut être méchant, simplement parce que sans que nous le voulions, lui, Dieu, nous aura donné le rôle de salaud ?  Pourquoi moi plutôt qu’un autre ?  Si Dieu est bon, pourquoi n’empêche-t-il pas de telles situations ?  Où sont sa bonté et sa toute puissance ?  Où est sa justice, s’il se crée des instruments du mal pour s’en servir ?
     Autant dire que mon « péché », résumant tout autre péché, fut de naître ; mais comment peut-on s’empêcher de naître ?  Comment être responsable d’être homosexuel depuis l’âge de quatre ans ou de sa naissance ?

           (Jésus porta le poids des péchés du monde, lui , qui était innocent et sans tache.  Simple pédéraste, il fut embrigadé, malgré lui. dans la société de violence, lui, qui ne rêvait que de paix et de liberté pour tous les hommes de la terre.  Mais son pays avait si mal …)

                       
                       Dieu aime ceux qu’il éprouve

       J’acceptais ma situation, confiant que Dieu devait sûrement avoir une bonne raison pour me laisser m’enfoncer dans cette misère.  Je saisissais bien l’imbécilité de ma condamnation, mais je me haïssais.  Il fallait tout supporter. Je me sentais coupable d’un crime dont je n’étais nullement responsable.
      Je me voyais un grand saint … il est impossible d’en avoir tant enduré pour rien.  Dieu avait admis ces injustices parce qu’il voulait un saint.  Il y pourvoirait.  Je serai le pécheur repentant … la brebis pour qui il abandonne le troupeau.
      D’autre part, j’étais socialement mort.  Mourir dans la société, c’est disparaître.  Faire un trou, même un trou vite comblé.  J’étais mort … en état de péché mortel : accusé d’un crime qui effaçait d’un coup toutes mes bonnes oeuvres.  En fait, mon péché fut autant de mourir que de naître.  Si je n’avais pas été pris, j’aurais peut-être remporté une victoire sociale.  Je serais peut-être devenu un héros local et comme tous les héros, je serais mort d’une douce agonie.  J’aurais vu pousser ma légende alors que le véritable individu aurait été oublié.  Les héros meurent parce qu’ils perdent leur influence dans la vie quotidienne de leurs admirateurs ou de leurs protégés.  Héros, j’aurais été un mystique ;  homme, j’étais un pédéraste.  Je n’avais ni parent, ni pays, ni amis, je n’avais que ma liberté et un vertige insaisissable de vivre, malgré la société qui me condamnait et venait grâce à sa police de m’enlever le dernier souffle de vie.
       J’ai compris à la suite de ces réflexions que le péché n’était rien d’autre que la mort.  Le péché est un faux.  C’est d’abord et avant tout l’anxiété, la peur.  S’il n’y avait pas de mort, il n’y aurait pas de péché : les hommes n’auraient jamais eu à inventer l’âme.  Les hommes n’auraient jamais connu ni le bien, ni le mal.  Ils auraient vécu sans devoir inventer un mythe garantissant leur survie de dominateurs : le ciel et l’enfer.  Il n’y aurait pas eu ces lois contre nature, faisant de nous des sacrifiés pour un bonheur éternel. 

       (Je suis comme le Père.  Qui connaît le Père, me connaît.  Le péché n’est pas d’être humain.  C’est de juger l’autre. )

         La conscience du péché naît de notre infériorité alors que face au grand savant qu’est Dieu, nous devenons dominés, effrayés, hantés par cette invention schizophrénique du surmoi ; vision maintenue par la religion, cette déviation névrotique.

       (Jésus chasse les voleurs du temple en révélant leur racket et en enseignant à l’homme à vivre en homme et non en esclave.)

       Le Dieu que nous connaissons est la censure sociale.  Un dieu de peur.  C’est l’autorité.  Celle qui nous écrase et nous hante.  Pour nous le rendre propice, pour amenuiser nos peurs, nous avons inventé une foule de rituels.  Les rites qui réussissaient à nous apaiser intérieurement devenaient le bien, le magique;  ceux qui échouaient créaient le mal.  La chair, étant sans effet positif sur la nature qui nous effrayait (le dieu-parent) et qui a été souvent source de bien des maux, fut inévitablement identifiée au péché : manifestée dans les blessures et la maladie.  Dieu-autorité exige de nous nier, de nier notre corps, notre puissance pour nous accorder sa grâce.  Le vrai Dieu nous apparaît comme un bienfaiteur, un libérateur, et non, comme un tyran.  Il nous AIME, même si nous sommes des hommes et peut-être même parce que nous sommes des hommes.   Malheureusement, le tyran l’emporte dans nos perceptions de dieu.  Et, déjà enfant, nous rejetons sur nous la responsabilité de nos imperfections, nous devenons dociles parce qu’en partant nous nous croyons coupables et mêmes capables de l’être sans même le vouloir. 
        C’était de belles explications, mais pour ne pas trop penser, ce qui devenait infernal, je me promenais dans la salle, parlant peu à mes camarades de prison.  Je les regardais jouer aux cartes.  Soudain, le Gros m’assaillait pour me faire acquiescer à ses désirs.
       – Tu verras, ma belle, je finirai bien par t’enculer.  Je t’accrocherai bien une bonne fois dans les douches.
       Je refusais facilement ses avances ; mais je craignais davantage mon admiration incontrôlable de la beauté de Jeannot, qui semblait n’avoir que quinze ans.  J’avais envie de lui, de sa fraîcheur, de sa beauté.  Sans dire un mot, j’ai appris avec déception sa décision de se faire raser la tête.  Cette drôle d’idée marquait bien tout ce qu’il fallait inventer en prison pour ne pas crever d’ennui.  (Les prisons communes sont comme Parthenais).  Il y aurait dorénavant une course perpétuelle à savoir quels cheveux pousseraient le plus vite.  De plus, la pousse indiquera également le temps passé dans cette prison.
        Devant mon dégoût, le Gros prenait plaisir à crier à qui voulait l’entendre les raisons de ma visite.  Il ajoutait tout un cérémonial d’effusion sentimentale, auquel les autres se livraient avec plaisir.  Il se moquait de moi ou plutôt il tuait le temps à me gêner.  J’aurais préféré me faire faire la cour par Jeannot, mais je n’aurais probablement pas su résister.

         (L’apôtre bien-aimé se pencha sur la poitrine du Seigneur qui, sous la table, lui caressait le zizi.)
 

       Ce beau corps élancé me créait plus de problèmes que de penser sans cesse à ma culpabilité.  Je voulais sincèrement me convertir.  Ce n’était pas en me mettant les mains dans le feu que j’y parviendrais.  Aussi, pour ne pas m’abandonner aux plaisirs de la chair qui s’éveillent même en prison, j’ai préféré de pénibles réflexions, accompagnées de prières.  Plus je réfléchissais, plus je priais.  Plus je me croyais méchant.
       Le lendemain, mon avocat vint me dire que ma soeur Pauline avait téléphoné:
       — Enfin ! il me semblait aussi qu’elle ferait quelque chose.
       C’est alors que je sus que mon père en apprenant la nouvelle avait pleuré.
       — Comment ont-ils appris la chose ?
       — Tes parents ont décidé de te rendre visite au journal.  Le Petit Lac était sur le parcours de leur voyage.  C’est là qu’ils ont appris ton arrestation.
       — Ils auraient pu venir me voir, me donner signe de vie.
       — Ils ont continué leur voyage en demandant à Pauline d’entrer en communication avec toi.  Tes parents ont décidé de ne pas te rendre visite parce que ton père, souffrant du coeur, ne pourrait pas supporter le coup.
       J’ai accepté cette situation, m’imaginant le choc que doit causer à des parents une telle découverte.
       Pendant des heures, je me sentis une malédiction pour ma famille.  Je ressuscitais tous les mauvais coups, toutes les déceptions et je m’apitoyais sur le sort de mes parents d’avoir un tel monstre dans les rangs.  Je ne suis qu’un monstre de corps et d’esprit, et je suis pourtant plus pur que tous les êtres dits sains.

       (Se tournant vers ses disciples, Jésus dit des maquisards : Voici mon frère, voici ma mère)

       Cette culpabilité s’est enfoncée en moi comme des dards.  S’il est possible à un individu de tout endurer, il est une chose qui lui est insupportable : se sentir responsable de la souffrance des autres, surtout quand ces autres, vous les aimez profondément.
        Je n’avais cru haïr mon père, comme bien d’autres, qu’à mon adolescence ou peut-être même vers 10 ans.  Je me souviens qu’à cette époque, son métier d’épicier ne me semblait pas un travail.
        Alors qu’un soir, nous étions , chez Phips Pope, à regarder les boeufs monter les vaches, à fumer des cigarettes aux bouts trempés dans du gingembre pour nous faire grimacer, à nous électriser avec un fusil spécialement confectionné à cette fin ,  on annonça que papa allait mourir d’une maladie du coeur.  J’avais peur.  Je me rendais responsable de cette situation, ayant déjà souhaité sa mort.  Je n’en avais parlé à personne, mais je fus le plus rasséréné des enfants quand j’appris qu’il s’en sortirait bien. 
       Cette honte de mon premier meurtre par intention ainsi qu’une chicane , quelques années plus tard, m’ont probablement marqué à vie de manière à détester par la suite toute intention de blesser ou de tuer.
       Alors que papa était hospitalisé pour une seconde fois, j’arrivais du pensionnat d’où je m’étais fait foutre à la porte.  J’étais retourné à l’école (St-Luc que je voulais plus tard qu’on appelle Émile Simoneau) de Barnston.  Faible, je ne disais jamais un mot, même quand le grand Hercule me frappait.  Cette situation existait depuis plusieurs mois.  C’était le printemps.
       Mon frère Roland, qui fut toujours bon bagarreur, me donna de violentes leçons de boxe ainsi que mon autre frère, Marcel.  Un midi, le grand Hercule s’approcha et me flanqua sans raison le pied dans les couilles.  J’étais en maudit.
      Je me sentais plus léger, plus libre de mes mouvements, grâce au printemps. Donc, aussi plus fort.  Aussi, lui lançais-je une invitation à nous battre régulièrement.  Nous avons décidé de boxer.
       Le grand Hercule m’effleura la joue alors que je lui appliquais un solide coup, droit au museau.  Ça fait flash et le sang rougit la neige.  Il partit à la course vers l’école.  Au retour de la récréation, l’institutrice m’invita à voir les résultats.  Je fus peiné de le voir saigner autant.   Je regagnai mon rang, penaud.  Qu’avais-je fait ?  J’avais peur qu’il meure.  Je pense n’avoir jamais autant regretté un de mes actes.  Quelques heures plus tard, on m’apprit devant la classe que le grand Hercule serait transporté à l’hôpital, vue la forte perte de sang et les nombreux évanouissements.
       — Qu’est-ce que t’as fait ? , me répétait l’institutrice.
       Je priais comme un fou pour que cessent les hémorragies de ma victime.

                    (Si quelqu’un vous frappe, présentez l’autre joue)

        Cette bagarre, qui me valut par la suite un tas de mises en garde, mais aussi le respect de chacun, prit une toute autre allure quand on raconta mes exploits à la maison.
         Ma mère était consternée, découragée.  Non seulement je venais de me faire jeter à la porte du juvénat, de la désespérer à jamais dans ses espoirs de me voir un jour porter la soutane ;  mais j’assommais maintenant  mes compagnons de classe comme j’avais brutalisé mes frères Denis et Serge d’un coup de bâton de baseball ou de soulier au front ou au visage, alors que mon père était gravement malade.
       — Tu veux bien tuer ton père ?  Comment peux-tu être aussi méchant ? , haranguait ma mère.
       Pourtant, je ne m’étais que défendu.  Je ne pouvais tolérer qu’on se moque toujours de moi.  Je dois être un de ces êtres qui naissent foncièrement méchants … quand on n’est pas sûr d’être bon, et qu’on ne veut pas se tromper, on se laisse entrer dedans par ceux qui sont certains d’être bien corrects … je subissais les événements comme d’habitude.
        Ce soir-là, délégation à l’hôpital.  Je restai au magasin.  Quand et comment annoncer une telle bêtise à mon père, hospitalisé au même endroit qu’Hercule, d’où l’impossibilité de lui cacher, d’autant plus que le père d’Hercule courrait dans la chambre de mon père pour l’informer ainsi que le menacer de poursuites judiciaires parce que j’avais fait éclater le nez de son fils en dix morceaux.
      –  Y commence à être temps qu’il se défende, fut le seul verdict de mon père.
      J’étais fier.  Pour une fois, mon père m’approuvait.  Je me sentais devenu un homme.  Être comme les autres.  Par ce simple geste, je me rapprochais de mon père qui, pour une fois, avouait être fier de moi.
       Le grand Hercule, après plusieurs jours, revint à l’école.  J’aurais voulu me faire pardonner ; mais lui, déjà, s’exerçait pour la revanche de son nez qu’il aurait croche, désormais, pour jamais.
       Peu de temps plus tard, je devais ravaler ce qui me restait de doute quant au courage de mon père.  Il était très sensible, malgré son apparente froideur.  Pour aider des familles et leur éviter de crever de faim, mon père avait avancé en crédit de très fortes sommes de victuailles.  Je trouvais mon père séraphin parce que je comprenais encore rien à la vie.  Je ne lui pardonnais pas d’engueuler ma mère à propos du magasin comme ce n’était pas normal de ne pas toujours avoir les mêmes opinions.
      Je ne savais pas que nous étions souvent au bord de la faillite.  Mon père pour éviter cette situation fâcheuse s’expatria et travailla de façon à nous éviter tous ces inconvénients.  J’avais honte de mes jugements précédents, je l’admirais beaucoup.  J’étais fier de mon père qui faisait maintenant plus que tous les autres pour nous.  Qu’il devait nous aimer, être courageux pour consentir à de tels sacrifices !
      Cette admiration ne m’empêcha pas moins, quelques années plus tard, de refuser de verser une partie de mon salaire, comme les fils indignes, en déclarant qu’il n’avait pas le droit de réclamer quoique ce soit. J’étais encore trop égoïste pour comprendre.
      — Si on ne voulait rien me donner, on n’avait qu’à ne pas me faire.
      Ma mère pleurait quand je faisais de tels jugements.
       Cette affirmation avait provoqué une véritable nausée.  Cette révolte, malgré la répugnance qu’elle me laisse, était pourtant bien normale.  Adolescents, on reproche tous, ou presque, à nos parents de nous avoir mis au monde.  Nous nous imaginons que nos parents sont les grands responsables de nos malheurs.
       Il va sans dire, la prison m’est apparue comme la punition de ces crimes.
       J’ai toujours aimé chaque membre de ma famille.  À chaque mot, chaque geste de révolte correspondait des heures de remords, comme s’il était anormal de connaître de tels élans, des sautes d’humeur.
       J’avais tout de même une consolation quand j’ai su comment mes parents ont réagi à mon arrestation. J’ai appris que mon père en pleurant aurait dit :
       — C’est impossible, lui, qui était si intelligent.
       Jamais mon père n’avait témoigné la moindre attention à mon intelligence.  Je l’avais pourtant entendu, une fois, alors qu’il savait que je ne l’entendais pas, se vanter à un commis-voyageur, d’avoir un fils journaliste drôlement grave.  Dans les familles québécoises, se manifester de la tendresse, c’est un crime, une honte.  Aussi n’apprenons-nous qu’à nous faire des reproches.  Peu souvent, nous parvenons à exprimer nos sentiments.
                                        
                   
                           5b

      
Le garde arriva avec les journaux.  Tous les prisonniers se sont attroupés.  Je n’avais jamais vu autant d’intérêt pour l’information.  Les textes rapportant les procès de la journée précédente étaient lus à haute voix ;  il y avait souvent des protestations contre le peu d’importance accordée à certaines causes ou quant à la rédaction du texte.  Pour certains, au contraire, l’anxiété les déchirait et c’est en tremblant qu’ils vérifiaient si leurs noms y figuraient.  Il est toujours pénible de saisir que sa vie dépend d’un article de journal.  Certains souffrent plus en pensant que les personnes que l’on voudrait ignorantes savent tout, irrémédiablement, que de subir la prison elle-même.  Surtout qu’en prison, il est impossible de mesurer la portée de l’article : donc, toutes les spéculations deviennent plausibles.  J’ai aussi constaté que tous les prisonniers condamnés à plus de dix mois préfèrent une sentence de plus de deux ans.  Dans un pénitencier, le temps passe plus vite puisqu’on peut s’occuper, alors que dans une prison commune, pour les sentences de moins de deux ans, l’ennui devient pire que la torture physique.  Dix heures par jour à penser, à n’avoir rien d’autre à faire, à méditer tes tourments, à revivre ta vie, telle une perpétuelle agonie qui prend fin au moment où la mort devient un phantasme présent, obsessionnel ; c’est la pire des tortures…  Être privé de liberté, c’est être privé de moyens pour tuer la monotonie.
       Comme prévu, dans le journal, il n’était pas question de ma comparution.  Le Gros en fit la remarque, mais personne n’y porta attention. 
       J’étais étonné de constater la gloire que certains prisonniers tiraient des articles de journaux.  C’était une véritable compétition à savoir qui avait le plus longuement la vedette, comme on mesure parfois la valeur des gens à la longueur de leur pissette.  (Même les policiers se livraient parfois à cette compétition amusante.)
       Le souper et la soirée en salle commune se passèrent sans incident.  Vint le tour des cellules.
       Pour la première fois, j’observai qu’à tous les soirs, ce sont les mêmes farces plates qui se répètent :
       — Fais moins de bruit en te crossant …
       — Voyons !   C’est Maurice qui vient de défoncer sa chaudière en déchargeant.
       Il y en a aussi toujours un qui simule l’orgasme, comme un loup qu’on égorge, alors que les autres décrivent la belle avec qui ils font l’amour.  Puis, vient le silence.  Un silence d’enfer, brisé parfois par le déplacement d’une de ces infectes chaudières puantes placées pour les besoins naturels, que l’on doit vider le matin avant de déjeuner.
       Comme d’habitude, j’ai passé la soirée à prier.  J’étais pris de remords d’oser remettre en question ma perversité.  Comment pouvais-je oser penser et croire à mon irresponsabilité, à ma non-culpabilité, alors que toute la société est d’accord à l’effet que la pédérastie est un défaut, une misérable passion qui ne peut avoir racine que dans les âmes abjectes ?
       J’ai repassé pour la millionième fois tout ce processus qui m’avait conduit à l’incapacité biologique de refuser à mes mains d’exercer leur charme sur le corps des gamins.
        Cette révision m’amena à accepter deux faits : d’une part, je suis obsédé par les petits gars au point de devenir vraiment impuissant à leur résister ;   d’autre part, à vrai dire, je ne comprends pas pourquoi il est mal d’aimer un garçon.  Pourquoi ?  Qu’est-ce qui justifie cet interdit ?  Je ne ressens rien qui me dégoûte, seule l’opinion publique et l’environnement qui me forcent à toujours me condamner, acceptant à priori que la majorité ne peut pas avoir tort.  D’ailleurs, à cette époque, j’étais loin de savoir que la pédérastie fut pratiquée par des peuples entiers et qu’elle a déjà porté l’humanité au sommet de sa grandeur et non de sa décadence , comme la société a intérêt à le faire croire pour continuer à dominer les gens.  Quant à la protection des enfants, il n’y a rien de plus stupide ; car, à moins qu’il y ait violence, le jeune sort souvent de cette expérience beaucoup plus épanoui.  Il ne peut pas avoir peur puisque l’adulte doit retrouver l’égalité avec le jeune pour jouer avec lui.  Sans cette réciprocité, ce jeu serait sans charme, sans féérie.  Aimer un garçon, c’est aussi revivre avec lui son enfance. 
                                          
