La psychose.

                                La psychose

   « Si quelqu’un vous touche, vous devez le dénoncer.  C’est votre droit.  C’est votre devoir, car s’il vous touche, il touchera certainement quelqu’un d’autre. ».
   Cette phrase martelait obsessionnellement l’esprit de Sophie.  Les nuits de Sophie étaient réduites à biboyer (parler en rêvant), à cauchemarder puisque jusqu’à ce jour, elle avait reçu avec plaisir et amour, les caresses de sa tante Célie, caresses qui s’étaient faites plus persistantes, plus intimes au fur et à mesure qu’elle vieillissait, qu’elle y prenait goût.
   Maintenant, pour des raisons morales, évoquées par sa professeure de morale, on lui demandait de trahir cette histoire d’amour entre elle et sa tante ; de trahir des gestes dont elle n’avait jamais parlé parce qu’elle savait qu’ils seraient condamnés , pointés du doigt , décrits comme le crime le plus abject de l’humanité alors qu’au contraire, au plus profond d’elle-même , Sophie adorait ces courtes passions découvertes avec sa tante.  Sophie n’avait jusque là jamais résisté aux caresses, car, lui semblait-il, ces caresses étaient bonnes à recevoir et ne faisaient de mal à personne. 
      Au contraire, la foudre qui embrasait les yeux de Céline quand elles se rencontraient lui procurait à, eux seuls, une raison de vivre.
   Pour Céline, Sophie n’était pas trop grosse, au contraire, c’était la beauté même, malgré, faut-il l’avouer, l’évidence de ses bourrelets.  Avec Céline, Sophie était le centre de toutes les attentions, de toutes les affections, l’assouvissement de tous les désirs.  Sa raison de vivre.  Avec Céline, Sophie pouvait parler de tout, être toujours un  » être  » que l’on écoute, non plus, une propriété que l’on moule à son image.  C’était la liberté, une telle liberté que, même l’erreur constituait un pas dans l’apprentissage de la vie. Céline, c’était la mer, la tendresse.
   De jeune fille heureuse , fière d’elle , depuis ce cours de morale, Sophie glissait dans la peau de la jeune fille timide, malheureuse, timorée, parce que la morale des autres laissait perfidement s’infiltrer en elle le sentiment le plus important pour imposer son pouvoir définitif : la culpabilité.  Elle passait lentement du plaisir aux remords.
   Sophie ne comprenait pas encore que les religions ont inventé le péché de la chair en sachant bien qu’en interdisant un besoin essentiel, on inculquait l’arme la plus puissante pour dominer les autres : la culpabilité.  Tant qu’une personne se sent coupable, elle est à la merci de son juge. 
   Sophie hésitait à en parler à son professeure de morale, madame Durosier.  C’était un secret si intime !  Mais, la pression qu’exerçait sur elle l’obligation morale de dénoncer l’autre la pénétrait. « Et, si c’était vraiment mal ?  Si sa tante était vraiment mauvaise, comme le prétendait indirectement sans le savoir son professeure de morale ?» 
   Le doute s’infiltrait dans chacune des pores de sa peau.  Ces gestes que l’on prétendait contre-nature lui dévoraient l’esprit.  Était-elle  elle-même si méchante que sa passion l’aveuglait ? Sa certitude qu’il s’agissait d’une belle tendresse se muait en accusation.  Elle doutait de plus en plus de sa normalité.  Comment pouvait-elle aimer quelque chose d’aussi horrible, sans être foncièrement viciée ?  Est- ce normal, simplement naturel, une sentence génétique ?  Naît-on gaie ?  Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi ?  Je n’ai pas choisi cette orientation sexuelle.  Une maladie ?  Ou bien une perversion ?  Un état d’être permanent ?  Normal ?  Divin ou diabolique ?
   Sophie aurait aimé être comme Céline et se connaître assez pour s’accepter comme elle était.
   Elle l’entendait encore lui expliquer sa façon de voir quand elle lui manifesta pour la première fois de timides scrupules face au lesbianisme :
   « J’ai souffert toute ma vie avant de te connaître parce qu’avant toi je n’ai jamais su ce qu’est l’amour -passion ; être assez attirée par un autre être humain pour accepter de défier la morale unidimensionnelle de tous les systèmes politico-religieux.  Être assez passionnée pour oublier l’éducation – lavage de cerveau que j’ai reçue afin de pouvoir sans culpabilité avoir le droit de te caresser, de t’aimer.  Hé oui !  Tu es ma première et seule grande passion, celle qui m’a fait découvrir et accepter que je suis sois attirée par la beauté des filles de ton âge et d’en assumer la responsabilité.  Je suis née ainsi, je suis viscéralement ainsi et ma vie a été jusqu’ici gâchée par l’imposition d’une morale stupide et anti-naturelle.  Mon amour pour toi, c’est « ma petite nature », une force herculéenne. C’est ma plus profonde identité. ».
   « Pourquoi paniques-tu ?  C’est normal à l’adolescence de se poser de telles questions parce qu’à cette époque de notre vie nous vivons presque tous des expériences gaies.  Cela ne veut pas dire que nous le sommes.  C’est une partie intégrante de notre développement : la découverte de soi, la comparaison aux autres, la cristallisation de son identification sexuelle, de ce qui nous attire vraiment.  Tu ne choisis même pas ceux qui t’attirent. 
     Si tu es hétérosexuelle, rien, sauf un événement traumatisant, un événement violent, ne te changera.  Tu reviendras toujours à ta «petite nature», à ton identité profonde.  À vrai dire les systèmes religieux et la bourgeoisie ont divisé les gens en catégories pour régner en maîtres absolus.  On a mis les femmes d’un bord, les hommes de l’autre ; maintenant on essaie de créer de nouvelles catégories en séparant les adultes des enfants. 
      Ils ont poussé leurs phobies : la haine de la chair et la peur de se corrompre au contact des autres, jusque dans les moindres caresses.  C’est «ta petite nature», ton héritage génétique, qui choisit pour toi, qui choisit par qui et par quoi tu seras attirée, tu seras envoûtée. L’anormalité ce n’est pas de ne pas être comme les autres, c’est de refuser ce que l’on est, de vouloir se changer à tout prix, de se rendre malade à se culpabiliser de ne pas être ce que les autres veulent que l’on soit. 
   Les psychiatres ne peuvent pas l’avouer, car ils perdraient la moitié de leur clientèle.  Le pire, la vraie haine, ce sont les parents qui refusent que leurs enfants aient une sexualité différente d’eux.  C’est d’empêcher le droit à un individu de chercher son identité en expérimentant différentes formes de sexualité.  C’est de pousser ceux qui s’écartent de la majorité à une telle déchéance, une telle haine d’eux-mêmes qu’ils se détruisent, se suicident.  Tout cela sous prétexte qu’il n’est pas un adulte. 