                                              6
 
      Je ne savais pas que la  » perversion » peut produire la majorité des êtres qui, par la suite, seront considérés comme des génies par la civilisation qui aura tenté de les écraser ou des névrosés qui n’auront pas su surmonter l’ignorance de la masse et qui se seront culpabilisés.
       Toute ma vie était un acte d’accusation.  N’avais-je pas dès mon enfance commencé comme les élus de Satan à me livrer à ces plaisirs ?  N’avais-je pas tenté de vendre mon âme au diable en le priant pour avoir un petit gars ?  N’avais-je pas dans mes rêves voulu masturber l’Enfant Jésus , avoir même touché la poupée qui le représentait pour s’avoir si Jésus avait un pénis.  Ne m’étais-je pas arrêté durant des heures à contempler la beauté du petit Dominique Savio ?
       Je me voyais Don Bosco, l’étreignant dans mes bras et lui passant gentiment les mains sur les cuisses.  Je sentais sous son pantalon s’agiter une gentille petite bizoune.  Durant de longues minutes, je m’interrogeais sur la longueur et la grosseur de ce divin membre.  Serait-il digne d’un aussi magnifique corps ?  Je vivais plusieurs années plus tard les mêmes passions que saint Jean Bosco avait eues pour ce petit saint, si mignon.  Ayant réussi à vivre de magnifiques moments avec le petit Dominique, je me rendais ensuite dans la toilette me masturber.
       Je me rappelais avoir été tenté de masturber presque tous les jeunes de ma classe.  Que de situations n’aie-je pas inventées pour me retrouver près de tel ou tel camarade, afin de pouvoir, sous les bancs, étendre mes doigts conte un petit pipi qui s’agitait.  Comme c’était excitant.  Obsédé par le désir de voir et toucher, j’étais prêt à tout pour réussir, même à inventer.
      C’est ainsi que je priais pour des tempêtes de neige ; ayant à coucher avec un autre, j’aurais certes la chance de la lui toucher.  Il est curieux de constater que cette obsession n’a toujours eu qu’un but exploratoire.  Je voulais savoir comment les autres étaient développés.
       Combien de nuit, je n’ai pas dormi ?  Quand un garçon me plaisait, ayant à coucher dans la même chambre, j’attendais patiemment que tout le monde dorme.  Alors, je m’approchais du lit de l’invité, je le fixais, observant ses moindres gestes, sa respiration et lentement je posais ma main sur con corps.  S’il bougeait, j’arrêtais, accroupi près du lit.  J’attendais.  Je recommençais.  C’est un art.  Fallait  juste  telle pression pour circonscrire l’appareil recherché.  Par la suite, il me fallait trouver le moyen de m’enfiler la main sous les couvertures.  Tout devait se faire sans le réveiller, en combattant les remords puisque c’était supposé être péché.  C’était un art, procurant toutes les gammes de l’anxiété, de la peur, pour aboutir à un soulagement indicible quand ma peau, enfin, sur la douceur d’un organe orgueilleux se jouait à deviner tous les détails.  Que de passion dans le besoin de voir.  J’ai souvent dû attendre des heures la position propice.  Compter et recompter, puisque cela me permettait d’évaluer le degré du sommeil et la possibilité d’un réveil.  J’ai amélioré mon système, ayant remarqué que par ma concentration, il est possible de faire bouger quelqu’un dans son sommeil.  Ah !  Ce furent les plus longues et les plus belles nuits de ma vie.  Frissonnant à la fois de peur, d’anxiété et de désir.
        Ensuite, je voulais voir nu cet organe royal, le tâter, toute une nuit si possible.  Je n’en fermais pas l’oeil, sil le fallait.  Essayant en tremblant.  Échouant parfois.  Toujours recommençant.  Découvrir.  Connaître chacun dans ce qu’il a de plus beau, de plus intime, de plus secret,  m’apportait un soulagement paradisiaque.  J’étais sans cesse fasciné et surpris de ces découvertes, chaque graine étant sensiblement différente, malgré une apparence d’uniformité.
        Voir et toucher, les deux à la fois, créaient en quelque sorte un lien sacré, impossible à profaner ; un lien qui m’unissait à jamais à ma « victime ».  Jamais je n’acceptais une défaite.  J’imaginais toutes sortes de jeux qui me conduisaient à réussir.  Si je jouais aux Indiens, je pensais à attacher les prisonniers et les déculotter comme tourment :
       — Tu parleras ou …
      On ne parlait jamais et je m’exécutais avec plaisir, excepté si la victime refusait assez fortement pour que ça ait l’air vrai, sincère.  J’adorais lutter pour pouvoir à la fois deviner et approcher, vérifier des doigts mes approximations.  Des jours suivaient à me rappeler mes tentatives et à me masturber.  Je me masturbais jusqu’à épuisement, si je n’éjaculais pas.  Combien de fois j’ai recommencé, n’ayant plus la force de poursuivre.  J’avais le bras mort.  Le corps en sueurs.  Je m’arrêtais et je recommençais ensuite, essayant de trouver l’image qui me permettrait de me mettre dans un tel état d’excitation qui me permette d’éjaculer.
     –  Tu vas venir mon christ !
     Éjaculer fut pour moi toute une découverte.  Je me rappelle encore cette première fois.  Nous étions un groupe à nous amuser dans un lit.  Ayant introduit mon pénis entre les cuisses, sous le scrotum, d’un de mes partenaires, j’ai été effrayé après maintes mouvements, de me sentir aussi mal.  J’ai cru m’évanouir.  Je me suis rendu à la toilette, croyant que j’allais dégueuler.  J’examinais mes organes génitaux.  Je m’aperçus que je venais de réussir le même exploit que mon cousin m’avait enseigné l’année d’avant et non de subir les foudres du Seigneur.  Quand mon cousin m’avait montré ce phénomène, cela m’avait étonné.  Je l’avais oublié, me rappelant davantage son bouton sur la verge et l’immensité de celle-ci.  J’étais loin de penser qu’il m’arriverait, un jour, la même chose.  D’ailleurs, je vivais une période passablement calme en ce qui a trait à ma vie sexuelle.  J’eus si peu en mémoire ces cours antérieurs de mon cousin que ce n’est que plus tard que je fis la relation entre les sensations et l’éjaculation.  Foudre du Seigneur ou pas, j’avais aimé les sensations. Ça suffisait.  Mon goût pour la masturbation et cette nouvelle sensation (ce n’était plus des chocs électriques ou des chatouillements comme auparavant) prirent une telle importance que je recommençai mes explorations des autres de plus belle.  La masturbation habituellement pouvait aussi jouer un rôle compensatoire à ma phobie d’être rejeté : ne me sentant pas voulu des autres, je m’aimais proportionnellement au besoin éprouvé.
     J’ai découvert le sens du péché d’impureté à cette époque.  J’avais quatorze ou quinze ans.   
       Ce péché m’avait antérieurement bien intrigué.  Je ne pouvais pas comprendre de quoi il était question.  Au cours d’une leçon de catéchisme, soudain, j’ai perçu toute le dimension de ce vice.  J’étais effrayé.  Je me damnerais.  J’ai essayé d’en parler à ma mère; mais ma curiosité ne sut que lui tirer des larmes.  Elle me lança que je n’étais qu’un cochon.
       J’étais désespéré.  Que faire pour m’arrêter ?  Plus j’y pensais, plus j’avais peur.  Plus ça m’obsédait. Plus le nombre de garçons intéressants augmentait.
        Mon confesseur me recommanda de prier.  Plus je priais.  Plus j’y pensais. Plus les tentations étaient belles.  Même si j’y mettais toute ma ferveur, ça ne s’arrêtait pas. Ça empirait.
        Je n’osais plus me toucher ou me regarder en allant à la toilette ;  ce qui me créait de nouveaux problèmes puisque,  parfois, je pissais à côté de l’objectif.  Comment pisser sans te toucher, ni même te regarder ?
       Pour assurer mon salut, je me confessais tous les matins dès que je tombais dans les griffes de Satan.  J’ai fait mes neuf premiers vendredis du mois, qui garantissaient le salut à coup sûr.
       Je continuais d’être hanté.  J’ai pensé que j’étais un vampire…  qui mordait à quelques endroits différents près…
        J’ai recommencé à rêver à un miracle.  Ayant une ferveur spéciale pour la Vierge, je me mis à croire que sa statue me répondait.  Je la voyais sourire ou pleurer.  Parfois, j’y voyais purement le jeu de mon imagination, mais souvent, je croyais dans ses manifestations.  Personne ne parlant de l’allure de la statue, je crus préférable de garder pour moi ce qui m’avait semblé des miracles.  Ça foutait une claque à ma sainteté, mais c’était mieux ainsi.
       Mes problèmes ont pris une tournure encore plus torturante alors que certains matins, je me suis réveillé trempé.  Je me croyais dès lors totalement perverti.  Je craignais d’être devenu fou au point de ne pas parvenir la nuit à maîtriser mes mains et, qui plus est, de ne pas en avoir connaissance.
       Je me masturbais certes la nuit puisque j’éculais.
      Je me dégoûtais.  Je ne savais pas que les garçons ont biologiquement et naturellement des pollutions nocturnes (quel drôle de nom) … il n’y avait pas de cours de sexualité de mon temps, les gens étaient trop scrupuleux … et je paye bien pour ce puritanisme.
       Je souffrais atrocement de me voir aussi vulnérable au péché.  Je tentais de m’empêcher de penser pour écarter les tentations.  J’essayais tout ce qui me paraissait une solution, mais je ne parvenais pas à me corriger.  J’ai même songé à me rendre à Lourdes.  Seul un miracle pouvait me sauver.  J’en avais contre ma volonté, contre tout mon être.  Je priais pour changer ou mourir.
        Un matin, alors que j’étais près du poêle, à me réchauffer en sous-vêtements avec mes frères, ma mère nous donna tout un sermon parce que nous avions des érections.  Nous étions encore des cochons.  Si cette leçon me permit de cesser de croire péché de me regarder ou me toucher en pissant, je n’en ai pas moins, assimilé le péché à l’érection.  C’était un événement qui survenait souvent : j’étais très souvent en état de péché mortel.  Je me dégoûtais encore plus.
        Pour me déculpabiliser, et adorant ma mère, je ne finissais pas de l’aider dans les durs travaux.  Je ne pouvais tolérer de la voir travailler fort.  Ce que je faisais, au moins, lui épargnait cette part de corvée.  Peut-être ma charité rachèterait ma perversité.
       Malgré tout, la nuit, je ne dormais presque plus, devant surveiller mes mains et mes pensées pour éviter les rêves érotiques.  Je croyais que le diable viendrait me chercher.  J’avais une peur affreuse.  Un caractère de chien et d’éternels remords.  Certains soirs, des matous venaient grignoter dans les poubelles, situées dans l’appartement voisin.  J’y reconnaissais les cris du diable. J’avais peur.  Je suais de peur.
       Une autre fois, mes frères durent me réveiller puisque debout dans mon lit, je pleurais de ne pas pouvoir enfiler ma soutane qui n’était que la couverture de mon lit.  Ce rêve exprime bien l’angoisse que me procurait mon incapacité de devenir prêtre puisque j’étais pourchassé par le diable.  Non seulement, j’avais trahi ma mère en ne tenant pas mes promesses d’être un jour le prêtre de la famille.  J’étais un être abject.
        Je rêvais des cauchemars abominables ou des rêves dans lesquels je me livrais à mes désirs inassouvis.  Tout n’était que mort et religion, que fins du monde et monstruosités.
         C’était clair, j’étais damné.  J’étais possédé du diable.  J’ai essayé de m’exorciser en m’infligeant toutes sortes de sacrifices.  Pour essayer de me sauver, j’ai décidé un jour de me donner à Dieu en écrivant ce don total, irrévocable, sur un papier avec mon sang ; comme je l’avais déjà entendu dans un conte.  Je ne me souviens pas si je l’ai fait.  Je me rappelle seulement la peur éprouvée de devoir me mutiler.  Il me semble avoir posé mes empreintes digitales en sang, ayant écrit cependant la lettre à l’encre… je devais ainsi moins saigner…
       J’avais peur de mourir sans pouvoir me racheter.  Aussi dès que j’avais une grippe, de la fièvre, je m’assurais de me confesser, de communier avant d’attendre impatiemment la mort puisque celle-ci me délivrerait.  Elle avait alors plus d’importance que la vie.  Inconsciemment, probablement que cette névrose obsessionnelle de la mort est née de ma peur de Dieu qui sait tout : étant coupable, je n’avais plus qu’à mourir parce que je lui désobéissais.  J’étais convaincu que ma vie sexuelle me tuerait.  Dieu me punirait.  J’avais peur et chaque faiblesse était associée à la mort.
       Pourtant, je voulais vivre.  J’arrivais malgré tout à être heureux, car jeune, l’homme a le privilège de facilement oublier ou refouler ses peines et ses craintes.
       Quant à mes peurs, elles prenaient de l’ampleur.  Un prêtre venait de me dire, même si cela était faux, qu’en se masturbant, il n’est pas rare de mourir d’une crise cardiaque.  Pour prouver son argument, il m’avait fait remarquer qu’à l’orgasme ou avant, nous retenons souvent notre respiration, provoquant peut-être la mort.  C’était affreux.  Je commençais sur la toilette à me masturber. J’arrêtais. J’avais peur.  Je recommençais, et finalement, en priant Dieu pour qu’il me pardonne mon suicide, je terminais mon travail.  Comment aurais-je pu savoir à cette époque qu’interrompre la masturbation entreprise peut créer de sérieux problèmes corporels ?
        Je faisais promesses sur promesses de plus recommencer.  Si le Christ est tombé trois fois, j’ai répété son geste à l’infini.  Je m’en voulais d’être si menteur et j’ai abandonné les promesses, croyant qu’il était encore plus mauvais de mentir si souvent à Dieu et à moi-même : mieux vaut ne pas promettre ce que l’on ne saurait tenir …
       Je croyais les curés.  Aux sermons, j’attendais toujours avec impatience que le prêtre reparle de sexualité pour en savoir plus long.  J’étais vexé par leur excès de pudeur et par leurs mots couverts dans ce domaine, puisqu’alors je ne comprenais pas ce dont ils parlaient.
        Quand je rencontrais un garçon de mon goût, inévitablement, c’étaient de longues prières, puis, la chute en promettant à Dieu que j’essaierais de faire mieux la prochaine fois.  Je me sentais hypocrite de toujours promettre et recommencer.  J’avais tout essayé et tout avait échoué.  J’ai recommencé à me mépriser, à prendre plaisir à me frapper aux organes génitaux pour me punir.  Yvette, la première femme avec qui j’ai l’amour, m’a corrigé de cette manie idiote, me disant que cela n’arrangerait rien, tout en pouvant me blesser gravement.  Ayant peur de la souffrance, j’avais compris la leçon.  Car, Yvette me faisait découvrir une nouvelle facette du plaisir.
                                             
                                                           7

       En prison, je soupesais tous les pour et tous les contre pour évaluer mon degré de perversité, je devrais dire d’innocence ou d’ignorance.  J’étais convaincu d’être fou ; mais je ne savais pas si c’était en me posant autant de questions ou, en liberté, en répondant simplement à mes besoins naturels de toucher tous ces petits êtres que je trouve beaux.
       J’ai décidé de recommencer à réciter mes prières les bras en croix.  Un tel sacrifice et beaucoup de prières m’aideraient certainement à me faire oublier mes penchants pour Jeannot.  Je me devais dorénavant d’être chaste ; j’avais été trop longtemps « un maniaque ».
       Après le déjeuner, je me rendis dans la cour, comme après chaque repas.  Une cour asphaltée, entourée de murs, où, comme d’habitude, pour faire changement, nous marchions.  Ce n’était pas tellement nouveau, mais juste l’air pur suffisait à donner à ces minutes une très grande valeur.
      Je ne parlais pas à personne ou presque, sinon à Claude, un individu incarcéré depuis plus d’un an pour ne pas avoir payé ses dettes.  Il était très sympathique et agissait comme un frère.  Il disait être là depuis un an et ne pas savoir quand il en sortirait.
       Tout le monde avait appris les raisons de mon incarcération.  J’étais craintif quant à ce que l’on en pensait ; car , même si peu me parlaient , Pierre , un jeune de 19 ans, assez beau, je dois l’avouer, cherchait sans cesse à m’insulter.  Je ne savais pas quand sa haine deviendrait de la violence physique.
       – Regarde ailleurs, hostie de chien.  Maudite tapette.  Tu ne m’auras pas, mon christ.  Suceux de cul !  Tu peux manger les jeunes, mais essaie-toi pas sur moi parce que je vais te la casser, ta kâlisse de gueule.  T’en suceras plus d’autres.
       Lui gueulait, moi, je crevais de peur.
       C’était en fait le chant de ceux qui aimeraient bien être attaqués et cherchent à se déculpabiliser en pourchassant ceux qui symbolisent leurs désirs irréalisés.
       Malgré tous mes efforts, je me surprenais à avoir beaucoup d’anxiété quant aux récréations.  Même si je rejetais ces pensées, je me prenais souvent à rêver l’arrivée d’un petit jeune, beau comme un coeur, sympathique, de qui je tomberais amoureux.  Parfois, j’espérais même me faire reluquer par un petit vieux ;  même si j’étais peu intéressé à avoir une aventure avec eux.  Je ne pouvais entrevoir une telle liaison sans sodomie.  Jeune, un anglais m’avait initié à cette pratique.  Je n’avais pas du tout aimé ça.  Je craignais de la revivre.  Il va sans dire que les menaces du Gros de le faire étaient aussi pour moi un « moyen » cauchemar.  Je n’ai jamais pu avoir une aventure avec un adulte, sans avoir affreusement peur de me faire tuer.  Cette crainte avait persisté, malgré les années, et s’était même renforcée.  J’avais peur d’être assailli, violé et tué, malgré la surveillance des gardes, qui se rendaient peu souvent aux douches collectives.
       Jeune, mes parents nous avaient raconté avec les photos d’Allo-Police comment un pédophile avait déchiqueté un petit gars. Ce fut la hantise de ces maniaques.  Par surcroît , un après-midi en me rendant à une ferme, près de Barnston, nous nous étions fait courir par un type que notre imagination nous rendait chaque jour plus laid.  J’avais eu terriblement peur.  Pendant près d’un an, nous marchions sur le bord des champs pour nous sauver, si jamais il réapparaissait alors qu’il n’a peut-être même jamais existé.  Plusieurs années plus tard, quand je faisais de l’auto-stop, je portais toujours une roche dans mes poches, pour me défendre au cas où se présenterait une mauvaise situation.
       Enfant, ces histoires traumatisent en maudit.  De plus, ce qui m’avait certes tenu loin des adultes, les grosses bittes m’écoeuraient.
       À la prison, je pouvais fréquenter les petits vieux du deuxième sans danger, surtout que rares étaient les occasions de passer à l’action.  Petit à petit, j’appris de leurs bouches tous les rudiments du vol.  Devant mon peu d’intérêt, leurs leçons se concentrèrent et se spécialisèrent sur les moyens possibles de conquérir un gamin.  Comment l’amener, malgré lui, à te tâter la queue, en lui offrant du pop corn.  J’écoutais en priant.  Puis, c’était le retour à la chambre commune pour reprendre à nouveau de longues et pénibles réflexions ou prier.
       J’étais en proie à un fort sentiment de culpabilité.  Cette angoisse portait surtout sur trois points fondamentaux : je ne parvenais pas à oublier mon attitude à Victoriaville, face à la dame où j’étais pensionnaire ; je me croyais de toute éternité condamné à être possédé du diable, ayant marchandé mon âme avec Satan pour obtenir certains garçons ; je me reprochais aussi d’avoir été un garçon difficile dans ma famille.
      Si j’acceptais d’avoir été la victime de mon ignorance infantile, je me rendais coupable de ne pas avoir eu assez de courage et de volonté pour me départir de ma passion alors qu’il en était encore temps  …  Comme si cela eût été possible , oubliant qu’il s’agit là d’une imbécilité que nous racontaient les curés en nous faisant croire que c’était un crime.
       Un regard, un sourire suffisaient pour qu’un garçon me fasse faire le tour de la terre. 
                                             8

       Après une enfance profanée par les peurs, à cause de la censure sur la sexualité, j’eus une adolescence toute aussi tumultueuse.  Il n’était plus question pour moi de douter de ne pas être aimé, mais une certitude … j’étais déchiré entre ce que nous apprenait la religion et ma petite nature qui voulait jouir de plus en plus.  Avec le temps, j’ai appris qu’il s’agissait plutôt de moi qui prenais tout au sérieux, même les bêtises de mon imagination.
     À l’école, la situation n’était guère plus reluisante.  Je m’y sentais tout aussi de trop et les remarques d’un professeur à l’effet que je questionnais beaucoup simplement pour me faire remarquer m’avaient décidé à ne plus jamais reparler en classe.  J’étais en onzième année.  Pour oublier mon sort, je consacrai toutes mes énergies à devenir un bon correspondant pour la Tribune, de Sherbrooke.  Je réussis si bien qu’on m’offrit un travail d’été.
      J’avais été engagé pour l’été à la suite d’une rencontre dans laquelle le patron Me Desruisseaux m’avait promis de me payer des cours universitaires, promesse qu’il ne tint jamais, mais qui m’a décidé à me lancer dans le journalisme.  Je devais en septembre retourner aux études.  Même si j’étais accepté à l’université, je ne pouvais pas m’y rendre sans aide, mes parents étant trop pauvres.
      À cette époque, je n’étais qu’au début de mon blocage intellectuel à cause de mes hantises sexuelles.  J’avais 17 ans environ.
      Je craignais que  » ma mauvaise habitude » de me masturber se reflète dans ma personnalité, sur mon visage ou dans mes manières comme nous le disaient les prédicateurs.  J’interprétais chaque sous-entendu comme si on le savait.  Aussi, les invitations à des partys, dans lesquelles je pourrais faire l’amour, me torturaient tout autant que de longues heures de tentative à échapper aux tentations de me masturber. C’était pour m’humilier, rire de moi … mais j’aurais bien aimé l’expérience tout de même, au cas où cela aurait réussi … pour savoir ce que ça ferait comparativement à mes exploits à quatre ans.  J’étais évidemment puceau et, contrairement à ce que l’on nous disait, je ne savais pas que se masturber aussi jeune ne nous rend nullement impuissant avec les femmes.

       (Si vous vous masturbez, vous ne pourrez pas satisfaire votre partenaire quand vous serez plus vieux, ayant trop dépensé vos énergies seul dans le péché.  Vous aurez aussi des boutons au visage.)