     Tout le monde devrait vivre sa vie et laisser vivre les autres, en autant que l’on utilise jamais la violence pour obtenir ses fins.  Ta liberté s’estompe au moment où tu empiètes sur celle de l’autre.  Ne crains rien, Sophie, si tu es hétérosexuelle, tu l’es pour la vie.  Et, c’est très bien ainsi.  Il faut cesser de se retrouver seules et se caresser si cela est contre ta nature profonde.  Je ne voudrais pas créer des doutes ou des malaises en toi. »
   Sophie était encore trop fragile pour vivre avec une telle certitude.  Comme toutes les adolescentes, elle ne se connaissait pas assez pour cela.   Mais, elle savait qu’elle voulait recommencer.
   Depuis ce cours de morale, elle se sentait dévorée par un mal dont la seule assise était son ignorance.  Sa vie était devenue un enfer.  Elle craignait le mot   » souillée » parce qu’elle ne comprenait pas que des caresses qui lui procuraient de tels moments de bonheur puissent être aussi vils ?  Pourquoi est-ce si extraordinaire quand elles arrivent selon les règles et si dépravées dès qu’elles ne servent pas à donner naissance à un enfant dans le cadre d’un mariage ou d’une union hétérosexuelle ?
   Le péché était la chair.  Et, la chair à son âge, disait-on, devait être domptée, annihilée.  Cependant, au plus profond d’elle-même, Sophie ne parvenait pas à comprendre pourquoi nous avons un corps apte à la jouissance, si les caresses sont des gestes maléfiques.
   Elle n’avait plus la force de décider par elle-même si ces expériences étaient enrichissantes ou destructrices.  Hantée par les remords provoqués par le rejet évident de son entourage de ces démonstrations d’affection entre femme et fillette, Sophie décida de s’en ouvrir à sa professeure, persuadée qu’elle, plus âgée, plus expérimentée, pourrait l’éclairer sur sa vie et ainsi retrouver la paix qu’elle avait perdue le jour où elle avait crû d’une façon abrupte, dans son cours de morale, que le mot   » victime » lui collait à la peau.
   Sophie rencontra donc madame Durosier.  Ce fut un soulagement de parler de ce qui la troublait.  Enfin !  Elle partageait ses doutes.  Ce n’est pas que Sophie doutait de la sincérité de Céline, mais de ses propres sentiments, elle voulait entendre le jugement, l’avis d’une troisième personne.  Une personne neutre.
   Au début, madame Durosier se fit toute condescendante.  Elle buvait chaque mot de la petite comme si cette confession fut un baume sur sa propre vie.  Le sourire s’éteignit au fut et à mesure que Sophie entrait dans des détails plus intimes.  Pourquoi de 12 à 15 ans cette relation fut-elle une fleur dans sa vie ?  Pourquoi maintenant, juste à cause d’un cours de morale qui la frappa plus que les autres, cette fleur se muta-t-elle en poison ?  Pourquoi sa vie était-elle devenue un cauchemar ?  D’où venait tout cette culpabilité puisque jamais ni ses parents , ni personne n’avait abordé clairement le sujet avec elle sauf … Céline qui semblait préoccuper des effets sur elle de ses caresses, comme si elle avait voulu s’assurer que cette relation particulière soit toujours bénéfique, du moins positive.
   Céline semblait convaincue que ces caresses ne pouvaient que créer le bien-être de Sophie.   
    Elle semblait si certaine que Sophie se demanda s’il était possible que, sans s’en rendre compte, les cours de morale, les conversations dans lesquelles les adultes condamnent sans cesse la sexualité, toute son éducation, toute cette culpabilité  accumulée , ne l’ait pénétrée , sculptée, sans jamais s’en rendre compte.. 
      Se pouvait-il que toute cette répression inconsciente surgisse avec la prise de conscience de l’adolescence ?  Sournoisement.  Au gré de quelques mots.  Des mots déclencheurs de cette peur, de cette honte de la sexualité en véritable explosion de dégoût de soi ?  Sournoisement.  Un vrai lavage de cerveau progressiste, mais perpétuel, pour inculquer une seule forme de morale chez tous, la morale judéo-chrétienne ?  La morale de la haine de la chair, du rejet de son karma. 
      La pudeur que l’on prétend une vertu n’est-elle pas une façon hypocrite d’exprimer la honte face à son corps, sa nudité ? Un rejet, un malaise, une honte de sa différence.  La conscience du mal est-elle autre chose que la manifestation des traumatismes subis par les interdits depuis sa plus tendre enfance ?  L’homosexualité et le lesbianisme ne sont-ils pas génétiques ?  Pourquoi l’attrait pour la personne belle et plus jeunes ne le serait-il pas lui aussi ? N’existe-t-il pas pour aussi longtemps que l’on se rappelle ?
   Madame Durosier affirma, sûre d’elle, que chaque personne a une conscience et conséquemment, au plus profond de soi une connaissance du bien et du mal.
– C’est peut-être vrai, rétorqua Sophie, mais qui décide de ce qui est bien ou mal ?  Est-ce la perception que l’on a du jugement des autres qui sculptent notre propre jugement ?
   Sophie avait la certitude d’être enfin entendue, de faire face à quelqu’un qui probablement comme elle s’était déjà posée les mêmes questions.  Cela la rassura et l’amena à poursuivre son récit, sans se rendre compte que madame Durosier avait déjà jugé de la situation et même prononcé , sans retour possible en arrière, sans rémission , la condamnation de Céline , la pécheresse. 
     Alors que Sophie croyait que son interlocutrice cherchait comme elle la vérité, celle-ci avait déjà pris une position irréversible, indiscutable … Céline est une salope !
— Pauvre enfant !  Est-ce possible d’avoir enduré tout cela ?
   Sophie était persuadée que sa professeure parlait de ses doutes et de ses questions, pour comprendre avec elle, particulièrement, ce qui provoquait l’incompréhension de ses pairs qui condamnaient de toute évidence, sans nuances, ses plaisirs illicites entre femmes.  Est-ce     que des femmes y prenaient un plaisir vrai, ?  Était-ce un problème d’identification, une recherche effrénée du plaisir ou sa véritable orientation sexuelle qui surgissait avec cette situation ?  Sophie se demandait si elle était lesbienne, voilà tout.  Elle voulait une réponse claire. 