      Je voyais dans ces aventures avec des filles, malgré la peur qu’elles me donnaient, d’être humilié en éjaculant pas, une chance de devenir homme … si je réussissais.  Je pouvais aussi ne pas pouvoir bander, comme on nous le disait.  Qu’est-ce qu’on dirait ?  À chaque fois que l’on me parlait de ces partys, j’avais l’impression que l’on devinait mes habitudes, tant elles survenaient dans une période où je m’éclatais seul.  Les invitations arrivaient toujours le lendemain d’une  » chute », pourtant j’essayais de ne pas me masturber pour être en forme, pour bander à coup sûr.
      J’espérais aussi cesser d’être fasciné par les garçons.
      J’étais trop gêné pour oser inviter une fille, à cause de ma laideur.  J’avais peur de la perdre si jamais elle acceptait, à cause de ma maladresse à savoir l’intéresser à moi.  D’autre part, pour sortir une fille, il faut de l’argent et je n’avais pas le sou pour ces occupations.  Je ne gagnais, après tout, que 35$ par semaine.  J’étais souvent cassé. Plus souvent qu’à mon tour.  Aussi aie-je dû me contenter de danser parfois au salon du Parthénon, là où je pensionnais depuis mon arrivée à la Tribune, jusqu’à ce que Monseigneur Cabana intervienne et fasse cesser nos « partys »  qui prenaient fin pourtant à 11 heures le soir.  Cela avait été possible du fait que la maison était tenue par un prêtre.  Cette intervention de l’archevêque a nourri par la suite ma crise anti-religieuse qui commençait à faire des siennes.  Je réalisais que la foi pouvait bien être une grande escroquerie.
      D’autre part, je croyais que les autorités du journal regrettaient mon engagement.  J’avais été choisi à cause de ma grande production, à Barnston, où j’étais correspondant ; je révélais, à Sherbrooke, un tas de faiblesse : j’écrivais affreusement mal mon français, les fautes se multipliaient comme les étoiles dans la Voie lactée en août ;   j’étais super-lent à la dactylo et j’avais tellement peur de me tromper qu’au début, je ne faisais montre d’aucun esprit d’initiative.  J’avais peur encore une fois que mon audace se tourne contre moi … j’attendais chaque jour avec l’appréhension d’être congédié.  
       Vint septembre.  Il manquait de personnel et, malgré mes défauts, j’avais pris vitesse et sécurité.  J’étais bon journaliste, sauf qu’il fallait un autre journaliste pour corriger mes textes.  C’était mieux que rien.  On me persuada d’abandonner mes projets d’études.  Desruisseaux renia sa promesse et, n’ayant plus le choix, je me devais de rester dans la grande famille de la Tribune.
       Étant naïf, peu sûr de moi, me trouvant même médiocre, j’étais utilisé comme un objet, une poupée, une bonne proie …
        D’autant plus que j’étais d’un caractère sauvagement pacifiste, prêt à courir tous les médecins de l’esprit de la terre, si jamais par malheur, à force de me faire écraser, j’avais réagi violemment.  J’étais une bonne bête de somme … férocement passionné quand je m’embarquais dans quelque chose.  Je ne croyais pas dans aucune organisation, même révolutionnaire … Être mené par l’un ou par l’autre, c’est la même patente ;  tu dois toujours te conformer … être menacé sans cesse de se faire liquider par l’un ou par l’autre, ça finit par être drôlement emmerdant.
       Même si j’étais de venu un bon producteur, ce en quoi je mettais tout mon orgueil, j’avais toujours la crainte et la certitude d’être mis à la porte d’un moment à l’autre.  Les patrons ne nous emploient que dans la mesure où ça paye et je ne me sentais pas tellement rentable.  Cette crainte m’angoissait.  Je me sentais inférieur aux autres.  Ils étaient plus cultivés, plus raffinés.  Ils s’y connaissaient en musique et en lettres.  Moi, je m’y connaissais en rien.  Je me sentais à jamais inférieur à eux puisque je n’avais pas de sens critique.  J’ai commencé à lire et à écrire des poèmes, influencé par un poète et un homme de très grande sensibilité.  Pier Pol était, à la fois, un collègue, mon ami et presque mon professeur littéraire.  Sa poésie était douce, musicale, charmeuse, quoique parfois nostalgique. 
        Certains confrères se moquaient assez souvent de lui, à son insu, de façon très injuste, s’en prenant à sa sensibilité : c’était « le poète ».  On ridiculise toujours ceux que l’on sent supérieurs.  Cette situation atteint son point culminant lorsque, par erreur, Pierre termina un poème sur un manchot en disant qu’il s’était retourné en caressant son chien. Guilbert, qui riait de tout le monde, sauf de lui-même, avait sauté sur l’occasion.  Cette situation m’avait été pénible.  Je ne pouvais accepter de rire de bon coeur de cette anecdote ; cela me semblait injuste envers mon ami, mais par contre, je ne pouvais m’empêcher de la trouver bien drôle.  J’ai été inconfortable et même gêné, jusqu’à ce que Pier Pol lui-même rie de cet incident.  C’est un genre de situation qui se produit dans le cas de tous les grands écrivains.  La distraction fait partie de la vie.       De cette première époque à Sherbrooke, je me rappelle mon baptême de journaliste par les flics.  J’étais de service une fin de semaine.  J’ai été envoyé à Cookshire, Guilbert ayant décidé que j’étais assez solide pour couvrir un prétendu meurtre.
       J’avais une peur affreuse des morts, peur que je n’ai jamais su surmonter, ayant été trop profondément traumatisé dans mon enfance par les histoires de revenants, de punition , d’enfer et de purgatoire que nous avait racontées l’institutrice en religion à la première année.  Parfois quand je servais une messe de funérailles, je devais sortir de l’église pour ne pas m’évanouir en approchant des cercueils.  Si je n’osais pas me rendre seul dans le hangar chez moi, craignant d’être poursuivi par les morts, plus particulièrement mon grand-père, je tremblais encore plus de devoir m’occuper de meurtre.  Bravement, je m’exécutai quand même.
      Près du cadavre, un flic, percevant mes hésitations, s’amusait à jouer avec la langue du cadavre.  C’était une mort naturelle, crise cardiaque.  Donc, un événement sans importance …  Mourir, ce n’est pas important ; être assassiné, c’est pas pareil : ça permet aux policiers et aux lecteurs de ne pas s’enliser dans la routine.
      Nous nous sommes rendus à l’hôtel.  On commença par vouloir déterminer mon poids.  Pour ce faire, je devais grimper sur le dos d’un des détectives.  Me méfiant, je sautai avec une telle rapidité qu’au lieu de pouvoir me rabattre fortement un bâton sur les fesses, le préposé à ce boulot dut retenir son coup.  Après m’être fait prendre partiellement à ce jeu, ils décidèrent de se venger en essayant de m’effrayer en soutenant qu’ils pouvaient m’arrêter : J’étais dans un hôtel, sans l’âge requis.  Je m’engueulai tellement avec eux qu’ils en étaient en christ.  Non seulement ils m’avaient fait peur, mais je les avais amenés à se faire prendre à leur propre jeu.
      Je ne leurs avais pas caché mon agressivité naturelle vis-à-vis les représentant de l’ordre, plus particulièrement la police.
     —  » Vous m’avez payé une bière, vous êtes donc aussi dans l’illégalité.  »
     Avant de me donner des claques sur la gueule, le jeu fut abandonné et ils me payèrent une autre bière, me disant que je serais un bon journaliste puisque je ne m’en étais pas laissé imposer.  Avec la police, tous les gens sont des criminels.  Ils oublient que les êtres humains réagissent à la souffrance et à l’humiliation.  Ils se cuirassent contre l’homme pour ne songer qu’aux règles.
     Mon départ de Sherbrooke pour Lac-Mégantic fut très pénible.  Le syndicat ne voulait pas me défendre, puisque je n’avais pas droit de refuser une promotion.  J’étais en maudit, persuadé que je serais aussitôt congédié.
     Je soupçonnais le journal de vouloir se débarrasser de moi et ne pas le pouvoir, à cause du syndicat.  En m’envoyant à l’extérieur, je ne serais plus syndiqué et je serais complètement à leur merci.  Je figurais ainsi le raisonnement des patrons à cause de mon français, et le syndicat pensait comme moi …  Les patrons, eux, avait besoin d’un bouche-trou pour remplacer un correspondant dans une ville où aucun journaliste n’arrivait à rester.
     — À quoi ça sert un syndicat ?  Seulement aux augmentations de salaires ?
     J’étais en fusil, soupçonnant le syndicat de complète impuissance.  Ça m’a pris des années à comprendre que l’exécutif avait été pris au dépourvu autant que moi et qu’une assemblée n’aurait servi à rien, sinon à faire pourrir encore plus le climat dans les négociations en cours.  Malheureusement, les Québécois n’ont pas encore appris à sortir d’eux-mêmes, de leur structure mentale de colonisés.  Même les syndicats et les syndiqués ne s’intéressent qu’à ce qui les touche de près, c’est-à-dire à leurs revenus.  Ils n’ont aucune conscience professionnelle.  C’est le propre de tout homme exploité de ne jamais voir au-delà de son nez.  La pauvreté physique va simplement de pair avec une certaine forme de pauvreté d’esprit ou plus exactement avec une absence totale ou presque de prospective.  L’exploitation est soutenue par un tel individualisme.
      Par contre, je savais que le journal avait de la difficulté à se trouver un journaliste pour Lac-Mégantic à cause de la réputation (à cette époque et dans mon milieu) de cette ville.  J’irais comme bouche-trou ou je serais congédié.  C’était clair.
     Faible, naïf, il y avait toujours quelqu’un pour profiter de ma facilité à tout croire.
     À la description que l’on m’avait faite de Lac-Mégantic, j’étais persuadé de courir à une mort certaine.  Guilbert et les flics, ses copains, car il a toujours aimé ça m’humilier ou me faire paniquer, m’avaient démontré qu’il ne me faudrait pas grand temps pour me faire enculer dans cette ville, pratique que je craignais et avais en horreur.  Ils me traitaient, Guilbert et ses flics , comme un niais.  Ce que je suis, mais pas encore assez pour les laisser se payer ma tête sans que je le sente.  Je les laissais s’amuser, ne sachant pas exactement ce qu’il me fallait croire … dans le fonds, me faire enculer, peut-être que maintenant j’aimerais ça … même si j’ai toujours eu peur des maniaques.
      Quand j’arrivai dans cette ville, boueuse à cause du printemps, perdue dans le bois, ayant un bureau à l’allure de taudis, j’étais désespéré.  J’étais loin de me douter que j’y vivrais une des plus belle années de ma vie ;  que ce  » trou », comme on m’avait dit, est un véritable trésor de beautés tant par la nature que par les gens qui y vivent. 
       Je me suis mis au travail avec acharnement pour oublier mes craintes.  Je travaillais tant, que je trouvais à peine le temps de manger.  Mon angoisse s’apaisa après une semaine, m’étant fait beaucoup d’amis à cause de mon courage qui, en réalité, n’était que de la peur sublimée.
       Si je croyais à quelque chose, si je m’y engageais, je me donnais entièrement jusqu’à ce que je sois vidé …  Quand vous êtes quotidiennement certain de mourir, les guerres quotidiennes paraissent assez anodines.
        Les grands changements dans mes relations avec Lac-Mégantic se sont effectués à l’armée.
       Je m’étais rendu au manège militaire, dès le premier dimanche.  Il y avait fêtes et compétitions.  J’y étais allé malgré toutes les recommandations contraires.
        » N’y va pas, tu vas te faire descendre.  On y haït les journalistes à mort.  »
       Le devoir étant le devoir, j’y suis entré les fesses serrées.
       À mon arrivée, un officier, avec un groupe de femmes, pour se signaler, hasarda :
       — Montre-moi, si t’en as une belle …
       Je sursautai et répondis aussitôt :
       — Ça, monsieur, ça ne vous regarde pas …
       Les femmes étaient conquises et l’officier niaisa.  La soirée se poursuivit de plus belle.  L’officier m’avait fiché la paix.
       Je décidai de m’asseoir pour prendre une bière.  Un caporal, remarquant mon arrivée, se mit à vociférer contre les journalistes.  Au début, je ne dis rien, malgré la provocation, mais je ne pus tenir longtemps.  Je signalai à ce caporal que c’était avec des gens bornés de son espèce qu’il était possible d’avoir des journalistes comme il les avait décrits. Il s’ensuivit une engueulade.
       Le caporal se leva, se précipita vers moi.  J’ai cru m’évanouir, mais je me levai, lui tendant la main en indiquant mon nom, comme un noble accepte un duel.  J’étais certain de manger la raclée de ma vie.  À ma surprise, il me serra la main avec joie, criant :
       — Enfin ! Nous avons un vrai journaliste.
       C’en était fait.  J’avais l’armée de mon bord, et d’autre part, tous mes amis étaient reconnus pour être de solides bagarreurs et des jouisseurs hors pair : Paul, le Flo, André, etc.  Je n’avais rien à craindre, si on essayait me faisais toucher ne fut un poil de la tête, j’aurais un vrai régiment pour me défendre.  D’ailleurs, je me suis fait soldat pour porter l’uniforme.  J’avais mille et un privilèges.  Je commençai à boire, à courir les filles et à me livrer à tous les jeux possibles.
       Peu de temps m’avait acquis la réputation d’un journaliste honnête, courageux, qui ne recule devant rien et qui était carrément du côté du peuple.  Les gens, du moins ceux que je voyais, admiraient ma bravoure de m’attaquer aux patronneux, d’essayer de trouver moyen de dénoncer ceux qui ambitionnaient qu’ils soient industriels, curés ou même le conseil municipal.  Tout le monde se demandait si j’aurais ma commission d’enquête sur le patronage en ce qui avait trait à la construction de l’hôpital ; patronage qui impliquait le maire du temps et un médecin, organisateur libéral.
      Le maire, qui me croyait plus vieux, avait porté plainte au journal en disant que je ne lui laissais pas un pied de corde.  Les patrons m’encourageaient, mais j’avais de la difficulté à faire publier mes textes.  Certains écrits paraissaient coupés et recoupés.
       Il a toujours été de la politique du journal de me faire croire qu’il était de mon bord, c’est-à-dire qu’il défendait les petits, alors qu’en réalité, il appuyait les gens au pouvoir, en coupant, retardant ou minimisant mes nouvelles.
       On me disait qu’on avait aucune objection à ce que la vérité sorte, qu’il fallait même le faire, mais que tout dépendait de la façon de le dire.  Je n’ai jamais été étouffé par la diplomatie, considérant cela comme mensonge et hypocrisie.  Le littéraire est l’excuse souvent employée en vue de la manipulation ou du snobisme intellectuel, lequel est une nouvelle forme, esthétique cette fois, d’autoritarisme.  Il n’en fallait pas plus pour que mes textes soient hautement censurés.
       J’étais fier de moi.  Je parvenais, malgré mon jeune âge, ma vie super-active (filles, boisson, bagarres et surtout petits gars) à obtenir raison à presque toutes mes revendications.  Il faut dire qu’en moins d’un an, le tirage du journal avait pratiquement doublé et j’avais acquis un très large appui de la population.  Même la requête, signée contre moi dans l’affaire du Centre Mgr Bonin par bien des bons catholiques , à l’instar du curé de la paroisse , un Monseigneur dont je ne me rappelle plus le nom, n’a pas réussi à me faire expulser de la ville.  Le Monseigneur craignait mes indiscrétions quant aux sous employés pour la construction du centre de loisirs.  Ce curé avait décidé de m’apprendre  » qu’il ne faut jamais manger du prêtre, car on s’étouffe avec les boutons de la soutane ».  J’avais dû, cependant, accepter en compromis de laisser tomber ma lutte et ma haine antireligieuse.  La menace d’être expulsé m’avait effrayé, mais j’ai appris en même temps le haut taux de popularité dont je jouissais dans la population. 
       Presque une année après mon arrivée à Lac-Mégantic, j’ai dû par principe laisser tomber l’emploi.
       Malgré ma débauche, j’avais su produire une telle quantité de textes que c’était considéré comme un record de production, surtout pour une petite ville.  J’avais, au cours de mon séjour, ayant menacé de démissionner, obtenu les services d’un secrétaire qui s’occupait particulièrement de la circulation du journal.  Le bureau était nouvellement logé dans un endroit plus attrayant, plus vaste, dans lequel je m’étais aménagé une chambre.  L’armée m’avait offert d’être sous-lieutenant et de suivre un cours pour la sous-lieutenance.  J’avais refusé.  Tout allait bien, même si j’avais, depuis mon arrivée, une vie sexuelle très remplie, mais très douloureuse.  
     Un mois après mon arrivée à Lac-Mégantic, j’ai rencontré Yvette, une supposée fille de joie.
     Lors de notre première aventure, j’avais peur.  Ne m’avait-elle pas averti qu’elle voulait nous faire prendre par la police ?  J’ai surveillé à la fenêtre durant quelques heures pour parer à l’arrivée des policiers.  Puis, dans le lit, j’ai pris un temps interminable pour avoir une érection.  Les craintes dissipées ainsi que la gêne de me croire trop peu bâti, tout alla pour le mieux et comment !  J’étais comme un chien qui l’on dresse à l’amour.  Surprise de m’avoir dépucelé, moi, qui voulais être curé, elle se prit de remords.  Moi, j’étais bien content d’avoir abandonné les espoirs de la cure.  J’étais fier comme un jeune coq d’avoir été si irrémédiablement   » sali ».  J’avais adoré l’expérience que je n’ai pas manqué de répéter en maintes occasions et de bien des façons.
       En général, j’ai toujours mal régi à faire l’amour; car je n’ai pas totalement joui.  Je suis parfois comme certaines femmes : je prends un temps fou à éjaculer.  Pour elles, c’est parfait ; mais quant à moi, c’est un vrai combat.  Plutôt que de profiter des moments, sachant bien que tout saura venir à temps, je m’énerve, je me révolte contre tout ce temps nécessaire, je me mets à penser aux petits gars.  Je fais l’amour avec eux dans ma tête.  C’est le plus grand stimulant ou encore je me concentre en pensant que je fais un   » petit ! ».  Je le sculpte, membre par membre. 
       Je n’ai jamais trouvé beau le corps d’une femme alors qu’au contraire j’adore celui d’un garçon.  Par contre, le corps d’une fillette me semble beaucoup plus beau que celui d’un homme.  Je fais l’amour avec une femme pour me prouver ma virilité alors qu’avec un garçon, je le fais par jouissance.  Cela explique certainement mes longueurs à éjaculer, ayant à créer un monde de phantasmes, avant d’y parvenir, comme lors de mon adolescence, alors que je me forçais   » à venir  » plutôt que laisser les choses s’opérer naturellement.  Par notre éducation nord-américaine, faire l’amour ne sert pas à la jouissance, mais à affirmer sa virilité, on n’a qu’à regarder Playboy ou les annonces pour le voir.
      Qu’importe !   Le sexe a pris alors pour moi une nouvelle dimension.  Même si je couchais avec Yvette, je cherchais l’amour avec un petit gars pour compenser d’une part, le manque d’aventures, et d’autre part, l’absence de chaleur dans les communications.  Les petits gars demeuraient l’extase, la beauté, la plénitude et la globalité ; puisque pour les rejoindre, je dois revivre (pour qu’il ne me craigne pas et ne se sente pas forcé) le seul être que j’ai aimé en moi : l’enfant.
       Je parlais donc très peu de mon penchant pédéraste puisque quelques semaines avant mon départ de Sherbrooke, ayant averti une mère de famille de mes tendances pour me protéger de moi-même et sauvegarder la pudeur de son fils qui m’intéressait de plus en plus, elle m’avait flanqué à la porte.  L’authenticité, ça se paye.
      Heureusement, j’avais retenu les amitiés d’un petit bonhomme du coin.  Je l’ai amené avec moi une fin de semaine.  J’ai commencé à profiter de l’obscurité pour obtenir sa petite queue que j’avais déjà bien tâtée, avec son approbation, dans la morgue du journal … mais, cette fois, il prétendait ne pas être intéressé. 
       Plus tard, il me dit s’être laissé faire, ayant été trop surpris de mes avances, ce qui me semble possible. Mais, comment deviner ? 
       Il a bien aimé son séjour, malgré mes insistances du début, c’est-à-dire dès que je le crus sincère dans son refus. Pas question de forcer qui que ce soit.
      Règle générale, à ma connaissance, les garçons qui se sentent forcés à participer à de telles expérience détestent ensuite les ‘homosexuels pour le reste de leur vie puisqu’ils en sortent dégoûtés ou culpabilisés. C’est une expérience qu’ils s’efforcent d’oublier.  Si un jeune est fasciné par un homosexuel et que les relations sont passagères, habituellement, il redeviendra hétérosexuel et indifférent au phénomène homosexuel.  D’autres sont très jeunes et à jamais homosexuels.  Par contre, le jeune qui a de la difficulté dans sa famille, dans son entourage ou surtout, s’il a de la difficulté avec les filles, deviendra facilement un  » bon serin « .  Quant aux parents qui feront un drame s’apercevant que leur fils a des expériences homosexuelles , ou qui feront intervenir curé ou police, leurs jeunes deviendront forcément instables et peut-être même névrosés.  C’est le genre de garçon qui se marie, rend sa famille malheureuse, car il a peur d’épuiser une expérience nécessaire qui lui permette de se définir dans sa réalité profonde. 
               Plusieurs ont besoin de vivre une étape homosexuelle intense pour assouvir leur narcissisme avant de pouvoir obtenir des relations saines et complètes avec l’autre sexe.  Il est stupide de rougir d’un tel besoin et de ne pas l’assouvir puisque cette situation naît nécessairement d’un problème qui s’est passé dans l’enfance et qui ne pourra être résorbé que par son assouvissement.  Souvent, il s’agit d’une étape dans le déroulement de la construction de son  » identité », profonde, primaire, un processus normal, mais plus lent que chez d’autres.  Il vaut mieux avoir des rapports sexuels fréquents que de refouler le désir, devenir obsédé et empoisonner la vie de tout le monde par un refoulement transformé en agressivité.
       Je ne sais ce qu’il est advenu de lui, mais fort probablement que, tels à tous ceux avec qui je me suis amusé, il doit être marié ou en bonne voie.  L’homosexualité dans l’adolescence est souvent temporaire.  Curieusement, à quelques exceptions près, tous ceux avec qui j’ai eu une aventure manifestent beaucoup de plaisir à me rencontrer, contrairement à ce que l’on serait porté à croire.  Ils sont tous devenus rangés et heureux…    
        Yvette connaissait mes tendances. Je ne pouvais pas les lui cacher.  C’était mon problème.  De plus, je voulais être sincère.  Je l’estimais de plus en plus.  Il y avait aussi mon confesseur ou plutôt directeur de conscience qui connaissait mes déboires.  Mon assistant au journal,  Xavier, me voyant agir, devina et me harcelait de ses scrupules.  Il m’écoeurait avec son chantage :
      — Je vais le dire à tout le monde.
      J’en avais peur.  Je croyais qu’il le ferait.  Je me sentais pointé.  J’entendais :
      –  Voilà le maudit fifi.
      Ça me grugeait jusqu’aux rognons.  On ne saura jamais jusqu’à quel point de dégénérescence on a alourdi le mot fifi et avec quelle intensité il peut déraciner tout sentiment d’appartenance humaine quand on vous accable de ce sobriquet.  Dans notre société, l’intransigeance à l’égard de la vie sexuelle, hors des cadres, est la plus haute forme de sadisme sublimé et de torture sociale et morale.  La société apprend systématiquement, hypocritement aux jeunes à haïr, persécuter et dénoncer ceux qui n’ont pas une vie sexuelle selon les normes établies par les religions.
      Aussi, avais-je pris cet être en haine à l’entendre m’accuser, même si c’était vrai.  J’avais peur.  J’avais honte.  Adolescent, être fifi, c’est la pire des hontes, la pire injure que l’on puisse subir ;  même s’il est établi que l’homosexualité à cette période de la vie est un phénomène normal et très répandu.
      Ce fut l’expérience la plus négative de cette époque, si j’exclus mes jurons à la blonde d’un copain parce qu’elle refusait de coucher avec moi.  Plus tard, je me suis senti coupable de la mort d’Xavier que j’avais pourtant essayé d’aider, jusqu’à ce qu’il me rende complètement fou de peur, comme s’il n’était pas possible dans la nature humaine de finir par haïr quelqu’un qui t’assaille quotidiennement.
      Je l’ai fait muter à Sherbrooke puisqu’il me rendait la vie impossible, m’accusant aussi de vouloir le congédier pour y mettre un ami personnel à sa place et aussi, parce qu’il me nuisait dans mes rapports avec les petits gars.  Je n’ai jamais songé à le congédier.  J’avais pitié de lui, mais il m’assommait avec ses folies.  Il nuisait à mon travail.  Je commençai à lui réagir agressivement  comme à tous ceux qui s’interposaient dans ma vie sexuelle.  C’est une haine bien graduelle, mais inévitable.  Je ne suis pas purement masochiste.  J’endurais Xavier parce qu’il faut aimer son prochain.  Je faisais mon possible pour me réconcilier avec lui, mais il empirait à chaque jour.  N’importe qui à ma place serait devenu fou à subir son harcèlement.
      Je ne croyais pas qu’il était de mes prérogatives de décider de son sort, mais il m’en donna l’idée, et à force d’être écoeuré, j’ai commencé des démarches en ce sens.  D’autant plus qu’un ami fut vite intéressé à le remplacer.
      Paranoïaque au bout, il tomba malade quelques mois plus tard et mourrait sur une table d’opération.  Je savais ne pas l’avoir tué, mais je me culpabilisais de l’avoir fait muter et ne pas l’avoir enduré davantage. Quel aide pouvais-je lui donner de plus ?  J’oubliais qu’il me rendait malade avec ses interminables scènes.  Je rendais aussi le journal coupable de l’avoir tué en le faisant travailler trop fort.  Ce sentiment, nettement exagéré, caricaturait ma sensation à l’effet que La Tribune n’a d’intérêt pour nous qu’en fonction de notre rôle d’objet de production.
      Je me demandais si je n’étais pas celui qui lui donna le coup de grâce en l’envoyant à Sherbrooke, dans un milieu où il se sentirait encore plus persécuté.  À vrai dire, ce transfert lui était apparu comme une promotion, ce qui n’était pas totalement faux.  Il se sentait plus important que moi, c’était tout ce qu’il désirait;  donc, mes scrupules étaient loin d’être fondés.
      Ceux qui ont connu l’histoire de Xavier m’ont, devant mes remords, assuré que je n’y étais pour rien et qu’ainsi me culpabiliser de ne pas avoir aimé davantage celui-ci, n’était que de la démence, me rendant responsable d’un crime que je n’ai pas commis.
      Somme toute, étant pour la première fois dans un groupe qui l’acceptait comme tel, sans vouloir s’embarquer dans ses manies de persécuté, c’était déjà une vive amélioration sur son passé.
       Le fou : je croyais l’avoir tué par mon incompréhension.  Il n’y a qu’une façon de tuer : persécuter quelqu’un sans qu’il puisse savoir s’il est fou ou a raison ;  rendre  quelqu’un dingue en exploitant son insécurité et son instabilité, en exploitant sa peur et ses sentiments d’infériorité.  Ce sont des moyens plus subtils, mais combien plus efficaces.  Si j’avais été plus renseigné, je l’aurais envoyé voir un psychiatre ; mais je ne le savais pas, je ne savais même pas que son comportement était à ce point maladif… Je l’ai enduré au summum de sa folie.  Sans cette fin tragique, je dois avouer avoir été un des seuls amis d’Xavier à avoir tenté de le comprendre, excepté un de ses professeurs et Pier Pol qui a toujours été la compassion même.  Xavier faisait tellement pitié qu’il nous rendait dépressif juste à vous raconter ses malheurs ; à l’examiner physiquement ou le regarder travailler.
      Xavier ne savait sûrement pas comment il me blessait quand il me menaçait de tout dire pour les petits gars et d’en avertir la police.  Je sentais déjà toute ma vie s’arrêter, tous mes amis me quitter.  C’était une véritable crucifixion.  Je ne voulais pas que ça se sache partout.  Comment aurais-je pu avoir des filles pour me libérer ?  Puis, être un fifi, c’est  » dégradant « .  C’est   » anormal « .  Même la psychologie n’a pas l’honnêteté d’admettre qu’il est préférable de s’accepter homosexuel ou pédéraste que de le refouler ou le combattre jusqu’à la folie ou jusqu’au suicide.  J’avais une véritable hantise quant à entendre les gens et à les voir me pointer du doigt : voilà le fifi !  Chaque fois, je me sentais tiré au coeur. Ça beau être une première manifestation paranoïaque , on s’habitue à tout et j’ai appris à surmonter ce problème en affichant une indifférence extérieure alors qu’en réalité, à l’intérieur , ça déchirait de plus en plus.  J’avais les médailles du masochisme que j’épinglais par refoulement dans mon inconscient.
       –  Je ne suis qu’une bête, je mérite mon sort.
       Mais  je recommençais toujours avec les petits gars, je les trouvais de plus en plus beaux et je m’en culpabilisais de plus en plus.  Après quelques semaines d’efforts de continence, je devenais d’un caractère impossible.  Je voulais tuer tout le monde, moi le premier.  Cesser d’avoir une vie sexuelle satisfaisante, comme tout le monde, me rendait d’un sadisme dégoûtant… c’est ainsi que je me jugeais, mais en réalité, j’étais ce qu’il a de plus comme les autres…
      Xavier n’a pas été le seul à goûter mon sale caractère.  Mon frère Denis n’admettait pas tant de  »putains » et de beuveries.  Il s’est même battu avec moi.  Je n’acceptais pas son respect des règles, sa quétainerie et ses cours de morale.  J’ai voulu le chasser de ma chambre, où nous vivions ensemble, puisque ça ne faisait pas son affaire et qu’il voulait m’empêcher de vivre  » ma vie ».
       J’avais recommencé à boire.  Je faisais la foire le plus possible pour oublier ma réalité.  En ayant bien du plaisir, des occupations à n’en plus finir, je n’avais pas le temps de penser continuellement aux petits gars.  Je voulais m’en sortir.  Je lisais autant que possible pour trouver des moyens me permettant d’abandonner ces pratiques.  Il n’y avait rien à faire.  Elles sont plus fortes que la famille, le travail, la religion, les railleries, la prison, le patriotisme et la mort.  
       Je vivais dans cette atmosphère d’efforts pour me  » normaliser », de crainte que l’on me connaisse tel que je suis, confiant de changer avec un peu de chances, tout comme Yvette me le disait :  »Penses-y pas, ça va se passer tout seul », qu’elle m’apprit que je serais père … d’un petit gars, espérais-je.  J’étais fier.  J’aurais un enfant.  Mais …
       Il y a toujours un mais.  Serait-il aussi mauvais que moi ?  Serait-il aussi laid ?  Mon directeur de conscience ne m’avait-il pas traité de cochon, menacé de folie ou de prison, pou avoir couché avec Yvette ou masturbé un gars.  Et l’enfant ?  Que dira-t-il d’avoir une putain pour mère et un fifi comme père ?
       Ces problèmes m’obsédaient.  Qu’allais-je faire ?  Me marier comme le voulait Yvette ?  Pourrais-je envisager le risque d’avoir un jour à avouer à mon fils :  » Ton père, c’est un maudit fifi.  »
       Le plaisir d’avoir un enfant, d’aimer une fille (j’ai aimé Yvette même si tout le monde se moquait d’elle), de vouloir me marier, se transformait à nouveau en cauchemars… j’aurais un jour à l’avouer, je ne pourrais pas être malhonnête au point de toujours le cacher …
        — Ton père, c’est une christ de tapette.  Il t’a fait parce qu’il voulait quelqu’un à aimer, à gâter, de qui être enfin aimé, pour qui il ne serait jamais de trop.
        Kâlisse !  Est-ce possible ?
         Et, chez moi, ma mère me faisait des crises parce qu’un homosexuel, pour se venger de ma passivité à son égard, l’avait avisée de ma mauvaise conduite avec les femmes.  Il prenait de grands airs religieux et ma mère s’y laissait prendre.  Il suffit de parler de Dieu pour fourrer et ensorceler nos bonnes mères québécoises.  C’est à rendre malade.
         Ma mère pleurait.  Je souffrais autant de la voir pleurer que lorsque mon père parlait fort pour la gérance du magasin (pleurer est devenu depuis un excès sensibilité,  une marque de commerce familiale qu’on tient de maman).  Je ne pouvais accepter de créer à mon tour des situations qui m’avaient tant peiné et révolté.  Je me sentais un bourreau, un bourreau divisé entre ma femme, ma mère et mon enfant qu’elle ignorait.  J’encaissais le drame, totalement brisé.
       J’avais de l’admiration et de la sympathie pour Yvette.  Plus jeune, elle avait été dépucelée ou plutôt violée par un bon père de famille.  Elle prit goût à ce plaisir et partit à sa conquête.  Courageuse, elle avait décidé de garder l’enfant qu’elle avait obtenu de se première relation, malgré tous les racontars d’une petite ville.  Malgré sa personnalité et son humanisme, je n’arrivais pas à m’y attacher solidement.  Elle était laide et grosse.  J’étais bien petit et imbécile …

                      (Pour oublier sa défaite, Jésus faisait l’amour à son petit Jean, au Jardin des Oliviers)

     Je tenais pourtant à Yvette parce qu’elle m’avait fait un enfant ou plutôt, je tenais à cet enfant.  Je rêvais du petit.  Je me voyais déjà me promener avec lui, le guidant par la main.   Je l’adorais déjà.  J’étais redevenu vivant.  Puis, tout est tombé.  Les copains m’affirmaient leur réserve quant à ma paternité. 
       –  Elle veut se marier parce qu’elle a fait un petit avec un autre, puis te connaissant, elle t’a choisi pour justifier sa grossesse, s’il y en a vraiment une.  Elle sait comment t’es « bonnasse ».  Et, à son âge, on a besoin de trouver un mari.
       Je suis retourné de plus belle aux petits gars ;  avec eux, il n’y avait jamais de telles angoisses.  Je cherchais aussi une épouse  » digne », comme on disait.
        Souffrant trop de la situation, Yvette décida finalement de se faire avorter et de s’expatrier.
        Tabarnak !  Maudits tabous de Christ !
     C’est sûrement cette décision qui fit revenir à la surface mon dégoût pour l’accouplement.  Je me suis à traiter Yvette comme une chose sale.  Ce fut pourtant une des meilleures personnes que j’ai connues dans ma vie.  Pourquoi toujours écouter les commérages ?  Pourquoi croire que les autres savent mieux que moi ce qui est bien pour moi ?
      Comme je le voulais, j’ai trouvé une « pure ».  Hélène.  C’était une ex-fille-mère, qui me laissa tomber parce que je ne voulais pas quitter l’armée pour elle, et surtout, ne pas la toucher, acte que je brûlais de consommer.  Beau cave, j’étais là qui l’adorait comme la Vierge.  Je me sentais  enfin normal.  Je voulais me caser.  Je me battais avec mon meilleur ami pour une fille.  Je parlais de fiançailles.  Je ne pensais, ne vivais que par elle.  J’étais cassé comme un clou, aussi parfois, j’allais coucher avec Yvette qui, ayant pitié de ma pauvreté, me faisait les faveurs de sa bourse.  Puis, je sortais avec Mademoiselle.  J’aimais, enfin, puisque j’étais chaste.
      Je priais pour notre union, mais Dieu plus intelligent que les hommes, fit qu’elle se dégonfla, même si j’ai eu une longue et pénible peine d’amour.  Je n’avais pas été assez chaud avec elle.  Comment comprendre les femmes ?  Quel con !
       Ma chambre, que j’avais aménagée à l’arrière de mon bureau au journal (ce qui leur permettait de ne pas me payer un salaire trop onéreux) , redevint le bordel communautaire.
       «  Tout le monde jase, tu devrais faire attention. »
      Et le monde a assez jasé que les patrons furent alarmés.  J’ai promis de  » faire une bonne vie « , c’est-à-dire de ne plus coucher avec les filles sans me cacher des qu’en-dira-t-on, pour conserver mon emploi.  À la demande des patrons, je quittai ma chambre à même le bureau pour étouffer le scandale de « mes mauvaises moeurs ».  T’es avec un gars, c’est un crime;  t’es avec une fille, c’est un scandale.
      Je me retrouvai seul ou plutôt en pension chez mon ami Conrad.
     J’étais si frustré et obsédé que le matin, je sortais du lit et me rendais près de mon compagnon m’amuser à tâter  » son bâton de baseball, d’au moins six -huit pouces, gros comme un poignet.  Cet instrument m’enchantait.  N’y avait-il pas là performance à attirer toutes les filles ?  Cet ami ne me disait-il pas, avec tous les autres, sa fierté d’être aussi bien bâti ; moi, qui en avait si peu.  Lui, il avait facilement des filles avec sa grosse queue …  moi, j’étais toujours seul avec ma laideur et mon incapacité de                  » poigner « .  J’étais traumatisé par la petitesse de ma queue et les rires de mes copains à son endroit.
      Quand je fréquentais Yvette, ne devais-je pas toujours faire attention pour ne pas me faire poigner le cul par les gars.  Ce n’était pas par pudeur, mais par honte.
     — Il doit en avoir une petite ?
     J’avais honte et je croyais ne pas être développé normalement.  Un médecin mit fit à mes craintes une année plus tard. Après examen, il m’affirma que j’étais tout ce qu’il y a de plus normal.
     Conrad demandait aussi souvent à Yvette :
      — Pourquoi me le préfères-tu ?  Il doit rien avoir d’excitant ?
      — Il plante bien !, disait-elle.
      Toutes les filles me repoussaient.  Il fallait avoir faim en maudit pour condescendre à faire l’amour avec un laideron de mon espèce.  Je lui en étais reconnaissant.  Mais, nous avions été séparés.
      Le matin, après avoir bien tâté le six pouces de mon compagnon, je me recouchais, mettant bien en vue mon petit bout, espérant qu’à un moment donné, mon compagnon me masturbe ou encore que sa mère, veuve depuis longtemps, donc, supposais-je sexuellement affamée, décide de me vouloir … Elle avertit son fils qui, amicalement, me demanda de mieux me couvrir puisque ça embêtait sa mère. 
       Les problèmes au journal étaient loin d’être écartés.  À cette époque, une famille riche du coin, grâce à sa façon d’exploiter ses travailleurs, venait d’engager des fiers-à-bras pour me dompter, car je n’avais pas obtempéré à leur menace et publié quand même un texte qui les concernait.
        » Pas achetable !  » : ils auraient dû le savoir. 
      Daniel Johnson, père, l’avait appris.  Pourquoi pas eux ?  Johnson était venu donner une conférence dans le cadre de la chefferie à l’Union nationale.  Après le souper, son attaché de presse glissa le communiqué avec 10$.   Johnson me le laissa quand même, malgré mon insistance pour qu’il le reprenne.  Il me dit admirer ma franchise et se dit content de notre rencontre.
       J’ai toujours gardé rancune à Johnson d’acheter les journalistes, oubliant que c’est le jeu politique habituel.  Je l’ai cru pourri pour cela.  Je le trouvais menteur avec ses promesses politiques, et ce, probablement plus qu’il l’était en réalité, quoique l’Union nationale a toujours été le parti politique du petit patronage.
      Cette détermination de n’écrire que la vérité s’accentuait au lieu de décroître.  On le savait, ceux qui ne le savaient pas l’apprenaient.
      Pour tenir une promesse électorale à l’effet d’acheter le barrage Gayhurst, à Lac-Mégantic, les libéraux inventèrent que ce barrage risquait de céder.  Je ne croyais pas au danger d’effondrement du barrage. Je commençai une enquête sur sa solidité.  Au début, on me pressa d’abandonner.
      Je continuai de plus belle.  Je refusais de mentir aux gens pour des intérêts que je croyais politiques ou financiers.  Ma campagne prit une telle proportion qu’il s’organisa une manifestation.  Le sujet avait pris presque une ampleur internationale.
      Une ville serait-elle détruire par l’éclatement du barrage ?  Lac-Mégantic se trouvait pourtant 10 milles en amont du barrage.  Comment l’eau pouvait-elle remonter ?  Ce qui démontre bien la valeur des informations internationales.
      J’ai poursuivi mon enquête en tentant de démontrer la grossièreté de la farce.
       » Les poissons nagent sur le côté, à cause du manque d’eau, m’écriais-je dans une de mes émissions hebdomadaires à la radio.
      Des ingénieurs vinrent s’expliquer.  Je les accusais de mentir quant à leur travail.  Ils m’ont menacé : si je ne cessais pas de faire le guignol, j’en paierais le prix…  On m’invita, c’était passé minuit, à me faire visiter les environs.  J’avais peur d’être tué.  Je refusai.
       Au sortir bu bureau, un type m’invita à prendre place dans sa voiture ; comme il avait l’air bien sympathique, je le fis.  Il vanta mon intelligence, mes possibilités et tenta de me faire comprendre que si j’oubliais le barrage, je pourrais, en plus de me faire 35,000$, avoir une carrière intéressante.  Le type, voyant mes scrupules, me dit qu’un jour ou l’autre, peut-être plus tôt que je le pensais, je devrais me brûler les ailes, sinon je ne ferais pas long feu dans le métier.  Je ressortis de l’auto, sûr que l’histoire Gayhurst n’était que de la merde politique.  Les libéraux sont experts là-dedans.
       Le lendemain, j’appelais le patron, convaincu que le barrage serait détruit, grâce à une brèche que venaient d’ordonner les ingénieurs.  C’est évident, le barrage était construit dans un amoncellement de terre glaise. Les patrons ne me prirent pas au sérieux puisqu’il n’y avait que cette tentative de m’acheter pour prouver que  » que tout n’était pas tellement catholique.  » dans l’affaire Gayhurst.
      Risquerait-on de tuer des milliers de gens pour un projet politique ?  , me demanda-t-on, sans que je puisse répondre.  Mais, on déplaça ce danger vers la Beauce qui, elle, était bien sur le chemin de la rivière si le barrage cédait.
      Le barrage est depuis, un monument, près d’une immense brèche qui laisse s’écouler la rivière.  Le lac artificiel est vide de son contenu.  Les Beaucerons ont été les seuls perdants : ils ont dépensé près d’un million pour fuir le prétendu danger.
      J’ai décidé de quitter le journal.  J’ai démissionné pour des raisons de santé.  Les patrons du journal refusèrent et me donnèrent des vacances.  Après un repos, je reprenais le travail, mais je n’avais plus le goût, croyant définitivement dans la malhonnêteté du journal qui, après avoir protégé les Cliche, les Stearns, protégeait maintenant les libéraux.  J’ai fait les 400 coups, j’ai quitté le travail sans avertir.  J’ai fait le fou jusqu’à ce que les patrons décident de me renvoyer.  J’ai quitté l’emploi avec joie en chantant devant les patrons étonnés :
      » C’est le plus beau jour de ma vie, j’ai retrouvé ma liberté !  »
       Je suis arrivé à Victoriaville à la suite d’une longue période de chômage, m’étant exercé à jouer de la pelle et de la hache, lors de travaux d’hiver.
        La Tribune m’a réengagé parce que j’étais très productif, mais surtout, parce qu’elle était mal prise, elle ne trouvait pas de journaliste bouche- trou.
        La direction de la Tribune disait reconnaître s’être trompée :  » Nous t’avons envoyé à Lac-Mégantic alors que tu n’étais encore qu’un enfant.  Nous aurions dû penser qu’il était impossible qu’il y arrive autre chose.  Si jeune !  (J’avais environ 17 ou 18 ans).  Si loin, en charge d’un bureau !  C’était une trop grande responsabilité pour ton âge. »
       Par contre, épuisé de me chercher un travail, je reconnaissais m’être laissé emporter dans mon jugement, accordant finalement le bénéfice du doute au journal.  Il n’était pas libéral, il avait voulu me protéger…
       J’ai choisi , à Victoriaville , de vivre dans une famille pauvre, espérant qu’il me serait plus facile d’avoir un petit gars , même si j’étouffais  cela sous le masque de lui venir en aide.  Je deviendrais son ami, j’aiderais ses parents et je le gâterais ce qui, à la fois, me donnerait un enfant, désir qui m’obsédait, et justifierait mon droit, ma légitimité de lui poigner le cul, s’il aimait ça.  Je n’aurais alors jamais cru que cette liberté serait ma plus grande prison.
       Manque de chance, Benoît, un copain avec qui je courais les femmes et la bière, me trouva une famille.  Madame Barrette était seule à la maison (quoique Bernard arriva peu de temps après moi), ses deux filles étant placées aux études, à l’extérieur.  Son état lamentable me fit accepter quand même d’y vivre.
       Au début, j’avais pitié d’elle et j’ai fait mon possible pour la rendre heureuse.  Je lui permis, grâce à mon support supplémentaire aux frais de pension, d’acheter un tourne-disque, quitte à manger très souvent du spaghetti rachitique, ayant eu le malheur de lui dire que j’aimais ça.  Je l’ai même amenée à une réception afin qu’elle connaisse les beaux côtés de la vie.  J’ai eu honte à mort.  Elle buvait, tout écartelée, mettant en vedette ses surcroîts de graisse.  Les gens qui riaient autour, venaient me demander si c’était ma mère.  En plus de mal se tenir, elle était laide à faire peur.  Je fondais, mais je ne regrettais pas mon geste.
      Tout a été pour le mieux pendant de longs mois.  La dame s’acheta deux machines à coudre, aimant la couture, qu’elle abandonna aussitôt.  D’autre part, malgré mes réprimandes, l’hiver, quand je quittais la maison, elle ne se chauffait pas, par mesure d’économie.  Je comprenais ses phobies et j’essayais de lui faire comprendre qu’elle n’avait rien à craindre, je ne la laisserais jamais crever de faim ou de froid.  Je l’aidais encore plus, essayant de lui faire connaître les douceurs de la vie.
      Sortant tard, buvant beaucoup, cherchant passionnément et sans succès femmes ou garçons , sentant les autres pensionnaires prendre ma place du fait que l’hôtesse ne me devait plus de vivre décemment, en chicane perpétuelle avec mon patron parce que je refusais son autorité,  haï des patronneux , je devins de plus en plus agressif.
       Ma révolte insécurisait la pauvre dame.  Je ne ménageais pas mes paroles quant à sa manie de passer la journée, les portes verrouillées, toiles baissées de peur de se faire violer.
       Par ailleurs, mon compagnon m’avait tellement entraîné à rechercher des femmes que j’ai commencé à prendre les grands moyens pour me défouler.  Le soir, faute de femme, je mimais, avec mes couvertures-femmes ou avec mes mains, de faire l’amour.  Je régressais dans ma vie, retrouvant un plaisir de mes treize ans.  Je trouvais délectable de me concentrer au point de me ressentir physiquement  tout jeune, avec un corps de douze ans.  Je m’usais à ce jeu, n’arrêtant qu’une fois absolument épuisé.  Après plusieurs mois, même si nous courions pratiquement tous les clubs, sans succès, à la recherche de femelles faciles, je recommençai à m’intéresser aux garçons.  Je m’occupai de la promotion du hockey mineur et j’entrai, pour des raisons sociales, dans la J.O.C..  C’est d’ailleurs par le biais de ce mouvement que je me trouvai à nouveau confronté au parti libéral alors que dans la Jeune Chambre, j’essayais de vendre l’assurance-hospitalisation.  J’avais pensé tout un système, mais je faisais rire de moi puisque dans mon projet, il fallait nationaliser les bonnes soeurs. 
       Faute de trouver une proie à Victoriaville, je me servis d’une amie pour assouvir mes besoins.
       Je fréquentais à intervalles irréguliers une jeune fille depuis des années.  Je ne sais si je l’aimais vraiment, mais je le pensais.  J’étais devenu un vrai cochon.  Elle me trouvait complètement transformé depuis mon séjour à Lac-Mégantic.  Je m’épuisais en vain à vouloir lui faire partager mes désirs de couchette.
        J’ai décidé de jouer le tout pour le tout.  Je l’invitai chez moi, une fin de semaine, ayant tout manigancé pour coucher avec elle.  Dès le premier soir, j’ai profité des lieux.  Il y avait en haut ma chambre et celle de Bernard, séparées l’une de l’autre par un rideau ; en bas, la chambre de la dame.  J’exigeai que mon amie couche dans mon lit alors que je coucherais avec Bernard.   La dame s’y opposant, voulant qu’elle couche avec elle, je m’engueulai.  Rejetant complètement la politesse, je les traitai de lesbiennes.  J’eus gain de cause.
       Au cours de la soirée, je me glissai dans mon lit, et, malgré les protestations de mon amie, je la pénétrai comme je l’avais longuement prémédité.  Je retournai ensuite me coucher avec Bernard avec qui je me livrai à d’autres plaisirs.
        J’ai ensuite laissé choir cette amie.  Une honte, qui me poursuivra longtemps, s’installa au fur et à mesure que je réalisais à quel point j’étais rendu bas, esclave de mes instincts. 
        Après cette aventure, j’eus « le bout » tellement en sang que je dus me tenir tranquille un certain temps.
        Peu après cette kermesse, je tombai en amour avec Simone, une des filles de la dame chez qui j’habitais.  À cause de ma grossièreté et de mon arrogance, avec les pressions de sa parenté, Simone me laissa choir petit à petit.  J’en ai pas eu trop de remords : elle était austère dans sa vie sexuelle, et somme toute, n’était pas si belle que ça.
        J’étais épuisé par mes sorties et mes longues heures de réflexion sur la nécessité d’une révolution au Québec.  J’étais absorbé par les réformes à apporter au système électoral, aux moyens à prendre pour assainir nos moeurs politiques et prouver aux Anglais notre capacité d’occuper la place à laquelle nous avons droit , j’étais même farouchement anti séparatiste.
      Je tentai d’écrire un livre sur le sujet.
      Je rêvais alors de devenir un jour premier ministre.  J’étais persuadé que j’y parviendrais à 27 ans, mais qu’en publiant cette dénonciation, je me condamnais à devoir abandonner ce rêve tout en risquant la prison pour oser dire la vérité.  Je pris mon courage à deux mains, j’écrivis trois chapitres et les envoyai aux Éditions de l’Homme.  Les lecteurs ont dû rire comme des fous en lisant ce texte.  On le refusa poliment, disant que je n’apportais rien de nouveau.
       J’ai alors rencontré Jimmy.  Un très beau garçon de 17 ans.  Grand. Blond. Un corps semblable à celui des jeunes grecs.  Je l’initiai aux plaisirs de la chair.
      Tout en lui faisant part de mes obsessions, dont celle d’avoir un enfant, devenir quelqu’un d’important pour me consacrer au bien du pays, je rêvais souvent au petit qu’Yvette aurait eu si elle ne s’était pas fait avorter.  Quand Jimmy n’y était pas, je jouais avec un autre pensionnaire intéressé ou j’allais à la recherche d’un petit amant.  Je          » trôlais  » tout autant les filles pour avoir  » mon  » enfant.  Je me voyais déjà le promener, main dans la main, lui enseignant tout ce qu’il y a de beau et de joyeux dans la vie.  En l’absence de cet enfant, Jimmy prenait sa place.
      Je me rappelle ces soirées à l’embrasser sur tout le corps, à admirer son adorable visage.  J’adorais Jimmy.  Il était la campagne sauvage, chaude, en pleine ville.
       Avec lui, je me livrais à tous mes caprices et il me le rendait bien.  Il parvint à me faire oublier toutes mes amours antérieures dont particulièrement celle d’un jeune garçon de Coaticook qui m’avait littéralement hypnotisé.  Avec Jimmy, je prenais conscience de mon territoire.  Je n’acceptais plus que la dame fasse irruption dans ma chambre sans avertir.  Puis, j’installai Jimmy comme pensionnaire en payant la note de la semaine pour lui.  J’en étais follement amoureux et par conséquent, je le voulais le plus souvent possible avec moi.  Rien ne comptait en dehors de lui.  Je commençai à être plus exigeant, plus chialeur, remettant sur le nez de la pauvre dame (qui n’y comprenait plus rien) de ne pas me permettre de vivre avec Jimmy les fins de semaine, sans payer une pension supplémentaire.  J’avais peur de le perdre.
     Si ma vie sexuelle, grâce à Jimmy, était devenue satisfaisante, au journal, au contraire, j’avais de sérieux problèmes.  Je menais campagne avec la J.O.C. sur les besoins d’une meilleure politique des loisirs.  Les politiciens n’aimaient pas tellement mes interventions et les possibilités de plus en plus évidentes que le cercle libéral se fasse entrer dedans.  Tous les organismes importants de la ville étaient noyautés par les libéraux.  Mes textes ne plaisaient pas à plusieurs.
       Non seulement j’avais des difficultés avec les libéraux, mais aussi avec le syndicat des textiles et Jean Marchand, président provincial.  Ce dernier, après avoir descendu les créditistes, se vantait d’avoir bien possédé les ouvriers.  Un type qui avait voulu prendre la parole s’était fait ridiculiser.  J’étais révolté et je dénonçai Marchand, rapportant ce qu’il m’avait confié alors qu’il était saoul.  Cet incident , même si je fus ensuite barré quant au droit de couvrir quelques assemblées syndicales que ce soit , n’aurait eu aucune importance , si le maire de la place , M. Osias Poirier, ne m’avait pas accusé faussement d’avoir rapporté des propos qu’il n’avait pas tenus, à la Chambre de Commerce.
        Il était appuyé par mon patron immédiat qui ne demandait pas mieux que de me voir partir, puisque je lui étais totalement insoumis, refusant d’être son esclave.
   Il ne supportait guère mes révoltes contre son attitude.  S’il est du droit du journaliste des se laisser acheter, comme c’était son cas, je lui refusais cependant celui de censurer mes textes et l’information en général, et de me faire passer pour un prostitué.        De plus, il y avait mes pseudo-scandales : 
    J’étais antireligieux ( en parole puisque dans le fonds j’étais encore un bon mouton) , je buvais beaucoup, et surtout , je me permettais d’engueuler en public les hommes politiques.
       C’est ainsi qu’après un discours, je m’en étais pris à Jean Lesage qui venait de déclencher des élections.  Je lui avais demandé ce que ferait le gouvernement pour venir en aide aux gens de la Beauce qui avaient perdu environ un million à cause du barrage Gayhurst, à Lac-Mégantic.  Devant sa réponse à l’effet qu’il avait à penser à des problèmes plus importants, ayant à administrer des centaines de millions, je lui tombai dans la face, lui disant qu’il était évident que pour lui qui n’avait jamais manqué d’un sou, un million, c’était pas grand-chose, mais que pour le petit ouvrier, c’était énorme.
       Lesage rougissait autant en m’écoutant que les gens blanchissaient de chaque côté de moi.  Offensé, Lesage m’écarta alors que je le traitais de sale bourgeois.
      — Je pensais qu’il allait te mettre son poing sur la gueule, me confia un photographe alors qu’un autre journaliste tentait de me faire comprendre qu’au Québec, il ne faut jamais parler ainsi à des personnalités.
       Personnalité mon cul !  Si j’étais jeune, j’étais quand même assez vieux pour comprendre que ce respect a toujours été entretenu pour exploiter le pauvre.  Qu’avait-il, Lesage, de plus que moi, pour se permettre comme Marchand d’envoyer chier les ouvriers ?  Avec ce léchage de cul, soit pour obtenir une faveur, soit pour éviter la prison, nous avons toujours eu des gouvernements de trous-de-trous-de-cul qui, pour empocher durant leur règne, jouent avec la vie des gens comme si, quand on a pas de fric, on est des galeux.  Faut toujours être polis, les entendre mentir en pleine gueule, fourrer tout le monde, sans dire un mot puisqu’ils ont le système judiciaire pour les protéger, les journaux pour purger le langage.  Comment peut-on faire valoir notre révolte contre la pauvreté en s’excusant de dénoncer l’injustice ?  Quand on a peur de dire d’aller chier à ceux qui nous écrasent, il est difficile de pouvoir se faire entendre ou de passer à des actes plus radicaux.  Malheureusement, nous avons tous été éduqués comme des machines à recevoir des coups, les sacrifices de l’économie, les bons chrétiens nés pour souffrir afin de jouir quand il sera trop tard, dans un paradis quelconque, à regarder en pleine face un dieu qui nous a toujours vus crever dans notre misère sans intervenir.  J’étais dans mon tort.  Un gars du peuple n’a pas le droit de parler, de se défendre, il n’a que le droit d’accepter son sort avec soumission, résignation, dans la joie du sacrifice.  La valeur d’un homme se mesure à l’épaisseur de son portefeuille.  J’ai continué ensuite à attaquer la clique libérale, maire Poirier, Morissette, St-Pierre, etc., malgré les ordres formels du chef de notre bureau.  Plus j’allais, plus je devenais embarrassant, plus il fallait me faire sauter …
       Aussi, j’ai été à nouveau congédié pour insubordination et incompatibilité avec les objectifs du journal.  Ça ne me donnait rien de gueuler, le peuple s’est toujours laissé endormir par la notion d’autorité.  Si le gouvernement veut qu’il fasse la guerre, il la fait, s’il veut qu’il travaille, il travaille.  L’homme est un « computer » d’énergies à dépenser pour le bien de la collectivité.  Les Québécois ont toujours aimé leur esclavage puisqu’ils se sentent impuissants à vivre sans autorité.
       Je m’en fichais : chômeur, je pourrais être plus longtemps avec Jimmy.  Je quittai Victoriaville avec lui  » sur le pouce ».  L’escapade dura peu de temps.  Nous sommes revenus à Victoriaville et Jimmy me quitta pour aller vivre à Montréal, où ce serait plus payant.
       Sans lui, je n’avais plus rien à faire dans cette ville.  Je la quittai ainsi que le poste de correspondant du Nouvelliste que je remplissais, même si ce nouveau travail m’aurait à peine permis de m’acheter une soupe aux nouilles par jour.
       Quant à la dame chez qui j’habitais , je savais que , non seulement elle ne m’en voulait pas de m’être comporté ainsi avec elle, elle m’était reconnaissante de lui avoir permis de rapatrier ses deux filles, rêve qui, sans moi, lui eut été tout à fait irréalisable.  Je sais l’avoir bien aidée, mais je m’en veux d’avoir essayé d’abuser de mon intelligence pour obtenir ce que je voulais, même ce dont je n’avais pas le droit : avoir un amant sans payer sa pension de fin de semaine.
       De toute façon, je me suis toujours reproché tous mes gestes ayant pour résultats de m’affirmer aux dépens de quelqu’un.  J’ai toujours cherché à être parfaitement bon, du moins, dans la mesure du possible pour un humain.  J’ai mélangé égoïsme et droit, charité et masochisme.  Pour tout le monde, sauf moi, j’étais un gars extrêmement généreux.  En bon Québécois, ça veut dire que je me laissais manger la laine sur le dos sans dire un mot.  Je me donnais aux autres et je n’arrivais pas à excuser qu’en retour je veuille aussi quelque chose, pas grand-chose , juste le droit de pouvoir poigner le cul des petits gars qui me plaisent et qui le veulent bien , sans danger de me ramasser en prison ainsi que de ne pas être un vulgaire instrument entre les mains des gens qui nous manipulent, au service de leurs intérêts.  Je demande le même droit accordé aux grosses poches, même si je suis pauvre et n’ai pas l’intention de me vendre aux conquérants : je vais vivre ma vie, ma liberté.
       Ces congédiements ne pouvaient certes pas me redonner confiance en moi ;  j’en avais pourtant autant besoin que de la beauté d’un gamin. 