     Si elle aimait se faire caresser par Céline, pourtant Sophie avait toujours eu, à n’en pas douter, une attirance pour les garçons.  Peut-on devenir lesbienne à la suite d’une expérience avec une femme?  Sophie croyait que cela était impossible, à moins que cette expérience ne fut traumatisante à cause de la violence ou encore que cette expérience soit très difficile à supporter parce qu’elle contredit sévèrement son éducation.  Elle appuyait son opinion sur l’intérêt qu’elle portait pour un de ses voisins.  Céline s’était même aperçut de cette flamme naissante pour Maxime et lui avait dit : « Bientôt, tu ne voudras plus rien savoir de mes caresses.  Tu les chercheras ailleurs.  Je ne suis pas jalouse.  C’est très bien ainsi.  J’espère seulement que tu garderas une petite place pour notre amitié, que je serai toujours ta confidente. » 
      Et, Céline avait même cherché à rapprocher les deux tourtereaux, même si elle savait qu’elle y perdrait sa place.
   Céline avait une vision bien originale des rapports entre les humains.  Pour elle, ce n’était pas important d’aimer un homme ou une femme, un enfant ou un adulte.  L’important, c’était d’aimer vraiment.   « On ne choisit pas ceux qui nous attirent, disait-elle.  On y répond ou non, c’est tout. »
   L’intérêt de sa professeure pour chaque mot qu’elle prononçait l’amena à pousser la confidence encore plus loin, à parler plus librement de ce qui se passait entre sa tante et elle quand sa mère était absente.  Sophie croyait que sa professeure la comprenait.  Quelle ne fut pas sa surprise de l’entendre dire :
      — Ma pauvre enfant !  Il faut absolument te tirer des griffes de ce monstre.  Comment une adulte peut-elle être assez basse pour s’attaquer à une enfant ?
   Sophie ne comprenait plus rien.  Elle n’avait jamais, à son sens, parler en mal de Céline, cette femme qu’elle aimait le plus au monde.  Il était clair pour elle que sa tante ne l’avait jamais entraînée dans cette forme de relation.  Sophie avait toujours acceptée, toujours voulue, surtout aimé cette forme de relation privilégiée.  Elle voulait juste savoir si elle était lesbienne ?  Son interrogation n’était pas une délation, mais l’aboutissement d’une longue réflexion sur son amitié avec Céline.
   Au début, toutes les deux aimaient tout simplement être ensemble.  Une grande affinité les attirait mutuellement.  Puis, par curiosité, peut-être aussi par affection, elle avait voulu toucher les seins de sa tante, posant toutes sortes de questions quant à ce qui lui arriverait à elle, spécialement, à savoir si ses seins grossiraient.  Elle avait cru que Céline avait écarté sa main par pudeur.  Elle lui avait montré sa poitrine et avait posé la main de Céline sur sa propre poitrine. .  Elle avait aimé la chaleur qui se dégageait, voilà pourquoi avait-elle replacé la main de sa tante sur elle quand celle-ci l’enleva comme si elle faisait quelque chose de mal …
     Avec le temps, Sophie avait découvert  combien être caressée peut  apaiser, redonner un sens positif à la vie quand on est touché par des peines intenses ou un mal intérieur.  Dans la joie, quand tout va bien, les caresses multiplient le bien-être.  Qu’ont les caresses de différent des massages, sinon l’amour ?
    Céline n’était définitivement pas un monstre, elle était même très réticente à se laisser caresser.  En faisant de Céline un monstre, son institutrice prouvait qu’elle n’avait définitivement rien compris.
   Madame Durosier perdait définitivement les pédales.  Comme toutes les féminounes, elle passait probablement ses journées à chercher un cas d’agression sexuelle pour combler le vide de sa propre vie.  Ce  » mal des femmes traumatisées  » la travaillait comme toutes les celles qui voient en chaque homme un violeur ou un batteur de femmes … Il lui fallait une agression et elle devait jouir puisqu’elle en avait une, selon sa conception de l’amour.    
     Professeure ou pas , incapable de comprendre , elle condamnait consciemment ou non tout ce qui touche à la sexualité … paroles, gestes, symboles … et plus encore , surtout si cette découverte se passe, selon son interprétation, contre-nature. 
     Elle était un exemple parfait de ce qu’est un robot mentalement bloqué par ses peurs : puisque tout est mal ou sale, de la menstruation à faire l’amour, en passant par la nudité, elle ne se rendait pas compte qu’elle s’était fait laver le cerveau par ses peurs vraies ou fantasmagoriques depuis sa petite enfance, ce qui la rendait incapable d’accepter que Sophie ait pu vivre un iota de positif dans cette relation sexuelle. Qu’un enfant puisse aimer cela ne pouvait même pas effleurer son esprit, car pour elle, tout ce qui touche de près ou de loin à la sexualité est source de déplaisir.  De plus, comme la très grande majorité des gens, malgré toutes les découvertes scientifiques prouvant le contraire, elle croyait que les enfants n’ont pas de vie sexuelle.
   Elle était donc trop désaxée pour comprendre Sophie.  Elle voulait la protéger d’un mal qui était le sien : sa peur maladive du sexe.  Une psychose généralisée ou une paranoïa chez ceux qui luttent pour l’ordre moral des enfants.  Prenant leurs peurs pour celles de l’humanité.  Mme Durosier savait que les femmes représentent un pouvoir politique plus considérable et qu’elles ont automatiquement plus en plus de poids, de pouvoir.
      — Il faut prévenir ta mère immédiatement.  Il faut que ça cesse immédiatement.  Tu es d’accord ? 
   C’était si soudain, si inattendu que Sophie acquiesça d’un signe de la tête, se demandant bien où ça l’amènerait.  Sophie craignait la réaction de sa mère.  La croirait-elle lesbienne ?  Si c’était le cas, serait-elle rejetée par sa famille ?  Que penserait Pauline, sa mère, la soeur de Céline ?  Y verrait-elle là hypocrisie et abus de confiance ?  Que deviendraient les relations harmonieuses entre les deux soeurs ?  Serait-ce l’éclatement de son foyer ?  Comment Pauline parviendrait-elle à subvenir seul à leurs besoins ?  Pour la première fois, Sophie sentait l’étendue du désastre qu’engendre une telle dénonciation.  Elle aurait préférer s’être tue, mais c’était trop tard.
   Cette confession dite pour se soulager, ramener un peu de paix intérieure en obtenant des réponses à ses questions, prenait déjà des allures dramatiques.  Sophie dormit encore moins bien qu’à l’habitude. 
      Quelques jours passèrent sans que Sylvie ne réentende parler de sa visite.  Tout oublier aurait été trop beau, mais madame Durosier lui fit remettre une note par la secrétaire de l’école, l’invitant à la rencontrer le lendemain, fin d’après-midi, avec sa mère.
    Grâce à une prise d’air, située dans le bas de la porte,  qui laissait couler chaque mot, Sophie surprit, au moment où elle se présenta au local assigné, une conversation qui la concernait au plus haut point.  C’était de toute évidence Mme Durosier et une inconnue.
       — C’est inimaginable, disait Mme Durosier, j’ai parlé de Sophie à Assaut Sexuel Secours et l’administration refuse pour l’instant de porter plainte.  On prétend que c’est probablement impossible.  Cela ne se produit pas entre femmes et fillettes.  C’est Sophie qui divague sûrement.
      — Elle refuse probablement parce qu’en enregistrant de tels cas où des femmes adultes qui initient de jeunes garçons ou jeunes filles, cela modifierait les statistiques.   Les statistiques, c’est ce qui aujourd’hui justifie l’existence, la pertinence, la réussite de nos emplois.  Mauvaises statistiques, pas de subventions.  C’est important en maudit.  Si tous les cas de femmes qui initient des jeunes étaient exacts, on se rendrait vite compte que le nombre est plutôt imposant.  Il n’y a pas que les garçons qui rêvent.  On ignore les plaintes pour créer un portrait de la situation qui laisse croire que seuls les hommes s’attaquent sexuellement aux plus jeunes.  Vous savez, dans ce mouvement, plusieurs dirigeantes sont d’ex-femmes battues qui ne voient plus le monde qu’à travers leurs anciennes peurs ou des lesbiennes qui refusent de se reconnaître comme telles. 
      C’est plus facile d’haïr les hommes et de tout leur mettre sur le dos.  Cela leur donne encore plus de pouvoir quand il y a des procès en divorce où l’on doit décider de la garde des enfants et des pensions alimentaires.  Les juges ont ainsi nettement, dès le départ, un préjugé favorable aux femmes. Et, on parle d’égalité…
      — Wow !  Wow ! Un homme qui bat une femme, c’est un salaud.  Jamais ce ne sera acceptable.
      — C’est vrai, j’en conviens parfaitement.  Le malheur, devrais-je dire, c’est que les normes en matière sexuelle ont toujours été fixées par des gens qui n’assumaient pas leur sexualité d’une façon normale et positive.  Ce fut d’abord les prêtres pour qui le rejet de la matière est un dogme pour préparer l’au-delà, vision bien schizophrénique de la vie, selon Freud.  Les normes sexuelles ont toujours été fixées à partir de cette vision de péché, de rejet, de culpabilité.  Puis, maintenant, ce sont les mouvements réactionnaires, des assoiffées de pouvoir, qui détestent jusqu’au mot sexe. 
      Comment vivre une saine sexualité quand ceux et celles qui régissent les normes du code moral sont des gens qui ont une vision déformée, voire maladive, de la sexualité ?  Le fascisme naît de la répression sexuelle , car d’une part, les répressifs  nient la valeur et la beauté du « corps matériel » et d’autre part, les autres intéressés, les bourgeois, souffrent d’un complexe qui leur fait croire qu’ils sont supérieurs aux autres , qu’ils se salissent en étant en contact avec le peuple pour qui la vie vraie est autre chose que pouvoir et argent. 
   Dès l’enfance, on t’apprend à avoir honte de ton corps, à ne jamais te toucher, encore moins de toucher à un autre … comme si un enfant ne trouve aucun intérêt à se comparer à l’autre.  On te traumatise si tu vies autrement.  Tu es un cochon !   C’est comme si pour un enfant une caresse devenait un geste douloureux, traumatisant.  C’est comme si un enfant ne savait pas que l’amour est intimement lié aux caresses.  Pourquoi toucher un sein ou un pénis serait-il un acte plus répréhensible que de passer la main dans les cheveux ?  Une convention sociale, voilà tout.  Pourquoi la vision de la Grèce Antique ne serait-elle pas aussi, sinon plus « normale » que la vision judéo-chrétienne ou musulmane ? 
      Avoir honte d’être nu, c’est avoir honte de soi, c’est rejeter la valeur, la beauté du corps.  Croire que le plaisir est mal.  Être scrupuleux ce n’est pas être pudique, c’est aussi malade que de vouloir être nu à moins vingt sous zéro, sous prétexte d’être libre. Ce n’est plus du respect, c’est de la honte.  Être pudique, ce n’est pas se couvrir le corps, avoir honte de montrer un peu de peau.  Être pudique, ce n’est pas de passer son temps habillé, caché.  Bien évidemment toujours vouloir être nu est de l’exhibitionnisme.  Il y a une limite pratique, on a pas besoin d’être un génie pour saisir qu’elle indique qu’il y a des moments et des endroits pour être nus et d’autres pour être habillés. Pourquoi ne peut-on pas se baigner nu, c’est pourtant plus agréable et plus normal ?  Mais, aujourd’hui, on rejette la nudité, on la confond avec la pornographie. Quelle ignorance !
   La honte de son corps nu, c’est croire que le plaisir est mal.  Que la beauté n’est que tentation et péché.  Que la jouissance est le chemin de l’enfer, comme si Dieu nous avait créé pur esprit.   Dieu est certainement assez intelligent, qu’il n’aurait pas engendré le plaisir et la jouissance rattachés à l’acte sexuel et à l’affection du toucher, s’il n’avait pas voulu que l’homme l’explore.  Tu nais avec ta libido et il est maladif, contre-nature d’en nier l’existence et la grandeur.  Il est évident qu’il faut apprendre à se contrôler.  Personne ne le nie.  C’est ça l’équilibre.
      — Par le long réquisitoire que vous venez de faire, j’espère que vous n’avez pas la prétention de vouloir affirmer qu’un enfant possède sa propre sexualité et qu’il doit , dans un cheminement normal , chercher à la découvrir ? 
      — Absolument !  Il ne faut pas créer de drame là où il n’y en pas. La masturbation chez les jeunes, par exemple, est le moyen par excellence de se défrustrer, d’éliminer les tensions, de se raccrocher à la vie dans les moments difficiles.  Il est normal si la Charte des droits de la personne garantit le droit à l’orientation sexuelle que les jeunes puissent vivre leurs expériences.  Il n’y a pas que la chasteté et la peur des parents dans la vie. Même si cette peur est normale si elle n’est pas exagérée.
      — Oui.  Entre les jeunes seulement …
      — Si on leur accorde le droit à l’orientation sexuelle, pourquoi les jeunes seraient-ils les seuls à avoir ce droit, de façon limitée ?  Parce que le pénis de l’homme est plus développé que celui d’un enfant ?  Que la peau de l’enfant est plus agréable à caresser que celle de l’adulte ?  Dans la Grèce Antique, l’homme s’occupait de l’éducation globale de son amant, de son protégé, sexualité inclus. On savait qu’un jeune ne pouvait pas éjaculer et qu’ainsi le danger de mettre un enfant au monde n’existe pas.