                                                             10       

J’ai été condamné à ma naissance à une piètre santé, tout au long de ma vie.  Je suis né « crevé », avec un nombril-problème.  Pour me protéger, m’éviter d’être plus malade, ma mère me recommandait d’être sage, de ne pas me chamailler, de ne pas me surexciter.  À dix ans, alors que tous les petits levaient 50 livres au bout de leur bras, j’en levais dix.  J’ai pris beaucoup de temps avant de pouvoir prouver que je pouvais en faire autant et même mieux.
       À cette époque, je devins un boxeur respectable.  Je faisais beaucoup d’exercices.  Par contre, dans les jeux de société et d’adresse, j’étais la nullité même.  Je me blâmais de mon impuissance alors qu’elle était probablement due au peu de pratique en ce sens.  J’avais trop d’arrérage à récupérer pour me permettre de rattraper l’adresse des autres.  À cet égard, j’ai manqué de colonne vertébrale.  Plutôt que de rattraper, je me suis donné à Dieu et aux étoiles.  À dix ans, j’étais déjà un intellectuel de salon.
       J’ai passé plusieurs années, le nez dans les livres à étudier l’astronomie et les sciences.  Mon intérêt à cet égard me créa bien des complications.  Plutôt d’être écouté, d’être quelqu’un de bien, comme je le souhaitais, je créais un fossé encore plus profond entre moi et les autres.  Je ne pouvais pas parler, comme eux, d’autos et de camions.  Je n’y connaissais rien, et surtout ça ne m’intéressait pas.  D’autre part, mes soirées à examiner les étoiles, mes prophéties grâce à la télévision , à l’effet que bientôt l’homme irait sur la lune, ne m’apportaient que mépris et sarcasmes.  Au lieu de m’insérer dans mon milieu, j’en étais encore plus rejeté.  Seuls les jeux de cowboys, les courses me permettaient d’être à la hauteur, même au hockey, j’avais des problèmes.
     Jeune, on m’appelait Chita, le singe de Tarzan.  Je n’y faisais pas attention.  Plus vieux, on m’appela Gordie Howe, joueur de hockey du Détroit.  J’ai commencé à m’identifier à celui-ci à un point tel que la vie m’était rendue impossible ;  j’étais incapable de différencier la haine qu’on portait à ce joueur de la haine contre moi.  Tout le monde prenait fanatiquement pour Canadien, plus particulièrement Maurice Richard, que personnifiait mon frère Marcel.  Je commençai à être jaloux de Marcel qui ne manquait pas une chance de nous démontrer sa supériorité.  Du même coup, je ne supportais plus la popularité de Richard et je paniquais dès qu’on parlait contre Gordie Howe.  Pour moi, les succès et les insuccès de Howe étaient miens.  Quand Détroit perdait, je m’enfermais dans ma chambre, ne pouvant pas subir l’humiliation de me faire dire :
       — Hein !  Le Canadien est le meilleur …
       J’étais vexé, non plus seulement de mes incapacités, mais même dans mes héros, dans mes identifications.  Même mes idoles étaient rejetées.
        Ainsi, devins-je sauvage dans les jeux.  Je me fâchais dès que je me sentais vaincu, je frappais pour vrai, pour blesser, pour faire pleurer.  Ordinairement, j’étais plus porté à bouder, à créer mon monde à moi, mes rêves.
       Un autre phénomène m’irritait beaucoup dans mon enfance, soit la méchanceté des gens envers les animaux.  J’ai toujours pris en pitié les vaches à cause de leurs grands yeux tristes.  Plusieurs les mènent à coups de banc comme les chevaux.  J’avais surtout pitié des veaux.
        Mon père tenait une boucherie en plus du magasin.  Inutile de dire que ce mode de gagner sa vie ne me plaisait pas particulièrement.  Je ne comprenais pas comment un gars comme Ti-Charles Bergeron, le boucher employé par mon père, puisse être à la fois si bon et boucher en même temps.
       J’ai toujours aimé les animaux et la nature.  Pourtant, j’étais assez méchant avec les bêtes qui me répugnaient : serpents, grenouilles, souris, petites bêtes enfouies dans la terre et dont j’avais peur.  Je vivais avec les animaux de ferme.
       Nous avions, par exemple, commencé l’élevage des lapins.  Nous allions cueillir leur nourriture favorite sous des pommiers.  Ces animaux tombaient malades et mouraient.  Nous cherchions par toutes sortes de moyens à les sauver.  Nous en avions entré dans la maison, croyant qu’ils gelaient.  Nous les avions enveloppés et mis sur la porte du fourneau.  Ils sont tous morts, même le petit angora.  Sans le savoir, nous leur donnions des ingrédients empoisonnés.  Que de chagrin nous avons eu !  Combien cette expérience nous terrifia : il était ainsi possible de briser la vie de quelqu’un en voulant lui être utile et agréable.  Ce fait présentait bien l’image du comment je percevais mes relations avec les autres : alors que je voulais être bonbon, j’étais arsenic.
       C’est à partir de cette époque que j’ai probablement connu le plus de peurs et de frustrations.  Je n’étais pas imaginairement ou plutôt par naïveté rejeté seulement dans ma famille, mais aussi par le milieu.  C’était certes moins vrai que dans mes souvenirs, mais c’est bien ainsi que je m’en souviens.  Disons que j’avais des goûts tellement différents qu’à part jouer aux fesses, nous n’avions rien en commun.
       En plus de croire tout ce que l’on racontait, j’étais d’une sensibilité maladive.  Au regard, je pouvais deviner une mine de sentiments.  Par exemple, j’ai voulu être pour la première fois recherchiste et écrivain, à la suite d’une projection à la télévision de la vie de Mandrin.  Mandrin était un Robin des bois français qui creva sous la guillotine.  Après avoir vérifié l’authenticité de son existence, j’avais décidé d’écrire un livre pour restaurer sa réputation.  Un homme assez bon pour risquer sa vie pour les pauvres, même si en combattant un régime il se voit obligé de voler, n’est pas un bandit, mais un être respectable, un être à admirer.  C’est comme les felquistes, même si on n’approuve pas leurs moyens, on ne peut pas s’empêcher de les comprendre et de les admirer.                           

Il est facile de saisir qu’il peut exister des gens qui ressentent si profondément la misère et l’humiliation de leur peuple qu’en eux chaque seconde devient une longue crucifixion morale.  Il est malheureux que les flics aient infiltré le FLQ pour le détruire et faire passer ce mouvement pour un danger public.  Combien de bombes ont été placées par les flics de la GRC au nom du FLQ ?
       Mon projet quant à Mandrin fut abandonné.  D’autres expériences ont su me révéler l’ampleur de l’injustice sociale à un point tel que je ne savais plus où donner de la tête.
       Naïf, sensible, j’étais amoureux du monde entier.  Je me rappelle les rêves dans lesquels je recevais    » un petit chinois « , acheté à la Sainte-Enfance et avec quelle tendresse il devenait mon frère.  Je choisissais les images avec précaution et amour.  Comme j’aurais aimé vivre avec eux !
       Si chaque pointe de colère, chaque mensonge, chaque jalousie et chaque mouvement de fierté, interprété comme orgueil, étaient sévèrement réprimés, je ne faisais pas de sacrifices pour me purifier, mais pour les missions comme Ste-Thérèse que j’admirais beaucoup ainsi que saint François d’Assise.  Je priais les bras en croix, je me flagellais et je portais des pois dans mes souliers.  Je me privais parfois de sucreries pour le bonheur de l’humanité.  J’étais innocent dans toute la force du mot. 
     C’est dire quel choc ce fut de comprendre un jour, vers 15 ans, l’existence du péché mortel d’impureté.  De la sainteté, je passais au rôle de valet  » inconscient » du diable, de possédé.
       En une minute toute ma vie s’écroulait.  La seule chose que j’aimais en moi, mon esprit, était aussi vicié.  Ma pureté et mon innocence s’effondraient.  Je perdais toute notion du bien et du mal.  Je n’avais que la religion pour me sentir égal aux autres ou du moins acceptable et cette même religion me chiait dans les mains.  J’étais complètement désemparé, désespéré.  Depuis toujours, alors que je me croyais un saint, j’étais possédé du diable.  Ce fut le moment le plus affreux de ma vie.  C’était encore pire que les heures enfermées dans ma chambre pour m’empêcher de rejoindre mes amis parce qu’ils étaient protestants et, que les protestants sont des communistes déguisés.  Brisé, solitaire, j’apprenais à me mépriser.  Je me révoltais contre mon sort.  Je décidai de me détruire.

               (Aimez votre prochain comme vous-mêmes pour l’Amour de Dieu)

      
De l’enfant discipliné sortait le démon si souvent refoulé.  Pour oublier ma honte, je commençai à voler pour boire.  Je ne pouvais plus sauter un samedi sans mon rye.
      Je suis devenu, influencé par un camarade, chef d’un groupe créé pour briser et voler.  J’ai accepté de partager la co-direction , à condition que les nouveaux membres aient à se déculotter pour en faire partie.  Je me fichais de tout.  Au fond de moi, je me sentais hypocrite d’avoir été si longtemps pécheur en me croyant un saint.  Comment me faire confiance si je me trompe aussi grossièrement ?  La Vérité n’existait plus.  Il me semblait devenu impossible de savoir quand on se ment ou pas.  Je me haïssais puisque malgré mes sacrifices, je continuais d’aimer la chair.  J’étais impuissant à maîtriser mes tendances.  J’avançais dans le mal.

         (Les disciples d’Emmaüs étaient tristes.  L’armée de Jésus avait été écrasée à Jérusalem.)
 

         Je me sentais si malheureux qu’un ami entraîné par un copain se mit à me vendre ce qu’il appelait de la drogue. Je volais mon père pour acheter ce breuvage qui devait me rendre fort, intelligent et me faire oublier la vie vraie.  J’ai su, plus tard, qu’il s’agissait de toutes sortes de remèdes mêlés ensemble.  J’ai commencé à perdre la mémoire.  J’oubliais même ce que je faisais la veille.  Je m’en fichais.  Tant que ce n’était pas souffrant, tous les moyens pour me tuer étaient bons : n’étais-je pas qu’un perverti ?
      J’avais aussi pris le goût du petit bandit.  Je me sentais plus capable de faire face à la vie en jouant au    » tuff « , mais je revenais vite au repentir, aux sacrifices.
       J’avais de la difficulté à comprendre ce qui se passait en moi.  Je m’en foutais.  J’étais laid.  Affreux.  Je n’étais pas intelligent, trop lâche pour me suicider, j’avais décidé de me détruire à petit feu.
       Une seule fois, j’ai tenté de me tuer pour vrai.  C’était beaucoup plus pour faire peur à mes parents que pour me tuer réellement.
       Nous avions rencontré un prêtre, l’abbé Paul Tourigny, le vieux curé qu’on l’appelait, qui nous amenait partout avec lui.  J’avais environ 14 ans.  Je m’étais bien épris de lui et je lui rendais souvent visite. Il était devenu mon ami et mon confident.  Nous avons fait quelques voyages ensemble.
        À cette époque, tout n’allait pas pour le meilleur des mondes.  J’étais le désespoir de mes parents.  Je me rappelle qu’à un début d’après-midi, en plein hiver, il faisait la pire tempête, m’étant chicané avec les autres ma mère me dit :
        — Si t’étais pas venu au monde, on serait bien.  C’est toujours toi qui es le trouble.                                                    C’est du moins ainsi que je l’ai interprété.  Je savais que maman m’aimait bien, mais elle se mettait parfois en colère.
           Mes copains de jeux reprirent la sentence de ma mère:
        –  Ouais !  Si ne t’étais pas là, on aurait la paix.  On serait mieux.  Bêtises que tous les jeunes se lancent par la tête au moins une fois dans leur vie.
         Il n’en fallait pas plus.  Je quittai la maison légèrement vêtu, décidé de me rendre chez le vieux curé, le seul qui m’écoutait et me trouvait  » fin « .  Je croyais mourir gelé en chemin, je le souhaitais.  Pour la première fois, les larmes aux yeux, je quittais la maison avec l’intention de ne jamais y remettre les pieds.  J’arrivai chez le curé plus tôt que prévu puisqu’après trois milles de marche, un automobiliste insista pour me faire monter dans son auto.  J’avais les doigts tellement gelés que j’eus peine à fumer.  Je m’en fichais puisque je n’étais pas aimé, je voulais mourir.  Le vieux curé, à l’instigation de mes parents, me renvoya chez moi,  Plutôt que d’ête reçu avec tendresse, comme je l’espérais, seul, mon père m’adressa la parole :
      — Si tu recommences ça, tu vas en manger une maudite.
      Je buvais et je mettais ma mère  » dans tous ses draps ».  Un jour, j’avais peut-être seize ans, le vieux curé m’offrit d’aller en Europe.  Je commençai à apprendre l’espagnol puisque je devais lui servir de guide.  Devant l’objection de mes parents de réaliser ce rêve, je décidai de m’empoisonner.  Mon geste n’obtint pas le résultat recherché, j’avais fait exprès pour me faire prendre, je n’ai été que malade.  J’ai alors fait une scène, traitant mes parents d’avaricieux, puisque non seulement je croyais qu’il ne voulaient pas me laisser aller en Europe parce qu’il faudrait m’acheter un habit, mais aussi parce que l’on refusait de me payer des études universitaires.  En réalité, mes parents ne pouvaient pas faire face à cette dépense, même s’ils l’avaient voulu.  Tout le monde était en maudit, ma mère pleurait.  On ne savait plus que faire avec moi.  Mon père trancha la question :
       — J’aime mieux le voir se débourrer que de toujours se refouler comme d’habitude.
       À la recherche des filles, j’ai voulu être Presley.  J’ai essayé d’apprendre la guitare et le chant, mais les résultats furent catastrophiques.  J’ai voulu être un « dur », mais je ne pouvais pas voler et, de plus, je n’étais pas assez fort. Le banditisme est certes ce qu’il y a eu de plus fascinant.  Un bandit, ça boit et ça voyage.  Un bandit, c’est le fun.  Si ce n’eut été de mes sentiments religieux, je serais certainement, malgré la peur, devenu un grand bandit. Ça aurait été ma façon de me venger, de devenir riche.
      — Tu ne m’aimes pas, eh bien, Bang !  Bang !  … mais j’avais la violence en horreur.  Comment devenir un bandit sans être violent.
       J’ai trouvé un substitut : Jerry Lewis.  J’ai commencé à rêver à devenir une grande vedette pour faire beaucoup d’argent et ensuite le partager avec les pauvres.  J’aurais été un genre de sauveur pour les pauvres.  J’aurais ainsi été aimé des gens ; mais je n’avais plus de mémoire, quoique j’aie un certain talent au théâtre, plus particulièrement dans la comédie.  Ne pouvant devenir bandit ou clown, j’ai voulu réaliser ce qui en garde le caractère ambivalent : premier ministre.  Je voulais absolument devenir quelqu’un de grand pour être accepté et aimé …  quelqu’un vite … comme nous y pousse le système d’éducation … 

                                                       12

       C’est ça d’un coup que faisait revivre la prison.  Une vie à se découvrir cloche en tout, impuissant dans tous les sens du mot.  À nouveau pour la deuxième fois, comme à 15 ans, je me voyais dans le grand miroir : un être déchu, brisé seulement parce qu’il commit à un moment donné un christ de péché qui s’appelait l’impureté.
        C’était comme à 16 ans, avec en plus, un dégoût croissant , proportionnel au degré de déchéance, d’expériences amoureuses et de fonds de bouteille, avec le désir de plus en plus ancré de me suicider ou de me faire tuer, n’ayant pas le courage de le faire, avec la peur panique de ces instincts devenus indomptables.
         Il ne me restait plus qu’un moyen pour venir à bout de moi : faire de la prison et m’enfermer dans un monastère, souhaitant mourir le plus tôt possible.  Le seul moyen de dominer mes instincts me semblait d’empêcher la tentation et, s’il le fallait, de m’empêcher de vivre.
       J’ai obtenu la permission des gardiens d’écrire à mon directeur de conscience et à la trappe d’Oka pour y obtenir mon admission.  Cependant, j’ai dû prendre deux semaines pour le faire puisque nous n’avions droit d’écrire qu’une fois par semaine,
       « Mon Père,
        Après plusieurs années de ma vie dans le péché, grâce à l’implacable justice de Dieu, je paie présentement mes dettes à la société.  Je purgerai mon esprit pendant je ne sais combien de temps de toute tache d’impureté.  Puisque j’ai corrompu tant de jeunes garçons, je me dois pour le reste de ma vie de m’isoler du monde pour me permettre de prier afin de m’assurer que ces pauvres garçons n’aient pas tout au long de leur vie à souffrir de mon mauvais exemple.  Ah !  S’il fallait qu’un seul enfant se damne à cause de moi.  Je préférerais être damné à sa place.  Aussi, je me dois de disparaître à jamais du monde puisque je suis corrompu jusqu’à la racine.  Je ne peux plus voir un garçon sans être assailli par mille et une mauvaises pensées.  Je ne peux rien faire pour m’en empêcher et, chaque fois que la situation me le permet, je succombe.  Je voudrais ête exorcisé puisque la confession ne suffit pas.  Je prie, je vous en supplie d’en faire autant, pour que Dieu permette ma mort afin que je cesse de faire autant de mal, malgré moi.  À ma sortie de prison, pour me défendre et  protéger les autres, je vous prierais de m’accepter dans votre institution.  »
      Le temps se déroulait avec lenteur.  Je craignais la folie puisque je me sentais un peu comme dans un voyage dans un monde étranger, les milles dans le temps me semblaient longs à parcourir et le temps ne coulait plus.  Émotivement immobilisé, sidéré, je priais sans cesse pour ne pas avoir de mauvaises pensées et m’adonner au péché.
      Le samedi, j’aurais aimé vérifier ce qui se passerait lors de mon émission de radio, mais j’étais trop occupé à prier, j’y ai pensé trop tard.
       Le dimanche, à ma grande surprise, les gens chez qui j’habitais au Petit Lac, vinrent me rendre visite.  Pour eux, ce n’était pas important que je sois pédéraste, j’étais demeuré un être humain, et surtout, un bon gars.
       Il était étrange de parler à quelqu’un à travers deux grillages, séparés par un corridor, avec un garde qui écoute ce que vous dites en plus des micros possibles.  Avec l’habit du prisonnier, vous êtes drôlement gênés.  Je les ai longuement regardés, perdu dans mes prières, avant de parler, pendant cinq minutes, de banalités.  Ces gens ne sauront jamais jusqu’à quel point ils m’ont fait plaisir.  Ils prouvaient par leur présence que je n’étais pas un salaud, mais un être sensible, qui ressent la solitude et la condamnation, peut-être même plus intensément que quiconque.  Ces gens  qui ne me devaient rien, qui avaient pourtant un fils de 13 ans avec qui j’aurais pu jouer aux fesses, venaient me rassurer, m’affirmer que je restais un bon garçon, malgré ce handicap, somme toute, pas si important que ça.  J’étais bouleversé.  J’ai alors pensé que les vrais chrétiens sont ainsi : ils ne font pas qu’aller à la messe le dimanche, mais ils pardonnent, ils sont tolérants, ils aiment les autres.  Ce ne sont pas des fanatiques de la lutte contre l’enfer et le péché, mais des êtres fidèles, sincères et authentiques.