      Les jeunes étaient plus heureux, car les rapports amoureux pouvaient durer dans le temps et sans honte.  Ils pouvaient être authentiques.  Ce ne devait pas être comme aujourd’hui qu’un simple échange physique.  On nie la sexualité de l’enfant.  On oublie que le choix d’une orientation ne se fait pas d’un coup lorsque l’on devient adulte, mais à partir de la pré-puberté.  On encourage l’hypocrisie quand on interdit l’amour entre adultes-adolescents.
      — Mais ils sont innocents à cet âge…
      — Innocents, peut-être, mais pas niaiseux.  On a toujours confondu la pureté et la chasteté.  La pureté est dans le domaine des intentions, du don gratuit, alors que la chasteté, elle, touche la sexualité.  De nos jours, avec les moyens de communication, les jeunes sont vite informés.  Ils ne se posent pas longtemps la question à savoir ce que tu ressens quand tu fais l’amour ou tu te fais sucer.  Ils savent ce qu’est le summum du plaisir et de la joie très tôt dans leur vie.  Puis, n’ayant pas toute la culpabilité qui entourait de notre temps tout ce qui était sexuel, ils retiennent en mémoire bien plus l’élément plaisir que celui des traumatismes nés avec la peur. 
      Ce qu’il faut pour les jeunes, ce sont des cours de sexualité qui soient réalistes, vrais, objectifs, dégagés de morale sexuelle judéo-chrétienne, musulmane ou autre.  Ils doivent comme pour la spiritualité connaître toutes les avenues pour choisir celle qui leur assurera le plus facilement le bonheur, la réalisation de leur personnalité ; car le seul sens logique de la vie, c’est d’être heureux. 
        En réalité, l’éducation sexuelle dans l’enfance, ça regarde les parents, même si ce ne sont pas eux qui doivent en gérer les expériences.  L’éducation sexuelle doit être libre et responsable.  Il revient au jeune de chercher ensuite  »sa vérité », la forme de sexualité qui maximisera ses chances d’être heureux dans la vie, sa passion …  C’est un droit fondamental individuel.  Bien avant 12 ans, tu vis une sexualité qui t’es propre, fonction de ta libido, de tes expériences.  Sauf qu’avant cet âge, le danger de traumatisme est plus grand puisque le jeune peut se sentir obligé ou humilié, selon son éducation, alors qu’il doit assumer une entière liberté.  Oui ou non.  J’aime ou je n’aime pas.  …
      La liberté, c’est aussi quelque chose que t’apprends.  Tu ne nais pas autonome, tu dois le devenir.  Donc, on devrait responsabiliser le jeune face à son orientation sexuelle.  L’âge chronologique n’est pas un indicatif, car chaque jeune mûrit à son propre rythme et doit décider seul s’il veut vivre une expérience ou non.  Il ne faut pas le surprotéger, car surprotéger, c’est violer le développement de sa conscience.  Fixer l’âge de consentement avec l’entrée au secondaire, à la suite de cours sur la sexualité à la fin du primaire, c’est s’assurer que le jeune est libre dans le choix de ses expériences.  Avant, il vit normalement une période latence, c’est-à-dire une période où l’intérêt pour le sexe est quasi-absent.
  Plus jeune, s’il n’y a pas de violence, de contrainte, il est préférable de ne pas faire un plat pour ce qui entoure les gestes sexuels.  Il suffit pour le jeune d’avoir les réponses vraies aux questions qu’il se pose.  Ce qui est plus dangereux, c’est une réaction exagérée du milieu, car alors c’est évident que la vie sexuelle devient un acte d’accusation.  Une psychose latente.  C’est probablement aussi pour cela, pour se garder une clientèle que les psys de toutes sortes préfèrent une approche répressive, religieuse.  Si tu es trop libre sexuellement, que cela t’obsède, tu es probablement névrosé ; mais si tu es écrasé par la culpabilité, la honte de toi, tu vies dans la peur de l’enfer, tu es victime d’une psychose ou de paranoïa.   Si tu joues le jeu de la répression comme les psys le font, tu es sûr d’avoir des clients des deux catégories … et avec un peu de chance ces peurs deviendront vite de l’hystérie collective… Là, ça paie… Sans compter que les crimes dits sexuels sont une manne très abondante, surtout si on inclut les crimes sexuels sans violence.  L’accusé est très facile à plumer à cause des préjugés, de la désapprobation sociale généralisée, l’intérêt de l’appareil judiciaire.  C’est très payant de maintenir des lois répressives, mais il faut entretenir la peur.  Ça crée des procès à n’en plus finir … L’industrie du chantage.
     — Mais … on dirait que vous encouragez la débauche !
     — Non, seule la violence est un crime !  J’encourage le choix fondamental que Dieu nous a donné en nous créant, choix qui d’ailleurs a été contesté par Satan qui refusait à l’homme sa dignité, sa sexualité, sa liberté.  Le premier péché a été celui de Lucifer qui a refusé à l’homme sa dignité, bien qu’il soit un être matériel et fini, et surtout, un être libre.  Le choix individuel. Le droit individuel et exclusif de l’homme de gérer sa propre vie.  Le premier et vrai péché fut de ne pas reconnaître la grandeur de la liberté que Dieu accordait à sa création.  Un péché d’orgueil. La marque du péché ne fut pas de s’apercevoir qu’Adam et Ève étaient nus au sortir du paradis terrestre comme on nous l’enseigne.   
       — Ici peut-être que les enfants comprennent plus jeunes, mais beaucoup de jeunes ne sont pas libres quand il s’agit de tourisme sexuel.
      — C’est évident, au lieu de promouvoir la découverte des autres, de les aimer, on a créé un commerce qui appartient souvent à la pègre locale.  Le tourisme sexuel n’est possible que dans les pays qui ne permettent pas aux gens de manger ou de vivre dignement. Il n’y a pas de liberté quand l’adulte domine les jeunes, même avec le dollar..  En Occident, cependant, avec la connaissance que les enfants ont maintenant de leur droit, ce sont souvent les jeunes qui dominent les adultes.  La dénonciation devient souvent un moyen de manipulation ou de chantage.  C’est pourquoi toutes les lois sur le viol, sur le proxénétisme doivent être non seulement maintenues, mais fortement plus sévères, tout en libéralisant absolument le droit individuel à la prostitution. 