          (Mon seul commandement est de vous aimer les uns les autres)

        J’ai profité de mes temps libres au début de la semaine pour écrire une longue lettre à mon directeur spirituel. 
        » Mon Père,
       Que Dieu soit loué !  Je ne ferai plus de mal aux jeunes.  Je suis en prison, heureux de payer ma dette envers la société.
        J’aimerais avant de vous entretenir de mon sort, vous charger d’une mission.  Mes parents souffrent beaucoup de mon arrestation.  Je voudrais que vous leur écriviez et possible que vous leur rendiez visite.  Je sais que vous sauriez trouver les mots qu’il faut pour qu’ils acceptent cette pénible situation.  Penser aux souffrances que cela crée dans ma famille : c’est le plus lourd fardeau que j’ai à porter.  Comme j’ai été méchant de ne pas avoir songé à eux avant mes plaisirs égoïstes.  Je vous en supplie, faites-leur la grâce d’obtenir une consolation dans une aussi pénible situation.  Vous savez, vous, qu’il m’est possible, si je le veux, d’endurer les pires sacrifices ; mais qu’il m’est intolérable d’être à l’origine du malheur des autes. Que Dieu me punisse jusqu’à la mort s’il le faut ; mais qu’au moins, il épargne ceux que j’aime.
       Si tel est mon désir de me racheter, je ne vous cache pas que souvent je mets en doute ma sincérité.  Je n’arrive vraiment plus à savoir si je suis coupable de tous les crimes dont je suis accusé.  Il n’y a qu’un moyen de mettre fin à cette attraction pour les garçons : me tuer.  Tout a échoué autrement.  Ce n’est pas une question d’efforts ou de volonté, mais un état.
       Oui !  J’ai beau examiner la situation sous tous ses angles, je n’arrive pas à me condamner totalement.  Si vous saviez combien je souffrais moralement.  Je vous ai raconté tous les efforts faits pour m’en sortir et tous les échecs qui ont suivi.  J’aurais dû m’enfoncer avant dans un cloître puisqu’il m’était impossible de résister à cette passion qui me pousse vers tous les garçons qui me fascinent par leur beauté. 
       Ce n’est pas de l’amour, mon père, je les adore.  Que Dieu me pardonne ces paroles, mais je ne peux conserver ces fautes sur la conscience plus longtemps ainsi que mes craintes,
      Comme vous aviez raison de me mettre en garde contre les effets néfastes de la passion pour les jeunes garçons.  Je me rappelle vos prophéties disant que si je n’apprenais pas à me maîtriser cela me conduirait à la prison ou à la folie, à trahir mon pays.
        Je n’ai jamais oublié vos paroles.  Combien j’ai eu peur par la suite.  Plus j’avais peur, moins je pouvais me contrôler.  Après vos paroles, ce ne fut jamais plus pareil.  Chaque aventure était suivie d’une peur intenable.  J’étais plusieurs jours à craindre de voir les policiers survenir et m’arrêter.  Chaque fois qu’une auto de la police tournait autour de moi, je m’imaginais avoir été trahi.  Cette peur a modifié amplement mes rapports avec les jeunes.  Quand j’arrivais à avoir une expérience avec l’un d’eux, tout se passait comme dans un rêve.  Je perdais toute notion du temps et de l’espace, goûtant ces rares minutes comme si immédiatement après j’allais être condamné à mort.  C’est probablement cette peur qui engendra des tremblements de tout mon être quand je regardais pisser un jeune ou qui créa cet état de félicité parfaite quand je parvenais à aller plus loin avec lui …
       Je me rappelle qu’après chaque tentative , j’attendais pour voir s’il bavasserait.  S’il ne parlait pas parce qu’il était gêné d’en parler ou parce qu’il avait aimé l’expérience, il devenait pour moi un être avec qui je parvenais à communiquer.  Je m’éprenais de lui et je cherchais automatiquement à le revoir.  C’est comme si en ne me dénonçant pas, il fournissait la preuve qu’il m’acceptait intégralement.  Je perdais toute espèce de peur et je me retrouvais en lui, avec lui, une vie qui m’abandonnait dès qu’il était absent.  Avec lui ou avec eux (puisqu’il y en a eu des centaines), je peux être moi-même jusque dans les détails quotidiens.  J’aimais tellement leur présence que je n’avais qu’une idée en tête : les revoir, passer ma vie avec eux.  Les inonder de tendresse.
        En leur absence, je souffre d’une solitude asphyxiante.  Je perds toute ma sécurité et tout ce qui me permet d’être heureux.  Vous savez, m’ayant écouté à maintes reprises, combien je perds le goût de vivre, combien je retrouve avec acuité un sentiment intolérable de mépris de moi et le sentiment d’être profondément humilié, inférieur et vicié jusqu’à la racine quand je ne suis pas avec eux.  Leurs rencontres sont des îlots de bonheur, des espaces dans le temps, où je me sens être à l’image de Dieu.  Un être aimant.  Malheureusement, il ne m’est possible de vivre aussi intensément et heureux que dans ce que vous prétendez un vice.  J’espère que vos prophéties s’arrêteront là car je ne voudrais pas devenir fou et encore moins trahir mon pays.  Je sais que la peur de ces éventualités me hantera longtemps puisque vos prédictions quant à la prison se sont réalisées.  J’ai peur de la fatalité au point d’en être victime.
       Vous savez, avant mon arrestation, j’étais fier de voir venir ce sacrifice puisque j’avais peur de devenir un maniaque comme Léopold Dion et de tuer un jeune avec qui je me serais laissé aller, par peur d’être dénoncé.  Vous ne savez jamais ce que la peur peut créer.  Dion tuait peut-être les petits gars parce que c’était la société punitive qu’il tuait à travers l’enfant ainsi que lui-même.  En tuant l’enfant, il s’auto punissait, en souhaitant être lui-même tué à la suite de ce geste, ce qu’il n’aurait pas pu faire lui-même.  Dion était rendu au suprême degré du dégoût de l’absurde de sa vie et du désespoir … pas même les psychiatres, les prêtres et encore moins les forces de l’ordre ne comprennent la pédérastie.  Pour protéger des queues, ils sévissent jusqu’à ce que le pédéraste tue ou se fasse tuer.  Personne ne veut comprendre au bout, le fond du problème.  Si Dion n’avait pas été incarcéré au début, si la prostitution avait été légalisée et accessible à peu de frais, les quatre petits vivraient encore.  Si les journaux ne parlaient pas de Dion, d’autres ne seraient pas traumatisés par cet exemple et poussés à répéter ce geste rituellement, si la peur conduit à la folie. La peur est la pierre angulaire de la violence.  Elle fait perdre tout contrôle.  C’est par peur de devenir un second Dion que je suis heureux d’être en prison.  Je suis plus en sécurité ici contre moi qu’en liberté.  Je ne voudrais jamais être amené comme lui à un tel degré de folie que je doive d’abord tuer la société dans leur corps, avant de leur faire l’amour.
        Je ne me serais jamais laissé aller à ces extrêmes puisque je suis viscéralement contre la violence ; mais étant très influençable et obsédé par la peur de me faire poigner, on ne sait jamais.  La folie est comme le ixième coup de marteau sur la tête.  Elle vous arrache des gestes quand il ne vous est plus possible d’encaisser de nouveaux coups.  Quel intérêt la société a-t-elle à forcer les pédérastes à se haïr jusqu’au suicide ?  Faut-il qu’un pédéraste soit psychopathe pour devenir dangereux ?
         Ayant été trahi pour 25 cents, j’ai pensé me venger comme il m’arrivait parfois de songer à tuer quelqu’un pour anéantir en un geste les humiliations d’une société qui refuse de comprendre.  Ce désir naissait à force de me sentir éternellement et irrémédiablement une bête traquée.  Ces pensées, quand elles faisaient surface, m’effrayaient et je les repoussais avec un sentiment d’effroi.  C’était absurde.  Je ne peux vouloir me venger, je les trouve encore beaux, trop beaux pour leur en vouloir.  Juste les voir, c’est déjà une félicité.
         J’aime tellement les petits gars avec qui je me livre à mes passions que je les excuserais même de me faire fusiller.  Je suis entre leurs mains une pâte qu’ils moulent comme ils le désirent.  Je ne peux rien leur refuser en autant que ça ne va pas à l’encontre de ce que je crois.  Non !  À moins de devenir fou de peur, je n’aurais jamais pu faire aucun mal aux jeunes.  Je les aime trop, même si c’est mal.
        Pardonnez-moi et absolvez-moi.  J’ai été le plus franc et le plus sincère possible. «  

          Le temps coulait de plus en plus lentement.  De plus en plus atrocement.  Un inutile sacrifice fait d’heures passées à revivre ma vie, me condamner, des heures à rechercher la faille, la minute qui légititimerait mon emprisonnement et me rendrait enfin responsable de mes actes.
          Je regardais les murs en songeant au service que je me rendais en m’y fracassant la tête.  Jamais je n’osais.  Je m’accusais d’être hypocrite, de ne pas me faire justice.  Je me haïssais comme il est impossible de s’haïr, tout en ayant un corps qui, ayant fait la fiesta, refusait de se détruire.
        La vie n’existait pus.  J’étais un cerveau ambulant entre la réalité des quatre tables de la salle commune, quatre tables rondes, avec autour, au bout des tiges de fer rondes, six petits bancs, ronds aussi.  Une réalité composée d’une dizaine de personnes ne trouvant pas mieux à faire que de jouer aux cartes, discuter pendant des heures de sujets les uns plus banals que les autres, jouer aux dames et rediscuter des mêmes sujets que la veille.  J’étais le loup du palace, exécutant toujours les mêmes pas, au même rythme, à la poursuite de la preuve flagrante de culpabilité.  Toujours les mêmes mots, des prières récitées, collées au mêmes grains d’un chapelet camouflé toujours dans la même poche gauche, à l’arrière de mon pantalon pour éviter les tentations.  Le vertige de ces sentiers s’arrêtaient devant une petite salle située à gauche, vers l’est , où se trouvaient deux douches, douches que je repoussais toujours, craignant toujours que le Gros m’y rejoigne et m’encule; ou encore, dans la petite salle, toujours à gauche, mais cette fois vers l’ouest, vers la cour, toujours pareille avec son ciment , où il était possible de se dissimuler dans l’une ou l’autre des trois toilettes ; ce que j’évitais, à moins d’y être contraint par la nécessité, afin d’éviter la tentation de me crosser.
       Chaque jour, c’était la même chose.  Lever tôt, six heures, je crois.  Réveillés par des gardes qui hurlent en frappant les barreaux.  Chaque prisonnier s’affairait aussi dans une odeur peu agréable à se rendre aux toilettes vider sa chaudière.  C’était la danse des cris et des bruits, mes premières prières jusqu’à ce que je perde le sommeil et commence à me lever plus tôt pour prier les bras en croix.  Les pas partaient des cellules, alignées de chaque côté dans cette aile de la bâtisse, dos à dos , donnant chacune sur un petit couloir qui se situait entre les escaliers menant à la cour, escaliers qu’il nous était impossible de franchir à cause des portes de fer.  Les fenêtres étaient toutes barricadées de fer.
      Après l’opération toilette, c’était le déjeuner.  Craignant que les tentations ne deviennent trop impérieuses à cause de Jeannot, j’ai commencé un jeûne.  Cette décision me faisait d’autant plus respecter des autres que je distribuais ce que je ne mangeais pas.  J’ai petit à petit étendu ce jeûne à tous les repas.  Puis, au cours de la journée, deux sorties à l’extérieur.  On se rendait dans la cour à travers un passage unique, fermé aux deux extrémités par des portes de fer.  La cour, c’était de l’asphalte et un mur de ciment de plusieurs pieds de hauteur.  La visite à la cour était attendue comme la liberté.  C’étaient quinze minutes différentes des autres.  Au moins, si on faisait le même trajet, la cadence était moins étourdissante.  Parfois, il était même possible d’y jouer au ballon.  La cour, c’était, malgré sa gueule d’asphalte et de ciment, différent, ce qui brisait la monotonie de la salle commune puisque les prisonniers qui habitaient les deux étages se rencontraient.  C’était l’aventure, comme l’arrivée d’un nouveau.
       Un nouvel arrivé était nouveau une journée ou deux puisqu’en peu de temps il était possible de saper chaque seconde de sa vie, de les discuter, de les confronter et de tirer le portrait exact du nouvel ami ou du nouvel ennemi.
        Je ne me livrais pas à ces examens, j’étais seconde après seconde plié dans mes souvenirs, comme un coffre mystérieux afin de m’accuser davantage.  Et pourtant, mes cent pas, mes longues prières n’y parvenaient pas facilement , comme en fait foi cette autre lettre à mon directeur de conscience; la quatrième lettre était pour ma mère que j’ai toujours profondément aimée ainsi que mon père.

       Mon Père,
        J’ai beau prier, chercher en moi le mal, mettre en doute jusqu’à mon honnêteté, je ne parviens pas à croire totalement dans ma méchanceté.  Je me sens surtout victime d’une situation.  Est-ce ma faute si à quatre ans, j’aimais déjà le sexe ?  Est-ce ma faute si  je n’ai compris que bien plus tard ce qu’est le péché d’impureté ?  Ah si !  j’ai bu et je me suis révolté contre religion et famille ; mais n’est-ce pas une condition normale chez une personne qui se sent sans cesse rejetée, chez quelqu’un qui n’a pas la force de faire face à la réalité ?  Moi aussi, j’étais un enfant.  On m’a violé en introduisant le péché de la chair…
        Eh oui ! je n’arrive pas à croire que je fasse mal aux jeunes en les introduisant à l’impureté.  Aucun de ceux avec qui je me suis livré à mes supposés  » bas instincts » n’a mal tourné.  Ils réussissent tous à vivre heureux.  Je suis seul à demeurer prisonnier, probablement parce que je suis le seul à me culpabiliser.  Je ne peux pas voir en quoi aimer quelqu’un peut être négatif, si ce n’est par désobéissance aux règles fixées par la société.  Je les aime, mon Père.  Je les aime à ne pouvoir résister à leur toucher, à les découvrir en tout.  Je les aime à n’avoir d’apaisement qu’après avoir bu la liberté avec eux puisqu’alors il y a à jamais un secret qui nous unit.  Je ne vois pas en quoi de telles expériences peuvent leur nuire.  Habituellement, au contraire, de telles relations nous placent sur un pied d’égalité.  Nous sommes complices.  Deux contre les adultes.  Vous savez très bien que si je leur faisais mal, je préfèrerais mourir que de continuer.  Je pense parfois que l’on exagère la gravité de cet amour de la chair parce que tout le monde est attiré par elle et chacun par ce stratagème arrive à se le cacher.  Quelle différence y a-t-il entre être possédé par le corps d’une femme ou celui d’un garçon ?  N’est-ce pas une obsession aussi ?  Vous me direz :  » tu en souffres et tu communiques ton mal, voudrais-tu que d’autres subissent ces mêmes remords ? «   Justement.  Si l’on n’en faisait pas tout une histoire, je n’en souffrirais pas.  Si cela n’était pas défendu (on ne sait même pas pourquoi), je n’aurais profité que des profondes joies que cela m’apportait.  J’aurais été profondément heureux d’aimer avec une telle violence ceux qui m’attirent.
                (L’amour, c’est donner sa vie pour ceux qu’on aime.)

        Vous savez comme moi que, somme toute, la défense de toucher l’appareil génital de l’autre, s’il accepte, c’est stupide.  Pourquoi interdire de se toucher la pissette et non le nez ?  C’est aussi une partie du corps.  Pourquoi bafouer un instinct et une curiosité, somme toute plus forte que tout ?  Une curiosité savamment nourrie par l’interdit …
       Je n’arrive pas à y voir du mal.  Plus j’y songe, moins je comprends.  Le Christ n’a-t-il pas défendu une putain ?  Ne demande-t-il pas d’être comme les enfants ?  Les enfants ne sont-ils pas des êtres pour qui naturellement le péché de la chair n’existe pas dans l’assouvissement de leur curiosité et de leur penchant sexuel à moins que les adultes ne leur aient implanté leurs  » scrupules  » ?
        Quand je songe au « mal  » que j’ai fait aux garçonnets , je ne peux m’empêcher de me rappeler le feu de leurs regards, la joie épanouie sur leurs sourires, la fierté et l’amour qui nous enivraient pendant et après ces péchés.  Je ne connais personne ou presque qui ait par la suite souffert de nos relations.  Ils ont toujours été plus épanouis, moins hypocrites, plus joyeux, probablement parce qu’ils ne se laissaient pas dévorer de remords comme moi et ce qui me semble plus naturel puisque nous n’y voyions alors pas de péchés.   Nous nous cachions pour le faire instinctivement comme fumer une cigarette, les adultes se réservant des plaisirs pour se distinguer des enfants.  Égoïsme ?  Je ne crois pas puisque j’ai toujours gardé un respect, pour ne pas parler d’une sorte de fascination envers tous mes camarades de jeux.  Je me sens à jamais leur amant, même s’ils sont nombreux.  Est-il égoïste de faire partager aux autres tout ce qui nous a rendus heureux ?  Peut-être ?  En gardant pour moi seuls les remords.
        Je ne sais plus si ma conversion de prison n’est pas davantage folie que mes péchés.  Je vous avoue souffrir le martyre et préférer crever quand je songe à la peine que je crée pour mes parents.  Pour tout oublier, je prie.  Ainsi, je ne pense plus.

        (Les Jésus Freaks, les créditistes, le marxisme, la méditation bouddhiste ou autres ont les mêmes fins : faire oublier la réalité.  Nous faire nier notre nature. )

       Aimer, c’est ce qui est important dans la religion et pourtant les enseignements de cette même religion nous amènent à haïr tout le monde, sauf ceux qui partagent notre idéologie.  Je ne comprends pas comment, sans être hypocrite, il est possible d’être charitable et en même temps de mépriser communistes, protestants, musulmans et mauvais catholiques.  Tout au long de ma vie, la religion a été incompatible avec l’enseignement et la pratique et c’est pour cela que je me suis révolté contre l’Église. Par amour de Dieu.  Je ne puis admettre que l’Église soit si riche alors que tant de gens crèvent de faim.  Je ne puis admettre que l’on tue en prônant une religion d’amour.  Dans mon enfance, j’ai eu des amis protestants. Ça a toujours été une guerre avec la famille pour leur demeurer fidèles.  Que de soirées j’ai été puni, enfermé dans ma chambre, pour m’empêcher de voir mes amis.  Ah !  Si je me rappelle avec quel pincement au coeur j’ai commencé à mettre en doute la justice divine puisqu’elle permet, que par ignorance, tant de gens n’aillent pas au ciel.  Comment accepter la damnation de gens que vous aimez, de gens qui vous parlent de Dieu avec plus de foi que celle rencontrée souvent chez ceux qui les condamnent.   C’est ignoble de penser avec combien de haine l’on a su nous empoisonner les cerveaux face aux étrangers parce qu’ils dérangent nos croyances et nos traditions.  Qui nous prouve que nous avons plus raison qu’eux ?
       Je les ai peut-être trop aimés.  Je me rappelle parfaitement les liens qui m’ont uni à Raymond et qui n’avaient rien de génitaux, mais plutôt cette sorte d’envoûtement de la nouveauté, de l’étrange et de la découverte.  Que d’heures agréables  j’ai passées à apprendre que hors notre pays des millions d’autres gens vivent différemment.  J’aurais pu écouter toutes ces histoires de pays où les gens sont tassés les uns sur les autres, où déjà la guerre est survenue comme un cancer pendant des années.  Des soirées durant, j’ai montré des paysages, j’ai aimé des couchers de soleil et des nuages avec eux ; pendant de longues sessions, j’ai appris l’existence de cinémas et de théâtres et j’aurais dû fuir parce qu’ils étaient protestants … Finis aussi les jeux de cosmonautes.  »

                 ( Tu aimeras ton prochain comme toi-même )

        Raymond m’a pénétré de sa voix, de ses gestes, comme jadis Galen et sa famille m’avaient initié à la musique.  C’est par fidélité que j’ai fait les 400 coups qui m’ont mérité mon renvoi du juvénat des Pères de Saint-Paul parce que je ne voulais pas être séparé de Raymond, dont la famille devait fuir à l’ouest, sans le revoir, sans refumer à la cachette une cigarette avec lui, faisant tomber en même temps le rêve de ma mère d’être son curé.  Et Patrice, est-ce si grave que je sois tombé amoureux de sa voix et de ses yeux.  Que de chicanes aie-je dû endurer pour le fréquenter.  Que de scandales quand son père me parlait contre les curés et mon grand-père qui me traitait de vaurien parce que je n’acceptais pas de les quitter, ayant trop peur de mourir de chagrin de ne plus revoir le petit … De mauvais communistes.  Comment me suis-je fait traiter de fois de fifi en classe par les filles à cause de Patrice ?  Comme j’ai dû me révolter contre l’école, en être expulsé, manger des coups pour l’aimer, lui demeurer fidèle.  J’ai adoré Patrice … sa voix et son petit accent français.
       Oui !  Je me suis révolté contre cette religion qui m’enseignait la charité et qui pour être bien pratiquée exigeait que je haïsse une bonne partie de l’humanité.  Je suis mêlé.  Je ne sais plus ce qui est bien et mal, mais comment faire pour comprendre quand l’agir est différent de l’enseignement ?   Est-ce ma faute si j’ai cru tout ce que l’on m’enseignait du Christ, que je voulais imiter le plus parfaitement possible , et si je me suis révolté dès que je me suis rendu compte que dans la vie quotidienne, il en était tout autrement ?  Le Christ ne vivait-il pas et n’aimait-il pas les bandits de son temps ?  N’a-t-il pas été le premier à s’élever contre l’hypocrisie de la religion et son époque et de son pays ?
                                (Sépulcres blanchis, vaches du dimanche.)
    
       Je voudrais bien être un bon catholique, mais je ne peux m’empêcher de me révolter devant autant de haine, de bêtise et de conservatisme.  Je suis fait pour l’amour et non la guerre.
                               (Il chassa les voleurs du temple et pleura sur Jérusalem)

       Il me semble avoir fait ce que je devais pour être un bon gars, un gars correct et je me suis sûr que de poigner le cul à un petit gars ne peut que lui faire du bien, si les deux sont consentants.   Je ne vois pas pourquoi je serais damné ou même un mauvais gars.  Nous le faisons tous.  La violence est certainement un acte beaucoup plus répréhensible.  Je ne peux m’accuser que d’avoir aimé.  Bien ou mal, c’est une autre affaire.  Un problème de responsabilité et non de morale.
        J’étais mieux de prier puisque sans ces répétitions d’Avé, c’est avec un plaisir exquis que je me rappelais ces scènes d’histoires d’amour rejaillissant de mon enfance.  Je me rappelais particulièrement bien mes aventures avec les garçons d’une famille, habitant près du village.  Nous avions tous entre 10 et 17 ans.  J’ai commencé par jouer avec les deux plus vieux qui m’intriguaient comme tous les garçons de cet âge.  Gaétan devait avoir à peu près 14 ans.   Nous étions toujours plié de rire quand celui-ci enlevant son pantalon exhibait une toute petite queue de deux pouces environ soutenue par une immense poche, fortement disproportionnée.  Cela nous amusait plus que n’importe quel jeu que nous aurions pu inventer, d’autant plus que cette énorme poche était complètement flasque.  Son frère était bien proportionné mais n’attirait pas tellement mon attention, étant détourné parce qu’il était surexcité, criard et vite éclipsé par la beauté de son frère cadet.  Celui-ci était d’une beauté pas possible.  Je l’adorais.  Son agilité et son allure de petit chevreuil me fascinaient.  Ses grands yeux bleus me hantaient, mais certes encore moins que son rire.  Ce rire qui m’a si souvent et profondément troublé.  Ce rire si beau qu’il se répercutait même jusque dans ses regards.  Ah !  Que j’ai aimé ce rire.  Il rivalisait bien avec la beauté de ce petit corps qu’il m’exhiba qu’après plusieurs séances de «  visite chez le docteur ».  Il était beau de partout avec son petit corps de douze ans et son petit trois pouces qu’il montrait avec fierté.  Que d’attachement j’ai ressenti à son égard.  Je l’aurais voulu toujours avec moi.  J’aurais voulu toujours répéter ce geste de descendre à toute allure à bicyclette, mes doigts contre ses côtes, au risque de me casser la gueule.  Mes mains se frayaient un  chemin jusqu’à son pantalon vite gonflé.  Il a été un de mes grands amours ;  c’est pourquoi je devais cesser de me le rappeler car ma conversion aurait vite fiché le camp.
       Parfois , je songeais aussi aux paroles du juge qui me disait :   » Encore des plaintes à venir », sachant très bien qu’à moins que mon confesseur ne se confesse ou que les boeufs interrogent tous les garçons, il était impossible d’en avoir beaucoup d’autres.  Je n’avais pas eu d’autres aventures que celles racontées précédemment.  Sans que le curé parle de mes amours platoniques, tel Marc que je confessais aussi — le désir est aussi un péché — il ne pouvait pas y avoir de nouvelles plaintes. 
       Aussi, pendant de longs jours, me suis-je contenté d’attendre désespérément ce qui en résulterait.  Je souffrais de cette incertitude.  Je me promenais, me refusant toute réflexion quant à ces anciens plaisirs et à la situation actuelle.  Je priais et passais mon temps à distribuer une partie de mes repas aux autres, tout comme ce que je recevais en cadeaux.  D’autre part, je m’offrais continuellement à aider les autres les autres à écrire leurs demandes de libération conditionnelle ou encore leurs lettres,  tant à leurs amours qu’à leurs parents.  J’étais l’apôtre de la prison.
      Ma mission faisait son chemin et alors que, parlant de miracle possible, tous les prisonniers à tour de rôle se convertissaient.  J’étais persuadé qu’il y aurait un miracle un de ces dimanches puisque j’aimais les prisonniers et j’étais convaincu que Dieu ne refuserait pas un miracle pour les sauver tous, même les plus endurcis.  Pratiquement tout le monde le dimanche se confessait maintenant et communiait.  Le soir, c’était le silence et tous les prisonniers répondaient au chapelet que je récitais.  Tout le monde croyait au miracle et plus probablement à la possibilité d’obtenir leur libération.  La foi peut peut-être déplacer des montagnes, il suffit de peu pour l’ébranler.
       La première crise antireligieuse en prison est survenue avec l’arrivée d’un nouveau prisonnier.  Grand, fort, ayant bonne gueule.  Celui-ci, à force de chialer, entraîna tout le monde de son bord.  Dans peu de temps, ses bêtises à mon égard et sa capacité de me ridiculiser entraînèrent une nouvelle division des gars.  À force de crier contre la nourriture et la platitude des journées, tout le monde, même moi, finit par croire que nous étions maltraités.  Même si j’étais contre la violence, j’étais solidaire des autres et ce n’est qu’après que je me suis demandé ce qu’il serait survenu, s’il y avait eu violence.
       La révolte avait vite fait son chemin et l’on parlait maintenant de soulèvement.  Tout le monde était d’accord avec le fait que celui-ci devait s’effectuer alors que Vachon était de garde : plusieurs n’aimaient pas son attitude envers nous.  Ça chauffait fort en taule.  Tout le monde  était prêt.  La violence soufflait de partout.  Je continuais mes prières, même si j’avais appris que le lendemain matin au déjeuner certains sauteraient sur le garde.  Il servirait d’otage.  C’était palpitant.  Tout le monde voulait s’il le fallait, verser son sang pour cette évasion massive.
         Je ne savais pas pourquoi, mais au cours de la journée,  le nouveau, notre chef rebelle, fut appelé et amené.  Nous avons appris par la suite qu’il était enfermé au cachot, un petit trou obscur et froid, après avoir été mis à sa place, nous disait-on.  Les critiques se poursuivant, la direction avait décidé de négocier de meilleurs traitements, de meilleurs repas.  J’avais été assez entraîné pour en vouloir aussi au traître, mais, rejetant la violence, j’ai repris mes prières, oubliant ces émois.  J’ai été tout de même fasciné par la vitesse et l’universalité avec lesquelles la violence s’installe dans une prison.  C’est comme une belle chanson, ça pénètre sans même que l’on s’en rende compte.  J’étais d’autant plus surpris que je m’étais laissé entraîner dans ce mouvement de protestation, faisant même abstraction de la violence qui aurait pu en résulter.  Je me suis contenté de suivre et de vite me ressaisir.  Je me demande tout de même comment les gardes ont pu arriver à savoir ce qui se préparait, jusqu’à ce que l’on parle d’un traître que nous n’avons jamais connu par la suite, notre rébellion ayant été étouffée par de nouveaux compromis et de nouveaux avantages.  Ce souffle de liberté n’a certes pas été sans relation avec la permission que nous avons eue plus tard de pouvoir nous faire venir des livres et de pouvoir nous adonner à un nouveau loisir : la lecture.                                                             Évidemment, ma façon d’être fit que je fus soupçonné comme étant le traitre.  J’avais tout pour cela : étant bien avec tout le monde, même les gardes.  Je ne sais pas pourquoi ces soupçons sont disparus comme ils étaient venus.  Il me semble que le traître fut découvert, qu’on a dû le mettre sous protection, mais je n’en suis pas certain.  Chose certaine, il y eut une preuve irréfutable que ce n’était pas moi; laquelle ?  Je ne sais pas.  Je n’ai même pas essayé de me disculper.  Même si je n’aimais pas le rebelle, j’avais trouvé pas mal trou-de-cul celui qui l’avait vendu.  Je crois en réalité que la bravoure de ce révolté m’avait drôlement épaté.  J’ai peut-être été plus près de la rébellion que je ne voulais me l’avouer.
       La vie a recommencé comme avant, sauf que dorénavant je passais mon temps à lire.  C’était du  » Reader’s Digest  » et de la sociologie de droite.  Je voulais faire la révolution, sans violence : me consacrer surtout à améliorer le système d’éducation et les différentes relations sociales.  J’avoue que dans ma situation, la révolution envisagée alors aurait fait un bon programme presque fasciste puisque je voulais enlever le mal, combattre le communisme, réformer le monde par le bien, par l’amour.  J’avais détecté dans mes lectures tout un  programme d’infiltration communiste en Amérique.  J’y croyais dur comme fer, oubliant qu’il pouvait y avoir intérêt pour le système de faire croire à un tel plan : libération sexuelle, drogue, etc.  Je voyais comme   » Reader’s Digest » des plans communistes partout, même dans la révolution du Québec, révolution dont on parlait de plus en plus.  Je ne voulais pas de guerre civile au Québec.  Cette idée d’un plan communiste et la possibilité d’une guerre civile au Québec me semblait très vraisemblable à cause des soirées missionnaires et des nombreux prêches faits par les curés chez nous alors que j’étais beaucoup plus jeune.  Cette possibilité m’apparaissait comme incontournable parce que je ne croyais pas que les curés puissent nous mentir et que souvent on soulignait les pleurs de la Vierge, accompagnés de son  » pauvre Canada ».