      On doit décriminaliser la prostitution individuelle et avoir un contrôle sur la protection des prostituées des proxénètes ou de ceux qui servent d’eux, les producteurs de pornographie.  Les travailleurs du sexe doivent être protégés de l’exploitation commerciale.  Il faut s’entendre, seule la violence, la dégradation, l’irrespect du corps sont pornographiques.  La nudité est un art.  Le respect de son intimité et les limites qui en découlent regardent l’individu et l’individu seulement.   Tout individu est le maître absolu de son corps et de son esprit.  
      Si un individu accepte librement d’être nu dans des scènes amoureuses, c’est son affaire.  Mais, il doit être libre de ce choix.  La prostitution n’est pas plus dégradante que de travailler du coco pour une industrie qui abuse d’une population. Le sens de la pornographie n’est pas le même pour tous.  Personne n’est obligé de regarder une revue ou un vidéo pornographique.  Si tu ne veux pas le voir, tu n’as qu’à ne pas l’acheter.  Si tu ne veux pas que tes enfants en regardent sur internet, tu n’as qu’à t’assurer d’avoir un bon système de protection et de contrôle parental.  Plutôt que de tout interdire comme d’habitude, les autorités doivent exiger plus de performance dans les systèmes de surveillance parentale.  Il appartient aux parents d’élever leurs enfants, pas à la police.  La répression est une industrie comme l’exploitation du sexe et de la drogue par la pègre ou la mafia. Elle ne sert pas visiblement pas les intérêts des enfants.
     Faire l’amour n’a rien de pornographique.  Ce matériel peut exister en autant que ceux qui travaillent à le réaliser soient absolument libres de le faire.  Ce qui compte, c’est d’interdire toute forme d’exploitation, de violence ou d’esclavage. Quel que soit le geste d’amour, rien n’est dégradant, tant qu’il s’agit d’amour et ou d’affection.  En amour, il doit nécessairement y avoir un consentement mutuel, aucune contrainte physique ou chantage psychologique.  L’âge n’a aucune importance dans la mesure où la personne impliquée sache ce qu’elle fait et est libre de le faire. 
      Quant à la personne qui regarde du matériel pornographique, elle a droit à ces phantasmes.  C’est un droit individuel intimement lié au droit à l’orientation sexuelle.  Tu as le droit d’être excité. Tu as le droit de choisir ce qui t’excite.  Tu ne peux pas le transformer, c’est ce qu’on appelle  » la petite nature « , la libido, l’énergie la plus forte dans l’univers, la plus concentrée.  Tout est normal, tant et aussi longtemps que cette libido ne t’empêche pas de vivre responsable dans la société, qu’elle ne piétine pas la liberté de l’autre.  
     Il ya beaucoup d’intérêts économiques en jeu quand il est question de sexualité ou de drogues.  C’est ce qui se vend le mieux.  Il faut s’abstenir d’enrichir la pègre ou les exploiteurs.  L’important, c’est de permettre à chacun d’exercer son droit de choisir, d’être en amour avec qui il veut, car l’amour, c’est la plus grande force créatrice de l’univers…
      — Je n’y avais jamais pensé de ce point de vue, rétorqua madame Durosier, ajoutant que ce n’est pas une raison de laisser cette pauvre fille se faire violer. 
– Sans doute, mais est-ce le cas ?  Le veut-elle ?  Vous savez les enfants mentent ou fabulent facilement.  Et, même si cela était vrai, l’important n’est-il pas de comprendre où est le véritable bien de Sophie ?  Elle est assez vieille pour choisir son orientation sexuelle.  Aime-t-elle cela ou le désapprouve-t-elle ?  Ce peut être une expérience tout à fait circonstancielle, très limitée dans le temps.  Tous les adolescents ou adolescentes sont potentiellement gais, mais seulement 25% le deviendront.  Ce n’est pas parce qu’ils vivent une expérience gaie qu’ils le deviendront, mais seulement si c’est déjà inscrit dans leur nature profonde.  C’est un stade important dans leur vie. Ils doivent l’assumer.  Comprendre leur identité profonde.   Les forcer à penser comme nous, c’est violer leur conscience,
    Sophie sentit ses jambes fléchir.  Ainsi, on la soupçonnait d’être lesbienne.  Toute la honte de cette situation l’écrasa d’un coup.    Elle savait qu’elle n’était pas lesbienne.  Maxime avait beaucoup trop d’importance dans sa vie pour qu’il en soit autrement.  Elle l’aimait avec fugue et passion.  Ce n’était pas parce qu’elle aimait Céline qu’elle n’aimait pas autant Maxime.  Sophie voulait une réponse pour pouvoir identifier exactement ce qu’elle est et ainsi pouvoir s’accepter.
    La jeune fille prit courage et frappa à la porte, un peu anxieuse de découvrir qui discutait avec tant d’à-propos avec sa professeure.
   Elle ne fut pas surprise de reconnaître une psycho-éducatrice qui travaillait parfois à l’école.  Mme Chassé avait une façon assez ouverte, plus humaine, et bien particulière de voir les jeunes.  Probablement, qu’elle les connaissait et les comprenait mieux que Mme Durosier qui n’exerçait sa profession qu’en transmettant ce qu’on lui disait, sans jamais rien remettre quoique ce soit en question.
   Peu après l’arrivée de Mme Chassé, Pauline fit son entrée.  Sophie était rassurée de voir sa mère car, elle espérait qu’elle comprendrait.  Son regard le garantissait dès son arrivée…
   Madame Durosier leur fit savoir que l’on attendait une autre personne, une représentante de la Direction de la protection de l’enfance et de la jeunesse, de la DPEJ.  À peine avait-elle été annoncée que Mme Hélène Dubois fit son entrée.
   Tout le monde était là.  La réunion pouvait commencer.
       — Vous savez tous de quoi il s’agit : Sophie est victime d’agressions sexuelles de la part de sa tante Céline.  Il faut la protéger.  L’urgence d’agir est évidente.
  Sophie regarda sa mère étonnée.  Pauline, malgré sa nervosité, ne bronchait pas.  Elle écoutait sans manifester ses sentiments.  Sophie scruta sa mère des yeux et crut comprendre que Pauline ne partageait pas le point de vue de madame Durosier.
       — Pardon, s’objecta Pauline, comme mère de Sophie, je pense aussi avoir un mot à dire.  Je ne suis pas d’accord que vous parliez de Céline comme d’une dégénérée.  Elle a certes ses problèmes.  Elle est lesbienne, mais c’est son droit.  Quant aux accusations que vous prétendez tenir de Sophie, j’en doute, quoique ce soit possible.  Sophie n’a jamais manifesté le moindre malaise à vivre avec Céline, tout au contraire.  Sophie a réappris à sourire, à s’aimer et à être heureuse depuis que Céline vit avec nous.  Pourquoi si soudainement serait-elle victime d’assauts ?  Qu’en dis-tu ma fille ?