                 ( Le mensonge et l’hypocrisie sont les principales armes d’exploitation de la religion )

      
Les prisonniers commençaient à douter de l’arrivée du miracle : c’était tout de suite ou jamais.  Le dimanche, tout le monde, et moi le premier, attendions le miracle, cette preuve irréfutable de l’existence de Dieu.  Rien n’arriva.

                (Jésus sur la croix a eu beau brailler après son père, il dût apprendre à ses dépens que Dieu n’a rien à voir avec la libération des hommes.  Les hommes doivent se libérer seuls des exploiteurs. )

       
  Dieu comme d’habitude demeura muet.
        J’étais en maudit, mais je me suis ressaisi assez vite.  Peut-être  Dieu avait-il une bonne raison de ne rien faire.  D’autre part, je fus pris de remords d’avoir été aussi orgueilleux et d’avoir essayé de forcer la main du Créateur.  Ça allait mal, mon affaire, mais si mon influence religieuse diminuait, pour la majorité des gens, je devenais un ami, le gars toujours disponible à leur rendre service et qui refusait de penser ne mal de quiconque, cherchant toujours des qualités pour les aimer.  J’étais naïf, on me jouait bien des tours, mais l’on m’aimait bien.  Enfin !  J’étais accepté et aimé, ce que j’avais toujours souhaité.
         Je travaillais comme d’habitude à mes études sociologiques quand j’ai été appelé par un garde pour me rendre au bureau de la police.  Je me demandais bien ce que l’on pouvait me vouloir.  Je n’avais rien à dire et rien à apprendre d’eux.   À ma grande surprise, il s’agissait de me mettre face à de nouvelles accusations.  Les boeufs défilèrent une série de noms qui m’étaient complètement inconnus, sauf celui du petit François.  Ils commencèrent à essayer de me faire avouer.  J’étais sidéré par la liste de noms.  Je ne savais pas à cette époque que le concierge de l’école se livrait aux mêmes expériences et que possiblement bien des jeunes ont cru l’accuser plutôt que moi.  J’ai bien pensé que mon confesseur avait aidé les boeufs (après tout, l’Église ne fonctionne-t-elle pas dans la même grande machine que la police, la pègre, l’armée et les riches de ce monde ?) mais cela ne pouvait tenir compte de la réalité.  J’étais loin de tous les connaître.   Avant de pousser plus loin l’entrevue, je dis paisiblement : «  Je n’ai forcé personne à jouer aux fesses avec moi. » — « Personne ?  » — « Personne, sauf François peut-être, mais ça devait être un jeu.   »  –   » Ainsi tu reconnais avoir joué avec tous ceux que l’on t’a nommés.  «   —  » Je le reconnais. »  Cette confession m’y fin à cette séance.  J’ai signé les aveux et je suis reparti.
      Arrivé à la cellule commune, j’ai gardé le silence.  Cette nouvelle expérience m’apparaissant plus odieuse que de manger une raclée.  Je venais de plaider coupable à je ne sais combien de chefs d’accusation sans jamais avoir été coupable ou même en contact avec ces jeunes.  Cette décision ne m’étonnait pas, puisqu’il m’était moins pénible de m’accuser de tous les crimes de la terre que de continuer à endurer le supplice de voir s’écouler le temps sans jamais savoir ce qui me pendait au nez.  Même si je demandais à voir mon avocat je n’y parvenais pas.  Je ne savais aussi rien de ce qui m’attendait.  C’était ce qu’il y avait de plus intolérable.  Deux mois.  J’avais été ainsi deux mois à me torturer les méninges à savoir si je serais condamné au fouet et au pénitencier ou si je pourrais bientôt me retirer dans un monastère.  J’avais été deux mois à me demander si j’étais coupable, deux mois à m’accuser d’être le malheur de ma famille, le seul parmi les huit enfants à avoir autant torturé ses parents, deux mois à m’être senti écarté de tout le monde pour un crime, somme toute, pas aussi odieux que cela.  Ça fait mal à personne de se faire masturber ou sucer.   Je n’en pouvais littéralement plus.  J’étais complètement brisé.  Suffoqué.  Et,  je venais ajouter une nouvelle peine, croyant qu’en affirmant que tous les jeunes avaient été libres, je venais de trahir Danny, sans m’en être rendu compte.  N’avais-je pas promis de ne jamais l’inculper ?  En avouant la liberté des jeunes, après les premières accusations, ne venais-je pas d’affirmer le plaisir que prenait Danny à ces jeux ?  Je le regrettai, je l’oubliai, m’attachant  au fait qu’il fut préférable de m’avouer coupable que de plaider mon innocence et de créer des problèmes à tous ces chérubins.  J’en avais assez d’être martyrisé pour rien, je voulais en finir une bonne fois pour toutes … j’aurais plaidé coupable à n’importe quoi plutôt que de continuer à vivre ainsi torturé par l’incertitude.
        Pour compléter le gâteau, j’ai reçu une lettre des Pères m’informant que je n’étais pas admis à leur monastère.  J’étais désespéré.  Que deviendrais-je ?  J’écoutais les compagnons raconter comment les boeufs leur avaient fait perdre leurs emplois en faisant savoir à leur patron qu’ils avaient été condamnés.  Je me voyais déjà aux prises avec tous ces problèmes.  Pour oublier la réalité, j’ai commencé de plus belle à prier.  La période était difficile et je devais m’en sortir sans broncher.  Un nouveau prisonnier s’amusait pour sa part à m’apporter des preuves à l’effet que Jésus était non seulement un révolutionnaire, un nationaliste de son époque qui avait aussi décrié les abus de sa religion ; mais aussi un pédophile notoire.

                                      (Laissez venir à moi les petits enfants…)

       Je ne détestais pas cette hypothèse, surtout qu’elle me rendait
plus semblable à Lui.  Si le Christ était Dieu, tout en étant pédéraste, je pourrais bien être pédéraste sans être pécheur.

Rejeté de Dieu, du diable et des hommes,
torturé par le temps, écrasé par la honte,
je déambule entre la réalité et le rêve.
Peureux je fuis mon impuissance.
Peureux je fuis mon incapacité à me nommer
peureux de nouvelles haines
peureux de nouvelles violences
peureux d’être cancéreux, contagieux
je cherche dans le néant de mon avenir.
La mort m’appelle comme un écho
le temps éclate dans ma peau
j’ai le cerveau qui se tait, se suicide,
j’ai les yeux qui ne sont plus que tornades
qu’un ouragan d’outrages et de hontes.
Je suis mort ce jour où fut inventé perversement
le péché pour nous opprimer, nous damner
nous faire rêver d’un ciel apocalyptique.

       Pourtant, j’avais déjà su le nom d’un fils de Dieu, aimable, tolérant, pacifiste, d’un dieu qui souriait au lieu de punir, qui aimait les oiseaux plutôt que les tombeaux, un dieu que l’on assassine en essayant de l’accoler à tous nos crimes, nos injustices et nos humiliations.
       J’étais de plus en plus replongé dans mes réflexions.  Avant mon incarcération, j’étais conscient que l’Église est un vaste monopole financier et, malgré ma conversion, même si je refusais d’en discuter, je demeurais convaincu que le Christ avait été trahi par son Église.  Je savais par intuition que si le Christ revenait parmi nous, il aurait à nouveau à combattre cette vaste bande de voleurs qui ont su se servir de Lui pour détruire toute le conception de la tolérance.  D’un rebelle, l’Église en a fait le roi du masochisme.  Ils se sont servis de la religion pour propager leurs tabous sexuels et leurs maladies mentales.  La religion est devenue le ciment pour protéger les exploiteurs bourgeois et justifier l’impérialisme.
       Afin de mieux comprendre, j’ai commencé la lecture de l’Évangile ; mais, contrairement à ce que j’aurais attendu, loin de me faire accepter mon incarcération, ces écrits me montraient de façon de plus en plus évidente que le Christ, loin de condamner les fautes sexuelles, protégeait le pécheur et éliminait par son comportement et celui de ses disciples toute possibilité de faute grave dans le cas de l’impureté.  Les  » saintes écritures » m’apparaissaient sous un nouvel angle :  loin de nous prêcher le sacrifice et la pénitence , la chasteté, le Christ nous enseignait la joie, la tolérance, le devoir de se développer pour soi et pour les autres.  Au lieu de nous prêcher le péché originel, le péché de l’amour, il nous apprenait le pardon, la rédemption et nous incitait à la vigilance de l’esprit.
       C’était la grande illumination.  Je n’étais pas si coupable que cela, même si tout, humainement, concordait à me le faire croire.  Pour la première fois, j’ai compris que scandaliser un enfant, ce n’est pas sexuel, mais de lui mentir, le frustrer brutalement ou lui apprendre la haine, la violence, le racisme.  Je percevais qu’il était impossible que le Christ condamne la pédérastie ou l’homosexualité : il demandait que l’on soit comme les petits enfants, qui sont bisexuels ou asexués.  Les jeunes ont toujours une approche saine de la sexualité, celle-ci étant un instrument de connaissance de soi, de tendresse et de fascination.  Ce sont les plus vieux avec leurs péchés qui déforment cet état naturel et inventent le vice.
       J’étais heureux.  Je savais maintenant que, quoi qu’il arrive, faire l’amour est la plus grande prière, étant la plus grande joie.  Je n’étais pas pécheur en le faisant, que ce soit avec un garçon ou autrement.  Au contraire, la pureté de l’union se devait d’être autant que possible la plus complète possible.
       Plongé dans ces méditations, je sortais dans la cour quand j’entendis la Piaf chanter une de ces merveilleuses légendes d’amour :
                        Mon dieu , mon dieu, mon dieu
                        laissez-le-moi encore un peu
                        mon amoureux
                        un jour , un soir, un mois,
                        juste le temps de me fabriquer
                        des souvenirs.
        Et, je songeai à Danny.  Je l’aimais encore.
        Comme il est long de comprendre la nécessité de la tolérance pour obéir à toutes les règles d’une révolution pacifiste et humaine tel qu’il nous le fut enseigné il y a deux mille ans et surtout après toutes les déviations qu’une bande de sadiques et de malades mentaux , lui infligèrent. 
        Du coupable, je devenais la victime, la victime de l’intolérance, de l’obscurantisme, d’une répression millénaire.  J’avais été le prisonnier d’un tabou qui est né avec la chute de la Grèce, car l’amour est le plus grand ennemi d’un régime militaire ou bourgeois.  D’un tabou qui est le plus grand mur de protection pour le système capitaliste ou tout autre système impérialiste.  Je ne me sentais plus coupable, mais victime de ne pas avoir compris leur répression mentale et psychique après avoir connu la liberté au point de ne plus pouvoir m’en passer.  J’étais libre et je commençais à vouloir retourner dans le monde.  J’étais libre le moment d’un éclair, avant de pouvoir plusieurs années plus tard, vivre à nouveau cette liberté.  Mais, cette liberté était très fragile.  Nouvelle, elle devait affronter mon passé, elle devait résister à mes interminables tortures face à l’amour et à la vérité.  Elle devait à travers le temps résister aux doutes et aux remords.  Résister surtout à ma trop grande perméabilité; cette maudite naïveté sans borne.  Comment passer de la culpabilité à la création ?
        Je lisais avec avidité tout ce qui me tombait sous la main.  Malheureusement, il n’y avait pas grande lecture intéressante.  C’était aussi l’époque des jeûnes et des innombrables services aux prisonniers.  L’époque du respect de chacun quel qu’il soit.
                
 (Il est curieux de constater que le système se sert de ces nouvelles valeurs pour emprisonner les gens dans leur idéologie ; après le christianisme, c’est maintenant la folie religieuse charismatique et du marxisme).

        Tout allait pour le mieux.  J’arrivais à m’arracher à mes rêveries quand survint un nouveau problème.  Pierre, un prisonnier de 19 ans, assez beau, j’en conviens, mais pas assez de mon genre pour qu’il m’attire comme c’était le cas de Jeannot, avait décidé que j’en voulais à sa queue.  Aussi, le soir, alors que je priais en me promenant comme d’habitude, Pierre décida de me frapper avec sa ceinture, en gueulant :  » On va bien voir, si ton Christ va venir t’aider. »
       Aussi curieux que cela puisse sembler, probablement parce que je me concentrais pour prier, tout en ressentant la petite fierté de martyr, je ne sentais rien.  Personne n’intervenait pour arrêter Pierre, puisque celui-ci était une espèce d’hystérique qui me regardait en fessant, avec des yeux de fou.  Il y avait tant de haine dans ses yeux  qu’il aurait pu sidérer n’importe quel brave.  Quant aux gardes, ils ne bougeaient pas, sachant probablement qu’il était plus sage de ne pas se mêler de ce qui ne les regardait pas.
       Par ailleurs, les autres s’amusaient de ma peur du Gros qui devait bientôt quitter la prison.
     –  T’aurais bien plus peur, si tu étais à la prison de Sherbrooke.  Je t’assure que là-bas, un nouveau, ce n’est pas long qu’il se fait enculer.
       Les journées se suivaient, entraînant de plus en plus Pierre dans sa rage puisque je ne ripostais pas.  Un matin, celui-ci travaillait à balayer les planchers quand il s’approcha de moi.
     –  Regarde ailleurs, mon Christ.  Tu ne m’auras pas.  Tu peux manger le cul des jeunes, mais tu ne m’auras pas, moi.  Je vais te montrer…
       J’étais sidéré de peur.  Je ne savais pas ce qu’il me voulait.  J’essayais de ne pas le regarder pour ne pas le provoquer, mais il continuait de gueuler.  Il ne se contenait plus.
      –  Regarde ailleurs que je te dis ou je vais te les crever, tes hosties d’yeux.
       Aussitôt dit, il me frappa de son balai, cherchant à me crever les yeux.  Mes lunettes tombèrent.  Il continuait de frapper.  Voyant la scène, un ami sauta sur le balai avant que Pierre puisse me refrapper.  Pierre laissa le balai et administra un solide coup de poing à mon défenseur qui s’écroula près de moi.  Aussitôt, d’autres saisirent Pierre et l’entraînèrent plus loin, alors qu’il criait que s’il le pouvait il me tuerait.  Je me portai au secours de mon défenseur qui saignait du nez de plus belle.
       Le lendemain, il avait le nez comme un chou-fleur et je ne pus m’empêcher de rire nerveusement.  Il me dit devant mon attitude que c’était la dernière fois qu’il secourait quelqu’un;  pas tant par réaction à mon rire qu’à la vue dans un miroir du nez qu’il s’était fait faire.
       Même si Pierre fut transféré d’étage, je continuais à avoir peur de ses menaces.  Qu’est-ce qui m’arriverait maintenant ?  Et mon procès qui ne venait pas.  Le temps s’étirait et n’en finissait plus de couler, toujours plus long, toujours plus pesant à supporter.  Il n’était plus question d’exiger cinq ans puisque j’étais maintenant convaincu d’une part de la légèreté de mes fautes et d’autre part, j’étais loin de me sentir en sécurité en prison.  J’étais encore une fois une bête traquée.  Traquée entre ma nature et la réalité, entre le masochisme et la joie, entre la foi  » intuition-née  » et les enseignements de l’Église, entre ma vérité et celle que l’on m’imposait sous la menace suprême de l’enfer dont la prison n’était qu’un reflet.  Il faut croire ou ne pas croire, avec un seul point de référence : une incapacité globale et définitive de vérifier si le péché n’a pas été inventé juste pour nous dominer spirituellement.  Ça sert à qui le péché ?  Sinon le pouvoir, la domination, le riche, l’exploiteur. 
       Le procès tardait.  Mon avocat semblait m’avoir oublié et ne répondait même plus à mes voeux exprimés à l’effet de le voir pour enfin savoir ce qui m’arriverait.  Le temps était certainement ce qui m’oppressait le plus après ce malaise causé par l’incertitude.  Mais, je ne m’y adaptais lentement.
       Ce fut avec joie que je comparus à nouveau devant le tribunal.  Cette fois, il me semblait impossible que l’on remettre encore ma condamnation. 
      À mon arrivée au tribunal, j’ai été à nouveau pris de vertige.  Je me sentais faible.  Je me croyais sans cesse écrasé.  Dans la boîte des accusés, je me contentai de regarder un crucifix en récitant un « Notre Père ».  Je m’arrêtai sur la phrase :  » Que ta volonté soit faite », que je répétais comme un mantra.  J’étais presque inconscient, flottant dans une espèce de nuage psychique.  J’entendis les autres marmotter je ne sais quoi.  J’étais comme un étranger à moi-même.  Les avocats débattaient ma vie sans que j’aie un mot à dire.  J’aurais cru assister au procès d’un autre, tellement je n’y étais pas à ma place.
      J’étais traumatisé, bouleversé.  J’entendais défiler des accusations à n’en plus finir.  Ce n’est qu’une première révélation de l’avocat de la défense qui me tira de cet état.  En effet, celui-ci annonça que ma mère avait communiqué avec lui, affirmant qu’elle voulait que je sois libéré et qu’elle s’occuperait de moi, qu’elle veillerait à ce que je ne récidive pas.  Je n’en croyais pas mes oreilles et c’est en tremblant que j’écoutais l’intervention de mon avocat.  J’étais ému au plus haut point ; mais bientôt cette nouvelle se transforma en une accusation encore pire.  L’avocat de la couronne que je ne connaissais pas, se mit à gueuler, affirmant que ce n’était plus le temps de penser à prendre soin de moi, maintenant que j’avais corrompu presque tout un village.  À l’entendre, j’étais une véritable plaie sociale.  Un danger public.  Une ordure comme il ne s’en fait plus.  J’étais humilié au possible.  Je n’avais pas eu assez de me torturer la conscience durant deux mois, maintenant une sale gueule se plaisait à me traiter comme le pire des bandits.  Je croyais perdre conscience tant je ne savais plus encaisser de telles accusations.  Il me semblait impossible qu’un être humain puisse être aussi dégueulasse envers un autre être humain.  Il faut dire que c’est le seul que j’ai assez haï au cours de mon incarcération pour songer à aller le tuer après ma libération.  Je priais plus que jamais lorsque le juge conclut qu’ayant attaqué un jeune de seulement 10 ans, il ne pouvait passer outre;  il défila une série de périodes d’emprisonnement qu’il mit concurrentielles, ce qui fait qu’au lieu d’avoir 90 ans de prison, il ne me restait plus qu’un mois … sans que j’aie très bien compris comment s’opérait cette réduction.  J’étais si reconnaissant au juge de n’avoir plus qu’un mois de prison, que je lui fis savoir dans une lettre de remerciements.
        Le dernier mois de prison fut consacré à aider les autres prisonniers et se déroula sans histoire. si ce n’est un incident qui eut pour effet de m’humilier un peu plus.
        Ayant toujours craint de me faire apostropher par le Gros, je prenais rarement ma douche.  Aussi, plusieurs critiquaient-ils ma saleté …  Le tout prit une allure bien plus tragique après l’arrivée d’un nouveau groupe de prisonniers venant de la ville de Québec.  Je m’étais mis à l’oeuvre pour les convertir aussitôt leur venue.  Ceux-ci étaient bien radicaux et j’y mettais tous les efforts possibles.  Soudain, tout le monde commença à me regarder de travers et à discuter de ma malpropreté.  Je n’y comprenais rien, mais ce sujet prenait de plus en plus de proportions.  Un soir, tout le monde d’un commun accord me saisit pour vérifier sur place si j’étais le porteur de la tribu de puces qui faisait rage en prison.  Couché de force sur une table, on entreprit de baisser mes culottes.  Je me suis débattu et je me suis mis à gueuler de me lâcher.  Quelques secondes plus tard, on me laissa tranquille puisque je n’avais pas de puces.  J’aurais pleuré tant je me sentais humilié.  Par contre, j’ai décidé de me laver plus souvent, le Gros partant pour une autre prison.  De toutes façons, ce n’est que plus tard à force de réfléchir que je compris que ces puces nous arrivaient de Québec.  Je me rappelai avoir été frappé par la fréquence d’un des nouveaux prisonniers à se jouer dans les culottes …
         Ce qui devait arriver arriva.  Le mois s’écoula et j’en arrivai au moment de ma libération.  Tout se fit sans tambour, ni trompette.  Dehors, je me sentis perdu dans tous les sens du mot et dans toute sa force … Pour souligner ma libération, je me rendis à l’église remercier Dieu et je partis ensuite sur le pouce pour Sherbrooke.  J’étais séduit par la beauté des paysages.  De cette Beauce qui se révélait à moi.  Par contre, rendu à Sherbrooke, du haut d’une colline, je compris pour la première fois, en regardant les néons, que la vie de ville était trop sensuelle pour que je puisse bien longtemps demeurer aussi chaste qu’en prison … même le fait de récidiver me vaudrait, cette fois, cinq ans de prison. 
       À mon arrivée dans ma famille, au début, personne ne me fit de remarque puisque presque tout le monde ignorait ce qui m’était arrivé.  Si ma mère était fière de ma fièvre religieuse, mon père ne tarda pas, par ses allusions, à me faire comprendre ce qu’il pensait de mon arrestation , ce qui, chaque fois , me détruisait autant que si j’étais encore en prison.  Mais, ça l’avait tellement blessé … que c’était normal qu’il me le reproche.
        Peu de temps après, je rencontrait mon directeur de conscience.  Il mit un tel temps fou à s’informer sur mes structures génitales que je pensai après notre entretien qu’il n’aurait pas demandé mieux que de visualiser.  Plus tard, j’ai appris que ce goût ne lui était pas inconnu et qu’il aurait eu plus de succès auprès de certains autres.  Ce n’est qu’un an plus tard, en autobus , que je laissai un prêtre pour la première fois , sous le couvert d’une conversation spirituelle, me masturber jusqu’à ce que je lui demande pourquoi c’est si grave puisque bon nombre de prêtres se laissent facilement entraîner à ce qu’ils interdisent.  J’ai vite oublié l’incident qui me déculpabilisa un peu.
        J’avais commencé à travailler à la Dominion Textile pour me resituer dans la société.  La prière et la lutte pour combattre mes vieilles obsessions rejaillirent de mon séjour en prison.  Je devais combattre les communistes.
        Plus pieux que le pape, je voulus même créer un mouvement semblable à El Condor, que j’appelai les Disciples de la Croix.
         Un monseigneur, frappé par ma piété et mes bonnes intentions, me déclara           »saint » et m’abonna à une revue intitulée  » L’intelligence service » , revue qui dénonçait l’action communiste au Canada.  Je lisais ces articles et j’en écrivais d’autres pour l’hebdomadaire de Magog afin de dénoncer les aspirations communistes et les syndicats.  Je ne voyais pas encore qu’ainsi l’establishment se protège derrière un  pseudo-danger d’infiltration communiste pour se maintenir au pouvoir et motiver une foule de guerres qui ne sont en réalité qu’une exploitation violente des petits par les gros.  J’étais loin de comprendre que communisme, capitalisme ne sont que des mots, des noms, pour dissimuler la domination mondiale par un petit groupe de profiteurs ou de corporations.  Comment aurais-je pu comprendre à cette époque que le système créerait de toute pièce par le désabusement un fort besoin nouveau de religion, puisque cette pratique est directement liée à la sécurité et à l’enfance, d’où l’exploitation relativement facile ensuite de l’individu par le psychisme.  Non seulement il est dans l’intérêt pour le système de pousser les religions  parce que la foi élimine la violence et la critique sous prétexte d’être positive, mais surtout parce que la religion permet de ne pas poser les vrais problèmes.  Les gouvernements peuvent changer : les religions demeureront pour assurer que se poursuivent les mêmes hantises, les mêmes bêtises.  La religion est le plus grand support de l’ordre établi et du fascisme parce qu’elle donne lieu à toutes les interprétations et conduit inévitablement à l’impuissance.  Toute religion est basée sur la peur et a pour fonction de situer l’homme hors du temps et de l’histoire, dans un monde qui lui fait oublier la vie vraie et ses problèmes.  Tant qu’un dieu s’occupe de lui, l’individu ne peut pas songer à la rébellion.  Ce n’est pas pour rien que la CIA subventionne les mouvements de réarmement moral, la go-gauche, les Jesus Freaks et les Krishna : la religion telle que prêchée fait de vous automatiquement un pécheur, d’où la nécessité de souffrir pour se purifier, on nous pousse à aimer souffrir pour être plus propre.

             (Jésus devint le Superman de la révolution anti-romaine
.)

         Un soir, j’avais envie de boire un coke.  J’hésitai, voulant faire un sacrifice, mais je sentais que quelqu’un m’appelait.  Aussi, me suis-je dirigé vers le restaurant.  Effectivement, un jeune garçon s’y trouvait et parlait de se suicider, découragé de sa situation financière et sociale.  J’y vis là la grâce de Dieu.  J’essayai de lui trouver une chambre, mais je le reconduisis finalement au poste de police local, n’ayant rien trouvé de mieux.  En route, je sentis, je ne sais pas pourquoi, qu’il m’appelait et croyait que moi aussi je le trahissais.  Je retournai coucher avec lui en prison et c’est ainsi que j’arrivai à lui enlever définitivement le goût de se tuer ;  mais ce fut aussi la première fois que l’envie de faire l’amour à un garçon me reprit.
       Je continuai de travailler et de prier jusqu’à ce que je fusse à nouveau confronté avec un merveilleux petit gars qu’on m’avait présenté pour lui faire perdre ses mauvaises habitudes.  Jamais ma sainteté ne fut aussi rudement mise à l’épreuve.  J’ai commencé à rêver de lui, même au travail.  Un soir, alors que je l’avais amené au cinéma pour discuter avec lui après la représentation, je fus pris de tremblements.  La nature faisait son travail et c’est sans trop m’en rendre compte que je sentis sous mes doigts une merveilleuse petite queue faire des belles, mes doigts s’étant irrévocablement posés sur le pantalon de mon jeune ami.
       C’était définitivement la rupture physique avec la prison, avec la culpabilité, rupture qui se prolongerait dans le psychisme jusqu’à ce qu’elle soit globale, après des milliers d’autres tribulations et humiliations.  Il était maintenant définitif qu’un jour cet amour me porterait bien au-delà, qu’un jour, j’aurais à choisir entre mes peurs et la vie, entre l’ordre et la pédérastie, pour l’anarchie …

     (Pendant 2,000 ans , le sens de la vie du terroriste-philosophe Jésus fut dissimulé aux gens.  D’un libérateur, l’Église en fit un Inquisiteur.)    

                                                  15

        Malgré les mois écoulés, je m’ennuyais de Danny et François.  L’idée de retourner au Petit Lac me hantait.
        Pour éviter la catastrophe, je me suis rendu à une clinique psychiatrique.  J’espérais bien m’y faire interner ou guérir.  Durant deux semaines, j’ai été bourré de médicaments et interrogé de toutes les façons.
        C’était la première fois de ma vie que j’étais en contact avec d’autres patients.  J’ai été profondément révolté d’apprendre que les médecins utilisent encore les électrochocs.  Ce traitement est l’œuvre d’irresponsables sadiques puisqu’ils ont été créés quand certains se sont aperçus du changement de comportement chez les porcs dont l’électrocution avait été ratée.  Les chocs ne rendent les patients qu’un peu plus hébétés.
      Après deux semaines, trois médecins me servirent leur verdict :  » Retourne chez toi et ne dépense plus d’argent à vouloir te guérir. »  Ils m’expliquèrent que j’étais assez fort pour m’en sortir seul.  Ils nièrent que j’aie été masochiste à ne pas blâmer mes parents de ne pas accepter ma pédérastie : cette attitude est l’aboutissement de siècles entiers de répression sexuelle.  De plus, ils affirmèrent que j’étais très intelligent, ce qui me permettait de réadapter vite.  Quant à mes aventures avec les petits gars, ils m’apprirent que mon seul trouble de comportement est d’avoir réussi à me développer normalement intellectuellement ; alors que sur le plan émotif je suis demeuré un enfant, d’où cette attitude régressive et fixée à la préadolescence.  «  Sois sans crainte, tu n’es pas dangereux pour la société ; au contraire, c’est elle qui l’est pour toi.  Pour le moment, ton état demeure illégal.  Tu ne peux pas retourner en prison, tu ne pourrais pas le supporter. »
       Les pères me refusaient le monastère, les psychiatres, leurs soins, voire même leur condamnation.
       La passion a anéanti petit à petit la peur.  Je devais revoir Danny et François.  Je devais pouvoir à nouveau jouer et rire avec eux.  Rien au monde ne pouvait m’arrêter.  Même pas cinq ans de prison : certains juges sont encore assez fous pour donner de telles sentences, même s’il n’y a pas de violence.  Ce sont eux que l’on devrait soigner.  Ces salauds qui s’occupent plus de la « vertu » que de l’humain.  Cinq ans de prison et après … je me suiciderai.
        Je refusais de continuer à vivre contre «  ma nature « , en hypocrite, à cause de lois vieillottes.  La répression sexuelle , ne le savait-on pas , a été, d’une part, au Moyen-Âge, l’oeuvre de déséquilibrés influents auprès des nobles et des bourgeois, et d’autre part, au XVllle siècle , le siècle des Lumières, s’il vous plaît, de médecins qui, sous le prétendu couvert scientifique, avaient créé de vrais rackets et s’étaient enrichis sur le dos de la crédibilité des classes inférieures.
        Quelle différence y-a-t-il entre ces charlatans et les pseudo-médecins actuels qui chassent les pédérastes parce qu’ils ont besoin de plus de clientèle ?  La répression sexuelle est une mine d’or pour les prêtres, les psychiatres et les avocats.  Il est évident qu’ils ne laisseront pas fondre ce lingot sans s’objecter.  Malheureusement, ils sont trop lâches pour admettre que les pédérastes et homosexuels ont souvent des troubles de comportement à cause de la pression sociale et non à cause de leur orientation sexuelle.  Qui n’aurait pas de troubles de comportement à vivre sans cesse humilié, persécuté par la pudeur maladive d’un système économique ou sans cesse menacé de passer sa vie en prison ? 

 

                                                    16
        
Je me suis acheté une tente, des équipements de camping et je suis parti pour le Petit Lac.  Je me suis installé près de l’étang où j’avais tant joui à examiner des jeunes.  J’ai essayé à quelques reprises d’entrer en contact avec Danny. Impossible.  Je ne le voyais nulle part.  Que lui était-il arrivé ?  Heureusement, j’ai rencontré André qui me promit de faire connaître ma présence à François et à Danny.
        Je dormais encore quand Danny arriva à la tente.  Le coeur me battait si vite que j’ai cru en crever.  Danny était là devant moi, hésitant, honteux, avec François.  Jamais je n’aurais cru vivre un moment aussi heureux dans ma vie.  Je les frappais d’une claque, je riais, je les serrais dans mes bras.  Je les embrassais.  Je ne cessais de les examiner.  Peut-on autant aimer quelqu’un ?  Cette ivresse se communiqua vite.  Danny compris que je n’avais aucune rancune envers lui.  Il craignait que je lui en veuille.  Heureusement, André avait tellement voulu être avec moi qu’il avait réussi à persuader Danny qu’il ne courait aucun danger en venant me voir.  C’était la félicité.  Je ne sais pas qui était le plus beau : le soleil sur le lac ou le feu dans nos regards. 
           Comme les enfants oublient vite le passé, nous n’avons pas perdu de temps à nous décider de nous baigner et de continuer à nous redécouvrir dans l’eau.  Nous avons enfilé si vite nos costumes de bain que nous n’avons pas pensé à nous réexaminer.  À cet âge, quelques mois peuvent être marqués par des changements d’anatomie.  Les enfants y accordent une importance capitale.  C’est normal, c’est leur corps, leur fierté ou leur complexe.
       Ce n’est que dans l’eau que nous avons redécouvert le charme du toucher, alors qu’ils commencèrent à me monter sur le dos pour plonger.  Nous nous prenions dans nos bras et nous nous serrions.  Si la force de nos muscles avait été proportionnelle à celle de se fondre l’un dans l’autre, nous ne serions depuis qu’une même puissance.  C’était l’euphorie.  Il n’en a pas fallu plus pour que bientôt notre intérêt se porte sur ce que nous avons de plus précieux : les performances génitales de chacun.  Si les adultes ont honte de leur corps, pour les enfants, une véritable amitié aboutit rarement autrement qu’à ces examens, comparaisons.  C’est le summum de la communication. 
                    Danny fut le premier à sentir ce besoin.  Sur la planche servant de tremplin, Danny cria pour attirer notre attention :  » Si je ne suis pas celui qui est le plus poilu, je suis celui qui a connu la plus forte pousse depuis un an.  »
        Effectivement, Danny, qui n’avait que quelques poils fous quand nous nous étions connus, avait maintenant le bas-ventre noirci.
        » Nous nous baignons tout nus « , lança Danny avant de plonger.
       La consultation fut de courte durée : un regard, un sourire.  Je me suis approché de François.
       — J’aimerais te déshabiller.
       — Tu n’a qu’à m’attraper !
       Ce fut la course à la nage, le petit combat et finalement, la récompense du vainqueur.  François était plus beau que jamais.  Ses lignes étaient parfaites, ses fesses toutes rondes et sa peau était aussi douce qu’un chant d’amour.  Je ne pus m’empêcher de demeurer sidéré par une telle fraîcheur.  Il bandait comme s’il voulait m’inviter à continuer à lui faire la cour.  Il faisait de l’auto-stop avec sa belle petite graine qui, bien plantée, s’affirmait en touchant le bas du ventre.  François avait à ce moment une telle ironie dans les yeux qu’il aurait été possible de croire, que malgré son jeune âge,  il pouvait déjà rire de la peur.  Comment la mort ou la peur peut-elle susciter tant d’énergie ?   François rayonnait.  Le soleil se mirait sur sa peau et sommeillait dans ses cheveux.  Je le serrais dans mes bras pour partager cette vie et je l’écartais pour mieux la voir.  Ce n’est qu’après plusieurs minutes  que je portai ma main sur sa magnifique petite graine.  François était circoncis. Il plongea sous l’eau et j’essayai de le rattraper.
        Je portais encore mon costume.
          » À poil !  À poil « , se mirent à crier les jeunes qui se précipitèrent à mes trousses.  André fut le premier à m’agripper, mais c’est François qui tira le costume alors que Danny et André examinaient, impatients.  Pendant de nombreuses minutes, nous avons continué à nous baigner nus.  C’est tellement plus agréable, plus reposant de se baigner nus. 
         Nous avons décidé de camper ensemble la fin de semaine.  J’ai donné de l’argent à André qui courut au village acheter des bonbons, des liqueurs des guimauves.   L’opération réussit et tous les trois revinrent avec des friandises et des couvertures.  Il fut accepté de ne monter qu’une tente et que tout le monde coucherait à poil.  Les jeunes étaient surexcités.  Ce n’est pas tous les jours qu’ils peuvent vivre leur vie d’enfant avec un adulte, le traiter comme un égal et même souvent comme s’il était leur esclave, tant il les admire et cherche par tous les moyens à leur faire plaisir.
       Inévitablement, les trois mois de prison refirent surface.  Danny m’expliqua que les policiers étaient allés cinq fois chez lui pour le forcer à avouer.  Les séances d’interrogation se faisaient parfois sans les parents.  Les policiers amenèrent Michel pour appuyer leurs accusations.  À force de pression police-parents, Danny mit fin à ses tortures en avouant.  Pendant des mois, la vie fut insupportable.  Ce fut comme s’il avait tué.  Il n’avait plus le droit de s’éloigner de la maison, il devait travailler du matin au soir pour chasser les mauvaises idées, et surtout, humiliations par-dessus humiliations.  La mère qui pleure, le père qui rage.  Heureusement, le passé avait été assez solide pour que les parents de Danny décident de ne pas le placer dans un établissement de correction comme le suggéraient avec instances les policiers.  Jamais Danny n’avait eu aussi peur.  Jamais il n’avait autant haï les adultes.  Le temps avait bien fait les choses, Lavait bien soigné : Danny avait accepté le rendez-vous ; l’amitié et la curiosité l’emportèrent sur les menaces.      
        Danny expliqua que ses parents avaient eu à faire face à de graves problèmes, leur cinéma ayant fait faillite.   Lui et son père durent travailler dans la construction pour s’en sortir.  C’est ainsi que petit à petit ses parents oublièrent l’affront qu’il leur avait fait.  Danny était convaincu que ses parents se seraient bien fichés de telles balivernes si ce n’eut été de l’opinion publique.  Un tel scandale ne pouvait pas demeurer caché et ses parents ne pouvaient pas demeurer sans réagir et prouver leur désapprobation ne serait-ce que pour sauver leur commerce.  Le cinéma fit quand même faillite, un peu plus tard, pour d’autres motifs.
       Danny n’avait pas seulement vieilli de caractère, il avait aussi changé physiquement.
        Il était plus grand, plus gros.  Il faisait même un peu de bedaine.  Il n’avait plus la finesse des muscles de François.  C’était presque un homme.  Il était déjà possible de tracer les lignes des muscles sur sa poitrine ;  elles le découpaient de façon très élégante.  Il n’avait plus sa petite graine, mais un de ces  » battes » !   Sa voix était différente, plus grave. Même son comportement avait vieilli.  Sa façon de plisser la bouche, de se mettre le torse en évidence.  Danny n’était pas attiré par les filles.   » Je t’aime plus qu’elles.  J’ai souvent pensé à toi.  Je croyais ne plus te revoir, ne jamais pouvoir t’expliquer que je n’ai jamais eu le choix : les policiers étaient après moi comme des mouches et si je n’avais pas cédé, je crois qu’ils seraient devenus fous.  Ce sont de vrais malades.  Ils n’en entendaient jamais assez.  On aurait dit que mes confessions étaient pour eux une forme de masturbation auditive.  Ils jouissaient à chaque fois que je disais le mot  » crosser ».  Et ils se font appeler l’escouade pour la protection de la jeunesse… quelle merde !  
       Chez François, l’humiliation avait été bien différente.  Ses parents l’avaient appris en surprenant une conversation avec son frère aîné.  Sa mère l’a aussitôt amené chez un médecin.  Elle le fit examiner avec joie.  Dès qu’elle entendit parler de l’enquête, elle s’est précipitée au poste de police.  Elle voulait voir.  Évidemment, tout fut dramatisé.  Si ce n’eut été de la visite chez le médecin, j’aurais été accusé de l’avoir sodomisé, ce que je ne fais jamais parce que ça fait mal aux enfants. 
       François m’expliqua qu’il n’avait pas pleuré, la fois précédente avec moi,  parce que je l’avais déculotté mais parce qu’en me passant la main dans sa ceinture, je l’avais pincé au ventre.  Son malheur avait été de courte durée, puisque pas plus d’une demi-heure plus tard, François avait essayé de me retrouver pour faire de la bicyclette avec moi.  Selon la version de la police, c’était autre chose : l’enfant avait été très profondément traumatisé.  Il avait même été malade.
       En réalité, François n’a pas tellement été marqué par l’événement.  Il fut tout simplement un peu plus surprotégé par sa maman qui jamais de sa sainte vie n’aurait pu croire qu’à son âge, François aimait se faire jouer après la « kéquette » parce que ça le chatouillait.  François réussit, devant les transes de sa mère, à ne pas aller à l’école (qu’il haïssait) durant une semaine comme s’il avait eu une pneumonie et risquait de crever d’un jour à l’autre : il avait été plus intelligent que sa mère.
       François était demeuré aussi douillet.  Capricieux, il savait obtenir tout ce qu’il désirait.  Si on ne se pliait pas à ses quatre volontés, il menaçait de s’en aller.  Chacun finissait par lui donner raison pour qu’il ne fugue pas.
        André était celui que je connaissais le moins.  Il était très beau.  Dans une année, il avait beaucoup vieilli.  Son corps s’était raffermi et il semblait beaucoup plus assuré dans ses gestes.
        Le soir, une fois couché, André étendit le bras autour de ma poitrine, avant de glisser la main.  Je n’en croyais pas ma chance.  Est-ce possible que si jeune, on sache déjà si bien ce que l’on veut ?  Je le regardai, fou d’admiration.
         » Suce-moi « , me dit-il en se soulevant le bassin.  La lune sur sa peau moulait ses cuisses et faisait ressortir combien déjà pouvait s’affirmer le plaisir dans ces jeunes chairs.
         J’hésitais.  Il insista en affirmant que c’est à la fois agréable et la preuve la plus complète d’acceptation de l’autre.  C’est un hommage.  » Fais-moi plaisir. »  Je m’exécutai.  Toute la nuit nous avons dormi dans les bras l’un de l’autre.
        La journée a été féérique : marche dans le bois, baignade, feu de camp.  Tout était à la tendresse, à la joie.  Le soleil nous baignait jusqu’aux fibres des nerfs les plus paresseux.  Notre corps était devenu un oeil, une jouissance.
        Le soir, autour du feu, André s’approcha de moi.  Il avait un livre à la main.  Il voulait que je lui apprenne ses leçons.  Nous sous sommes assis le dos au feu, lui entre mes jambes.  Il était léger comme une promesse.  Il lisait et attendait que je le reprenne s’il fautait.  C’est incroyable comme peuvent être beaux les yeux et la moue d’un enfant.  Le feu sur sa figure faisait éclater des teintes roses, coupées d’ombres.  À cause du vent, l’eau frappait sur la plage comme pour nous réciter un poème ou nous chanter une berceuse.  J’ai embrassé André qui se mit à rire.  Il recommença aussitôt à lire en plissant le bout du nez.  Danny et François étaient déjà au lit.  Nous nous sommes dévêtus et nous sommes retournés nous baigner.  Ce fut une course instinctive vers la lune qui se baignait au centre du lac.  Toute gênée, d’avoir été surprise…
       –  Amène-moi avec toi !
       — Je ne peux pas.  Tes parents ne voudront jamais.
       –  Je suis malheureux.  Je n’ai pas d’ami.  Mon père boit et me bat toujours.  Il crie après nous comme si nous étions responsables de ses maux de tête.  Je le hais.
       –  Personne ne hait son père.  T’es encore trop jeune pour comprendre ses problèmes, voilà tout.  J’ai déjà pensé comme toi de mon père et je l’ai bien regretté ensuite.
       – Ton père ne te battait pas ?
      –  Non !  C’est vrai.  Mais…
      –  Je veux aller avec toi.  Tu m’aimes, toi, au moins.  Tu t’occupes de moi.
      – Je ne peux pas, y a la police.  La prochaine fois, je ferai cinq ans de prison.  C’est ce que m’a dit le juge.  Toi, tu serais placé dans une maison de correction.
      –  Je mangerais chaque jour, au moins.
      –  Nous serions obligés de nous cacher toujours.  Tu ne penses pas à ce que tu dis.
      –  On voit bien que t’endures pas tout ce qui se passe chez moi.  Je suis tanné.  Je me sauverai avec toi ou tout seul, s’il le faut.  Je ne veux plus de père pour me battre et de mère qui appelle sans cesse la police pour nous faire placer parce qu’on ne l’écoute pas.  Avec toi …
      –  C’est impossible …
      Je me suis relevé.  J’étais furieux.  Furieux contre de tels parents.  Comment peut-on avoir un enfant aussi beau et aussi intelligent et ne pas avoir le coeur de l’aimer ?  Est-il plus naturel de sauvegarder son pucelage qui sera perdu quand même, de vivre malheureux, que de le laisser venir avec moi qui l’aimerai toujours à coup sûr ?   La détresse d’André m’étranglait.  Je fis ma tournée d’inspection et j’entrai dans la tente pour la nuit.  Je me suis allongé près d’André.  J’ai levé la main contre son ventre.  André la repoussa énergiquement.  Il se tourna sur le ventre et il se mit à sangloter.  J’étais le seul en qui il pouvait avoir confiance et je le décevais.  Jamais je n’avais été aussi malheureux.  Comment peut-on consoler un enfant ?  Je m’efforçai de ne pas trop pleurer aussi.  Je me suis à nouveau rapproché d’André qui se déplaça encore plus vers le fond, en criant :  » Touche-moi pas. «   J’étais désespéré autant qu’il pouvait être désemparé.
        » André !   André !  »
       C’était le silence et les sanglots.
        – Je te promets, nous partirons ensemble.  Police pas police.  Prison pas prison.  Mort pas mort.  Je t’aimerai comme mon enfant.  Nous partirons dès demain.  Nous voyagerons.  Nous nous cacherons.  T’es trop beau pour que j’aie peur.
        Le petit s’est retourné en me faisant jurer sur mon âme qu’il en serait ainsi.  Le serment confirmé, André m’embrassa.  Il se blottit entre mes bras, les fesses entre mes cuisses et mon ventre ; il me prit la main et s’endormit tout sécurisé : il souriait aux anges.
       Le lendemain, j’étais peu pressé de réaliser ma promesse.  André a tout ramassé en un tournemain : mais après discussion, il fut décidé que nous resterions une journée et une nuit de plus pour accompagner Danny et François.  Je pensais avoir ainsi le temps de le dissuader.  La journée s’est écoulée, le long d’un ruisseau, à pêcher.  J’étais plus intéressé à contempler mes trois jeunes amants qu’à prendre du poisson.  La jeunesse est la plus belle création de l’univers.  Beaux de corps.  Beaux d’âme !   Les jeunes ont l’avantage de vivre encore selon leur instinct.  Ils sont vrais, sauf dans les villes où ils vieillissent plus vite.  Être en contact avec eux profondément, vivre leur vie, c’est être infusé d’une espèce de force poétique, perceptible par l’émotion et le langage vibratoire.  C’est la fascination, l’adoration.  C’est la vie ressentie comme radioactive.  L’étincelle.
       Évidemment, la journée ne s’est pas terminée sans que nous nous jetions à l’eau, cette fois tout habillés.  Le soir, nous avons joué à la  » tag », tous les trois à poil dans le blé, histoire de laisser sécher nos vêtements.  Avec les enfants, tout se fait naturellement.
      La tendresse est comme le son de la mer, l’appel de la vague qui naît dans la nuit.  Cet éclair qui se propage au fil de la vague, cette écume qui s’étire.  Avec les enfants, je me sentais déjà mère-poule.  J’étais comme le rayon de soleil qui perce les ténèbres d’une caverne et laisse enfin dans sa chaleur s’épanouir une fleur.  J’étais heureux.  Le bonheur, c’est flotter dans l’éther, agile comme l’oiseau, à saisir chaque sensation, chaque mouvement de son être massé de tendresse.  C’est la joie d’admirer.  Les enfants riaient, couraient et parfois même, se chamaillaient.  Nous faisions partie de la faune.  Libre, enfin libre parce qu’amoureux … parce que vivant et heureux de l’être.
      Le lendemain matin ne tarda pas à venir.  André n’avait toujours pas changé d’avis.  Il en avait assez d’être malheureux.  Il se fichait bien des imbéciles détournements de mineurs et des écoles de réforme.  Dans ses désirs nous pouvions réussir à vivre ailleurs ensemble, sans adulte ; c’est tout ce qui comptait.  Danny et François nous ont quittés après maintes promesses de nous retrouver, de ne pas parler de ma présence au Petit Lac.
       Puisque je ne pouvais pas refuser à André d’être heureux, nous sommes partis tous les deux, après nous être embrassés et jurés fidélité.  Nous marchions main dans la main contre l’écrasante, l’étouffante,  protection de la jeunesse ou plutôt la criminelle protection des valeurs bourgeoises.
       Le soleil nous fit un clin d’oeil.  Nous avons éclaté de rire.
1972-1973
                                                              FIN

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