       Sophie se sentit troublée pour la première fois.  Elle revenait le centre du problème, ce qui était normal.  Mais cette fois, toute la situation avait bien changé : ses aveux étaient devenus un piège.  Elle voulait être rassurée et elle était devenue, bien malgré elle, parce qu’on l’avait entraînée à croire que c’était pour son bien, une délatrice.  Une «stool», le défaut le plus détesté par tous ceux qui ont encore du jugement et se respectent.  Elle était coincée entre son amour illimité pour Céline et la peur de sa propre image, de la déchéance imaginée par les puristes.  Évidemment, personne ne lui disait qu’elle pouvait refuser de continuer dans ce rôle qui l’écoeurait de plus en plus.  Personne n’était là pour lui dire qu’elle a droit à son orientation sexuelle.
       — C’est vrai, maman, que nous nous caressons depuis bien longtemps, moi et tante Céline, quand tu n’es pas là ; mais ce n’est pas Céline qui m’y force… J’ai juste voulu essayer et j’ai vraiment aimé cela.  J’ai eu peur que ce soit mal comme tout le monde le dit.  Aussi, j’en ai parlé à ma prof, seulement pour tirer les choses au clair et me soulager la conscience.  Je t’en aurais bien glissé un mot, mais à cause de ton travail, je ne pouvais jamais te parler quand ça me le disait.  Ce n’est pas facile d’ouvrir une conversation sur ce sujet. C’est délicat. On ne sait jamais comment les autres réagiront.  D’ailleurs, ces temps-ci, tu travailles tout le temps.  Je ne voulais pas créer de problème.  Si j’avais su, j’aurais gardé cela pour moi. Je n’ai pas besoin d’être protégée, je veux juste savoir si je suis normale.  Suis-je gaie ?
    Sophie éclata en sanglots.
    Pauline s’approcha, prit Sophie dans ses bras et la consola.
       — Voyons ma chouette, il ne faut pas en faire un drame.  Tu ne sais pas tout de Céline.  Viens !  Nous n’avons plus rien à faire ici.
    Pauline saisit la main de Sophie qui avait pu enfin se ressaisir.
    Pauline et Sophie allaient partir quand madame Dubois hurla :
       — Minute !  Minute !  La petite a bien dit que sa tante l’a touchée.  C’est illégal et ça ne peut pas en rester là pour le bien de l’enfant.
   Sophie, très énervée, lança :
       — C’était avant que je rencontre Maxime.  Les choses ne sont plus les mêmes … Je sais plus maintenant ce que je suis.  Je ne regrette pas d’avoir eu des échanges avec Céline. On a juste à oublier ça.  Ma mère m’aidera à voir clair en moi.
       — Cela n’a pas d’importance !  C’est arrivé, c’est tout !  Si ta tante te caresse, elle en caresse d’autres.  Il faut te protéger contre toi-même.  Tu ne sembles pas réaliser la gravité de la situation.  Tu es encore trop jeune pour comprendre.
       — Comprendre quoi  ?
    Cette fois, Pauline ne se fit pas prendre au piège.
      — Pis, si elles aiment ça, qu’est-ce que ça vous fait, vous ?  Êtes-vous jalouse ?  Sophie, si tu me dis que tu étais consentante, je l’accepte.  Ça ne nous regarde pas. T’es assez vieille pour prendre tes décisions.  Il faudra clarifier les choses avec Céline. 
     Madame Dubois était sous le choc, mais tellement sûre de son pouvoir qu’elle rétorqua aussitôt :
       — Quoique vous disiez, ça ne changera rien : maintenant nous savons et les choses ne sont plus les mêmes.
       — Parce que vous avez le monopole de la vérité ?
       — Parce que les lois sont là.  Nous avons étudié le  » cas  » et nous avons décidé que Sophie sera immédiatement placée en famille d’accueil.  Elle y sera conduite ce soir.
       — Vous n’avez pas le droit ! , s’exclama Pauline.  La DPEJ n’a qu’un rôle consultatif et tout le système, à ce que je sache, vise à éviter les placements inutiles.
       — La DPEJ a tous les droits.  Sophie sera placée en famille d’accueil et, vous, vous porterez une plainte contre Céline.
       — Vous êtes malade !  Comment pouvez-vous prétendre défendre les intérêts de Sophie en la retirant de la famille qu’elle aime tant ?  Et, seule, je n’arriverai jamais à subvenir à nos besoins.  L’appartement coûte beaucoup trop cher. Vous ne vous rendez pas compte de la situation dans laquelle vous nous placez.
       — C’est votre problème.  Vous n’avez pas le choix.
       — Peut-être pas ma mère, mais moi, si ! , rétorqua Sophie.  J’ai l’âge de consentement.  J’ai le droit légal de décider chez qui je vivrai.  Je suis très bien chez moi et il n’est pas question de les laisser…
       –Vous n’avez pas le choix, car il s’agit d’un acte criminel.  Les faits se sont passés avant que vous ayez l’âge requis. 
       — La Charte des droits m’accorde ce choix, affirma Sophie.
       — Pour une fille de ton âge, tu m’as l’air d’être au courant de pas mal de choses, mais tu oublies qu’un juge peut en décider autrement.  Il peut déclarer que tu étais trop jeune pour choisir. Quant à ta mère, si elle ne porte pas plainte, je la ferai tout simplement déclarer         » mère indigne ».  Elle perdra tous les droits sur toi et tous les avantages sociaux. 
      — Que vous êtes sale ! , cria Sophie.  Et, vous êtes une travailleuse sociale … vous prétendez me protéger…Comment pouvez-vous croire que détruire une famille, ça peut être le bien de ses membres ?  Qui êtes-vous pour juger de notre bien et de notre bonheur ?  Vous le savez mieux que nous, les premières concernées ?  Qui vous donne le droit de nous détruire pour correspondre exactement aux normes établies dans votre manuel ?  Vous êtes « le » véritable monstre, dans toute cette histoire, pas Céline.
      — Peu importe.  Je ne suis pas là pour discuter, mais régler le problème…
   Au même instant, quelqu’un frappa à la porte.  Un policier fit éruption.
— Bonjour, monsieur l’agent, dit la Dubois.  Voici un double mandat du juge Demers.  Vous devez mener la petite à la première adresse et ensuite vous rendre à la deuxième adresse pour y arrêter madame Céline Labonté.
   Le policier lut le mandat et pria Sophie de le suivre.
   Sophie étaient en larmes, hystérique.
      — Maman, tu ne peux pas les laisser faire, tu ne peux pas leur permettre !… Si on me place, je me tuerai.  Demande pardon à Céline pour moi.  Je ne savais pas que notre société était aussi folle…
   Pauline pleurait elle aussi pendant que la Dubois dévorait son pouvoir, croyant avoir résolu la situation pour le bien de tous, même si elle n’avait rien compris. Certaines situations relèvent de l’émotion plus que des règles millénaires.
   Le policier saisit Sophie par le bras et l’entraîna à l’extérieur malgré ses cris.   
      — Maintenant, si vous voulez avoir une chance de revoir votre fille, vous allez signer cette plainte contre votre soeur.  Si vous le faites pas, je ne vous accuserai pas d’être mère indigne et vous pourrez retrouver Sophie quand Céline ne sera plus un danger, c’est - à – dire quand elle sera en prison.  Si vous ne le faites pas, ça ne changera rien, la DPEJ le fera pour vous.  Et, on regardera la possibilité de vous accuser aussi de complicité avec Céline.
   Pauline était à demi-folle.  Elle ne savait plus comment réagir.  Elle ne songea qu’à revoir Sophie et signa le document qu’on la forçait de signer.  Elle avait le coeur déchiré et semblait vivre une réalité plus horrible qu’un cauchemar.
   — C’est mieux ainsi !  Vous devenez raisonnable.  Dès que Céline sera en prison, Sophie pourra retourner chez vous.
      — Vous êtes monstrueuse !  Vous abusez de votre pouvoir pour imposer votre façon de percevoir le monde.  Croyez-vous que Sophie sera plus heureuse en étant séparée de moi et de Céline ?  Elle aime sa tante.  Vous ne pouvez pas comprendre ?   Vous vous foutez de ce qu’elle vit, de sa douleur, pourvu que votre maudite notion de morale que vous voulez nous imposer l’emporte.  Vous l’avez entendu se lamenter et vous essayez de me faire croire que vous agissez pour le bien de Sophie.  Vous vous fichez du mal que vous faites, en autant que vous appliquez les normes et les solutions que vous avez apprises dans vos cours de travailleuse social.  La vie émotive c’est aussi important que vos lois retardes.  Si Sophie se tue, je vous le ferai payer cher !
   Sophie était au désespoir.  Elle voulait en effet se tuer, tant elle se sentait coupable d’avoir engendré tous ces problèmes, d’être responsables de l’arrestation de Céline, de la faillite éventuelle de sa mère, incapable de payer seule la maison. 

 

Le système fait plus de mal pour solutionner les histoires de moeurs qu’il n’offre de solutions.  On agit comme si on n’avait pas de coeur.  Comment pouvait-elle avoir provoqué toute cette haine, elle, qui aimait tant sa tante ?  Pouvait-elle prévoir que l’on manipulerait ainsi ses confidences ?  Pourquoi le système a-t-il tant besoin de coupables de crimes mineurs ?  Pourquoi ne s’occupe-t-on pas des vrais crimes , les crimes violents, les vols, les personnes disparues , la vente de drogue dans les écoles ?  Pourquoi est-il plus important de protéger les petits seins et les pénis que les cerveaux ?  Une maladie religieuse héréditaire au Québec ?  Pourquoi le monde n’apprend-il pas à se mêler de ses affaires quand il s’agit d’une belle histoire d’amour ?
   Sophie pleura toute la nuit.  Le matin, elle ne put manger et obtint finalement à la fin de l’avant-midi la permission de téléphoner à sa mère.  La responsable de la maison l’avisa qu’elle devait rencontrer Pauline à la fin de la journée pour se rendre chez elle chercher du linge de rechange.   « Dire que je voulais de l’aide et maintenant je me retrouve prisonnière, dépouillée. »
     Sophie rencontra Pauline vers la fin de la journée comme prévu.  Elles partirent ensemble en auto pour aller à la maison.  Au début, ce fut le silence total.  Toutes les deux pleuraient  chacune de leur bord.  Deux femmes broyées par la douleur.  Pauline rompit le silence, coupa chaque mot d’un vif regard vers Sophie :
   — Cet avant-midi, je suis allée porter 2,000$ de caution pour permettre à Céline de recouvrer sa liberté, en attendant son procès.  Elle devrait être à la maison quand nous y arriverons.  Elle subira son procès dans deux mois.  Elle est accusée de t’avoir touchée.  Céline m’a demandé de te jurer qu’elle ne t’en veut pas. Qu’elle t’aime toujours à la folie.
   Le silence s’installa de nouveau, coupé cette fois, par les reniflements de Sophie qui pleurait à plein poumon.
   Arrivée à la maison, Sophie se précipita à l’intérieur, anxieuse de retrouver Céline, de lui expliquer son geste et si possible de se faire pardonner.  Il n’y avait personne dans le salon, mais dans la cuisine,  une lettre avait été déposée sur la table.  Sophie crut que Céline avait décidé de quitter la famille.  C’est entre les larmes qu’elle lut la missive :
«Ma petite biche,
   Ne t’en fais pas. Je te comprends et je te pardonne.  Tu ne pouvais pas connaître la méchanceté et l’acharnement de ceux et celles qui régissent la vie des autres du haut de leur fonction, sans égard aux sentiments, Tu es avec Pauline, les personnes que j’ai le plus aimées.  Merci de m’avoir permis de connaître les seules choses qui méritent d’être vécues : l’affection et l’amour.
   Je conserve le souvenir éternel de l’affection que nous avions l’une pour l’autre.  Grosses bises !  Don’t worry, be happy !  Tu le mérites.
                         Ta tantouse, Céline »
      Après avoir lu cette courte lettre, Sophie se réfugia dans les toilettes pour pleurer en paix. 
       Un cri.   Pauline le reçut comme un coup de poing en pleine figure.  Elle se précipita juste à temps pour retenir Sophie qui s’effondrait frappée par une peine immense et par l’horreur de la scène.
    Céline gisait nue dans le bain.  Elle s’était tranchée la gorge.
    Pauline étreignit sa fille et les deux à travers leurs larmes regardaient le corps inerte de Céline. 
      C’est à ce moment que les yeux de Sophie s’arrêtèrent sur d’anciennes cicatrices au niveau du pubis de Céline.  Effrayée et tremblante, Sophie se tourna vers sa mère et demanda, perplexe :
— D’où viennent toutes ces cicatrices ?
    Pauline, hésitante, répondit entre deux sanglots.
—C’est son opération…   Je t’avais dit que tu ne savais pas tout de la vie de Céline.  Nous avons cru bon de ne jamais te le dire …Céline, c’était en fait, ton oncle Mario.

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